L'article


   « Sous les vents de Neptune »
   Téléfilm de Josée Dayan, scénario : Emmanuel Carrère d'après le roman éponyme de Fred Vargas. Diffusion : les 15 février et 22 février 2008 sur France 2.

   Première approche (vendredi 14 mars)

   Un an après la sortie du film de Régis Wargnier « Pars vite et reviens tard » d'après Fred Vargas, Antenne 2 donne « Sous les vents de Neptune » de Josée DAYAN, un téléfilm en deux parties de 1h30 d'après la même Fred Vargas, l'auteure talentueuse - elle vend plus de 300.000 exemplaires à chaque nouvelle sortie - de romans policiers dont le héros est Adamsberg, un policier décalé fonctionnant plus sur l'intuition que sur la logique.
   J'avoue en avoir attendu avec impatience la sortie - j'ai lu 5 ou 6 romans de Fred Vargas, je l'ai vue une ou deux fois en interview, et je sais qu'elle se bagarre pour défendre l'écrivain italien Cesare Battisti, ce qui me la rend encore plus sympathique. En effet, je vis en Guadeloupe et les émissions passent souvent avec du retard. J'ai donc vu ce vendredi 14 mars la première partie et ne suis pas déçu. Le choix de Jean-Hugues Anglade, pour ma génération, n'est pas anodin car il este (et restera) l'acteur de 37°2. Je l'imaginais assez mal dans le rôle d'Adamsberg (trop jeune ?) et y aurais plutôt vu un acteur comme Jean-François Balmer, l'un des deux acteurs suisses les plus connus du public français, qui, il faut le dire, a déjà bien donné dans le rôle du policier anar, décalé et, pour simplifier, suffisamment atypique pour remporter la mise pour peu qu'il place de temps à autre une réplique assez fine et pour le coup désabusée.
   
   Jean-Hugues Anglade s'en tire plutôt bien. Il est filmé dans le mouvement du corps qu'il a choisi pour le personnage qu'il incarne. C'est parfois rare. Rien n'est rigide, le découpage est habile et la musique parfaitement dosée. Josée Dayan est une pointure de la mise en scène. Bravo aussi pour la scène réunissant Myriam Boyer et Jeanne Moreau - les cinéphiles apprécieront ! - c'est un hommage discret à deux incontournables actrices du cinéma français, et saluons un décors entre le rêve et la réalité qui gomme les détails et permet de réduire les frais de production - les bureaux de police font penser à Blade Runner... ou plutôt à ce qui nous reste après avoir vu le montage d'une série américaine. C'est toute la force d'un film qui ne se perd jamais dans l'image mais reste toujours dans un mouvement proche de la pensée. J'aime le style de Josée Dayan et le trouve proche de l'univers de Fred Vargas ( et plus généralement de la rêverie créative ), à la fois clair et brumeux, comme subtilement "recomposé" ou "recomposable à volonté".

   Adamsberg est plus proche du médium que du profiler et c'est pour cette raison que ne nous sommes jamais très loin du fantastique. Le côté "médium" dans le polar est un aspect intéressant et qui n'a peut-être pas assez été mis en évidence par les critiques. C'est une interface entre l'écrivain et son personnage d'enquêteur (médium-éponge = poète inspiré). Chez Maigret-Simenon, c'est flagrant. La logique est faillible, n'explique pas tout, alors... C'est à la fois pratique et pas idiot. L'intuition sert beaucoup et permet, souvent, une digression vers l'irrationnel, cousin du fantastique. En particulier chez Boileau-Narcejac avec un Boileau très carré et un Narcejac plus "médium". Quoi qu'il en soit (et je n'ai pas encore vu la seconde partie), ces meurtres en série perpétrés par un mort vivant renouent avec la tradition populaire...

