Le Robonostic (suite)

 
    Elle s'installa sur la couche, les jambes ouvertes, le sexe bien dégagé. Allongée sur le dos, elle avait choisi la position n°1 dite missionnaire (on ne savait plus très bien pourquoi) ou encore bivalve, ce qui au moins faisait image. Allons ! se serait dit un novice, la Rouquine ne cherche pas à compliquer la tâche du sujet par des postures acrobatiques. Mais Ardent savait pourquoi elle se plaçait ainsi.
   La Rouquine régla l'inclinaison du lit, releva le pan qui soutenait son bassin. Elle se coiffa du casque hérissé d'électrodes. Elle se mit dans la bouche une sonde qu'une ventouse collait au palais, puis elle s'introduisit une fiche dans l'anus. Dix autres électrodes vinrent d'elles-mêmes se fixer sur son corps : aux pieds, aux poignets, sur les côtes, sur les seins, dans les plis fessiers. Au niveau du pubis se posa une plaque de cinq centimètres sur trois : un appareil à rayons Z, chef-d'œuvre de miniaturisation qui allait filmer la ruée des spermatozoïdes, la victoire du meilleur et la fécondation de l'ovule. Si tout se passait bien.
   Ardent avait enfilé la gaine pelvienne faite d'un tissu bon conducteur de sensations et bourré d'instruments de mesure.
   — N'oublie pas d'assujettir les languettes de sécurité.
   Ainsi harnaché, il attendait un signe pour entrer en action.
   Derrière la vitre, on devinait la technicienne qui surveillait les opérations et filmerait les ébats.
   De la main, la Rouquine invita le mâle à venir la rejoindre.
   Ardent avait à peine la place de se glisser entre les électrodes.
   Le compteur se déclencha. Que disait l'autre jour cette fille qui flambait au premier contact ? Le temps ne fait rien à l'affaire. L'administration, elle, avait besoin de statistiques. En combien de minutes atteignez-vous l'orgasme ?
   Toute caresse était un parcours d'obstacles. Il progressait du bout des doigts, décrivait des cercles autour de l'ombilic. Ce qui le gênait le plus, c'étaient les cosses qui coiffaient le bout des seins et les fils qui en sortaient. Il contournait. La langue entreprit une exploration prudente dans la bouche de la contrôleuse. Entrée en contact avec la sonde, elle se replia pour rencontrer le fil à la commissure des lèvres. Ardent luttait contre l'envie de brusquer les choses, de céder au piège. Fidèle à son rôle, la fille coopérait, sans plus.
   Quand même ! Sous leurs cosses, les mamelons se redressaient. Ou était-ce le jeu de l'ombre et de la lumière ? La Rouquine gardait les yeux rivés au plafond. Certaines contrôleuses attribuaient une note pour l'esthétique : harmonie des postures et des mouvements. En fait, la partenaire avait le regard perdu. Elle pensait à autre chose.
   De temps à autre, il jetait un regard sur l'aiguille qui demeurait stationnaire. Quand elle atteindrait le milieu du cadran, la Rouquine entrerait dans la phase de plateau. Tu as réussi quand tu bloques le compteur, lui avait dit un camarade. Un cas sur cent, avait-il ajouté en secouant la tête. L'aiguille vibrait, mais elle n'avançait plus.
   Il redoubla d'efforts dans les étroites limites qui lui étaient assignées, se fit plus insistant, simula des poussées de fièvre, se reprocha son manque de spontanéité, en appela à toutes les ressources de la technique. À peine si le bourgeon gluant du sexe commençait à éclore. La main confirmait les données de la machine. L'impatience qui le gagnait était plus proche de l'exaspération que du désir. Pourtant, la fille faisait son travail. Rien à lui reprocher. On ne pouvait lui demander de flamber dix fois par jour.
   L'aiguille décroche ! Non, ce n'est pas possible ! Elle recule. À quoi pense donc cette garce de Rouquine ? Il lui tordit le poignet. Dans le feu de l'action, n'est-ce pas ? Une électrode vacilla. Un voyant rouge clignota sur le tableau de bord.
   Ah ! L'aiguille remontait. De plus en plus vite. Elle atteignait le milieu du cadran. La Rouquine releva le plan qui soutenait le bassin. Lubrifiée, elle était prête. Ardent la pénétra.
   Il ne pouvait détacher ses yeux des cosses qui vibraient. La contrôleuse intercepta son regard. Elle pinça les lèvres comme pour esquisser un sourire. Elle observait le compteur par-dessous. Elle avait l'habitude de lire à l'envers.
 
°
   Les mains de la Rouquine posées sur les hanche d'Ardent remontaient au-delà de la gaine, se faisaient caressantes. L'aiguille continuait d'avancer. Mais ces caresses qu'il avait crues spontanées n'étaient que de la routine. Un geste d'encouragement. Pire encore, de sympathie. De pitié. Pourquoi pas ?
   La technicienne intervint d'une voix suave :
   — Recentrez ! Ça part dans tous les sens. De plus, il y a une ombre à babord. Ardent, s'il te plaît, rentre la jambe. Non, pour toi, c'est la droite ! Aide-le, Félicité ! Tu règles sur le miroir. Parfait ! Merci. Vous pouvez continuer.
   Bien entendu, l'aiguille en profite pour repartir en arrière. À chaque interruption, la Rouquine se refroidit. Et c'est lui, Ardent, qui portera le blâme. Pas possible. Elles sont de mèche. Tous les moyens leur sont bons pour faire échouer le candidat.
   L'aiguille a rétrogradé de quelques divisions. Ça pourrait être pire.
   Un voyant rouge s'alluma. Il indiquait le chiffre sept.
   — Excuse-moi, dit la Rouquine. Une électrode s'est détachée. Sous ta jambe. Tu veux me la faire passer ? Merci !
   Elle posa la main sur l'épaule d'Ardent. Il se retira. Elle pressa une touche. Les électrodes s'écartèrent. Il ne lui restait plus qu'à enlever son casque. Comme le voulait le règlement, elle demeurait allongée, le temps de laisser agir le liquide séminal.
   — Passe à la douche, dit-elle à son partenaire en lui désignant l'entrée du bloc sanitaire, sur la droite. Dans cinq minutes, nous aurons les premiers résultats.
   Tandis qu'il s'ébrouait, la Rouquine se prélassait sur fond de musique douce composée spécialement à l'intention des fécondées. GERMEN et ses constellations sonores amplifiaient la sensation de plénitude que la femme éprouvait - en principe.
   Le lit flottait sur un nuage de vapeurs balsamiques.
   Appel de lampes témoins.
   — Tu es prêt ? dit-elle. La projection va commencer.
   L'écran se déroula sur le mur du fond.
   Alors qu'Ardent revêtait son peignoir, la tête du lit se releva, ce qui permettait à la contrôleuse de suivre le spectacle.
   Pluie d'étoiles filantes.
   — C'est trop fluide, dit la Rouquine, et un peu lent. Tu vieillis ou bien tu te disperses.
   Il lui fallait l'admettre, l'émission n'avait pas la même vigueur. Mais...
   — Regardez !
   Ardent lui montra l'image où le spermatozoïde pénétrait déjà l'ovule :
   — J'ai fait ce que vous attendiez de moi ! Vous avez la preuve de ma capacité génésique.
   — Je te l'accorde, avec les réserves que j'ai formulées tout à l'heure. Reste à noter la technique.
   Elle pressa une touche. Le chiffre 15 apparut. Elle expliqua :
   — Tu es noté sur 40. Il suffit de 20 points pour passer en catégorie A, mais il en faut 30 pour s'y maintenir. Fécondation réussie : tu reçois 10 points. Plus cinq pour la technique - ça ne valait pas davantage. Soit 15 points, la moitié du total nécessaire à ta qualification. Reste la seconde épreuve, la lecture de l'érotogramme, avec notation sur 10- et la troisième épreuve, mon appréciation personnelle : 10 points également. Maintenant, nous allons prendre connaissance de l'érotogramme.
   Elle sortit du logement une bande de plastier pliée en accordéon. Elle l'ouvrit, l'étudia :
   — Tu vois, normalement le tracé suit une progression régulière et présente un profil en escalier. Chez toi...
   Il corrigea :
   — Chez nous.
   Elle le regarda et poursuivit :
   — Il est en dents de scie. Entre deux pointes, il se produit des chutes de tension. Ce n'est pas toujours du travail de professionnel qualifié, celui qu'on pourrait attendre d'un géniteur de catégorie A.
   Quels arguments pouvait-il opposer aux preuves qu'apportait la machine ? J'ai fait de mon mieux, et il m'a semblé que la cliente prenait son plaisir. Semblé. Des appréciations subjectives. Elles ne valaient même pas celles de la contrôleuse qui était assermentée.
   — Voyons, dit-elle. Combien te donne-t-il ? Huit points. Il en manque sept pour te qualifier. Tout dépend de mon appréciation. Te donner sept points sur dix, c'est beaucoup me demander.
   Croyait-elle qu'il allait mendier une faveur ?
   — C'est votre affaire, dit-il.
   Il se préparait à sortir.
   — Je ne peux pas encore me prononcer, reprit la Rouquine. Il faut que je revoie les films et les graphiques à tête reposée et que j'analyse mes propres réactions avec le recul qui s'impose. D'ailleurs, c'est dans ton intérêt. Je ne suis pas très emballée. Mais je me méfie de mes impressions. Quelquefois, j'ai cru que j'étais comblée. Eh bien, je me trompais. La machine était formelle. Elle n'accordait qu'un visa bleu.
   — Remarque bien, poursuivit-elle, ce n'est pas moi qui prends la décision. Je fais rapport à l'inspectrice dans les 24 heures qui suivent le coït, avec pièces à l'appui, et je soumets mes conclusions. Officiellement, c'est l'inspectrice qui tranche, au vu du dossier. En attendant, tu continues à bénéficier de la catégorie supérieure. Tu récupéreras ton carnet à la sortie. Bien entendu, tu toucheras une indemnité pour le dérangement : 30% du montant prévu pour une prestation de ta catégorie. Plus une prime de 200 vitales en cas de réussite.
   Le délai réglementaire s'était écoulé. La Rouquine remplaça la musique éthérée par des rythmes dynamisants et se leva d'une détente :
   — Tiens ! Tu peux reprendre tes vêtements.
   Le conduit qui s'ouvrait dans un angle de laboratoire venait de les restituer.
   La Rouquine s'aspergea de déodorant.
   Ardent n'était pas sorti qu'elle projetait déjà le dossier du sujet suivant. Elle se livrait à ses exercices respiratoires.


FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Paru dans Proxima n°7, 3ème trimestre 1985 ; Vendredi soir (Bulgarie), janvier 1993 ; L'Autre Visage, APN, Bulgarie, oct.1995 ; Creatio ex Nihilo (ezine & print) USA , 1er trimestre 1997 ; Different Realities n°2, Washington, 2ème trimestre 1997.

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