   Seconde approche (le 24 mars)

Fred Vargas   La vie est parfois faite de synchronicités, mais plus souvent de contretemps et d'impuissance...
   Le lundi, je promets un billet à Magali Duru pour son blog et le mardi 18 mars, plus de ligne télécom, plus de liaison Internet, plus rien... Même plus de 1013 pour seulement réclamer. Le répondeur du 1013 me renvoie au 3000 et le 3000, insidieusement, au 1013, qui...
   Je mène donc l'enquête et apprends plus tard aux infos que certains agents Orange - qui ne sont pas des agents du Modem, mais de France-Télécom - sont en grève. Pour tout arranger, la Guadeloupe entre en période de Pâques et l'expérience m'a appris qu'ici Pâques est un long, très long week-end de camping sur les plages rempli de fêtes, de zouk, et de sacs plastique emportés par les vents, car la tempête s'est levée sur la côte nord... En somme, j'apprends que la vie continue, mais sans Internet !
   Me restent ma promesse et mon PC qui peut écrire mais pas envoyer. C'est bizarre, mais j'ai comme l'impression d'être amputé... Suis-je à ce point addict ? Il me manque - comment dire ? - la certitude de l'immédiateté qui gomme la distance, cette certitude qui me stimule d'ordinaire et qui, là, est absente. Car JE SAIS qu'au final je ne pourrai rien envoyer à Magali avant deux ou trois jours. Ça casse le mouvement, que voulez-vous, ce n'est plus pareil.
   Vais-je me laisser avoir par cette p... de technologie, moi, l'épistolier de choc ? C'est vrai que j'ai perdu le goût de la feuille blanche que l'on caresse du regard et du stylo qui, tout à coup, entame un long périple, et se met à planer malgré soi. Instant magique lorsque l'on sent qu'un lien se met en place ; un fil qu'il faut tisser vite par crainte de le perdre. Ce fil est-il seulement celui de sa propre pensée ? C'est toujours une lutte inégale, perdue d'avance, mais qu'importe ! Tout n'est-il pas dans le non-dit, entre les mots, entre les phrases ? N'est-ce pas là, finalement, que se trouve la vraie communication, le vrai lien avec les autres ? Un espace resté libre et offert. Un aveu d'impuissance de l'ego ? Le clair obscur dont parle Danglard dans « Sous les vents de Neptune ». Un à peu prés, une connivence qui mettrait tout le monde ensemble ? Une auberge espagnole. Non, là, je ne le crois pas. Ou plutôt si, mais pas toujours. Trop de précision, trop de lumière, nuit au convivial, tue l'imagination, c'est vrai. Mais pour la cohérence, il faut un minimum de clarté.
   Vous me suivez ?
   En fait, écrire des lettres ou des e-mails ? Je ne vois pas la différence et reste épistolier dans l'âme. Internet ne tue pas plus la créativité que la crédulité, à condition de rester soi.
   Tout est là : rester soi, garder son sens critique. C'est un peu ce que je me disais en regardant la seconde partie de « Sous les vents de Neptune », une semaine après avoir vu la première partie. Je viens de vous parler de clair obscur et d'à peu près et, curieusement, je reste un peu sur cette impression après avoir vu cette seconde partie. Souffrons-nous à ce point du décalage temporel qu'une semaine soit devenue si longue ? Toujours est-il qu'un peu plus de clarté (au début ou à la fin) n'aurait pas nuit. J'ai l'impression qu'Adamsberg n'avait rien à foutre au Québec et que l'histoire y aurait gagné (ce qui aurait évité – ont dit certains puristes – des approximations sur la langue que Josée Dayan a peut-être corrigées...) en se passant entièrement en France (unité de lieu). Oui, je sais que notre Dantec national est parti vivre à Montréal et qu'il est le saint patron autoproclamé des hackers mystico-post-modernes, mais bon... S'il fallait un signe de modernité, on pouvait trouver mieux. Tout ça reste embrouillé et l'on retombe paradoxalement dans les clichés du polar français avec une fin en apéro qui réunit toute la troupe dans une fausse convivialité où chacun parle à son tour. Est-ce de cet espace dont je vous parlais ? Non, surtout pas. Dans la première partie, cet espace, c'est le sourire éternel de Josée (Jeanne Moreau), comme filmée à son insu, un espace absent de la seconde où Josée est devenue hackeuse en baskets fascinée par les écrans...
   Je vous souhaite mieux pour vos vieux jours. Quant à moi, je vais lire le roman.



JPP
(24/03/08)



© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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13/02/11