Rites (suite et fin)

   Beaucoup plus tard, en octobre, elle se sentit soulagée de ne pas avoir su que Ralf lui avait acheté chez Paco une bague de brillants. Si, à ce moment-là, elle avait su que Ralf était passé un soir à la bijouterie choisir sa bague de fiançailles, elle n’aurait pas pu le supporter, alors qu’ainsi, sans savoir… Paco s’était bien comporté. Il avait attendu les quatre semaines, jusqu’à ce que la police l’ait donné pour mort, avant de la rencontrer sur le quai, par une soirée ensoleillée et de lui donner le petit coffret rouge contenant la bague, un solitaire monté sur platine qui brillait comme une étoile au soleil de quatre heures. Avec un petit mot à l’intérieur, quelques lignes de l’écriture presque illisible de Ralf : « Quand tu auras lu cela et que je serai devant toi, si tu acceptes il te suffira de me regarder dans les yeux. Si tu fermes ton visage sans me regarder, tu n’auras pas besoin de me dire non. Veux-tu m’épouser, princesse du sud ? » Les deux premières larmes, lourdes et chaudes, tombèrent l’une après l’autre dans la tasse de café au lait. « Peut-être auriez-vous dû brûler la lettre sans la regarder », murmura Paco. Elle fit non de la tête. Il continua à murmurer des paroles qu’elle n’entendait pas jusqu’à ce qu’il ait compris et la laisse seule avec le soleil qui s’en allait et le café qui refroidissait. Depuis lors, elle porte la bague et, à Noël, elle quitte Santa Rosa. Lucas, celui de la Banque, dit qu’elle a retiré presque tout ce qu’elle avait et qu’elle a envoyé un chèque à un cours pour esthéticiennes de Barcelone.
   Manolita fut une des femmes qui versèrent le plus de larmes aux obsèques de don Francisco. Mariana n’y assista pas. Elle resta chez elle à fixer le plafond, les yeux ouverts, la main gauche crispée sur les lunettes de Ralf encore tachées du sang de la veille. Santi n’y assista pas non plus. Il était revenu à minuit, à moitié mort d’épuisement après qu’un fort courant l’ait emporté, avec la planche de Ralf, jusqu’à un point d’où seul un nageur aussi résistant pouvait revenir. Il avait passé une partie de la nuit en mer et, pendant un temps qui lui parut un siècle, le phare de Santa Rosa lui avait, entre deux brasses, adressé des clins d’œil tandis que sa mémoire lui repassait les images de la cérémonie de l’année précédente au cours de laquelle il avait tenu le rôle de tzuntzuri. Les membres raidis, haletant, il avait réussi à atteindre la plage de l’est, grelottant, et il lui avait fallu s’asseoir sur un rocher et attendre que cessent les tremblements et la crise de larmes qui s’était soudain emparée de lui, à entendre les hurlements qui venaient du village. Puis, bien après, il avait couru en boitant et en trébuchant les deux kilomètres qui le séparaient de chez lui sans échanger un salut ni un mot avec les voisins qui nettoyaient les rues à la lumière des torches aux trois quarts consumées. Par hasard, personne ne portait le masque, et il n’y avait d’étrange que le silence et l’immobilité de quelques voisins assis devant leurs portes, appuyés aux chambranles et regardant la mer noire et muette. À sa porte l’attendait le tzuntzuri, les yeux brillants et fiévreux sous le masque de bouc, le corps nu couvert de graisse, de sang et de sueur. Ils s’étreignirent longuement. Santi ne parvint pas à savoir s’il pleurait. Puis ils se séparèrent. Le rite était accompli.
   Une des photos qui ont échappé à la police montre Santi et Ralf à l’entrée d’une caverne, le jour où ils sont allés voir les catacombes des hommes. Ils venaient de sortir et tous deux clignaient des yeux devant la lumière extérieure. Ils se tenaient par l’épaule et on voyait qu’ils étaient heureux, fiers, comme s’ils avaient fait quelque chose de particulier qu’ils partageaient avec le photographe dont le regard montrait qu’il participait lui aussi à l’exploit. S’ils avaient pu, ils l’auraient dit en ce jour où ils avaient commencé leur initiation. Mais ils ne pouvaient pas. Parfois Tony pense qu’ils auraient dû faire quelque chose. « Ralf était déjà pratiquement des nôtres », dit-il les rares fois où il parle de lui à haute voix, « un été de plus et il aurait pu… » Là, sa voix se brise, il met son appareil à l’épaule et sort du bar sans payer son café.

   Le cinq septembre, à huit heures du soir, après un peu de moins de cinq jours de fêtes, mort de fatigue et ivre de joie, Ralf Starnberg reçut un masque des mains de Julio, le maire. Un masque blanc qui couvrait presque entièrement le visage et évoquait vaguement une licorne, avec son unique corne effilée et bleue au milieu du front. Julio ne sourit pas. « Maintenant, tu es l’Innommé », lui dit-il. « Acceptes-tu ? » Autour de lui, dans la pénombre bleue du village aux lumières éteintes où, peu à peu, les torches qu’il avait aidé à fixer faisaient apparaître leurs lueurs couleur de sang, s’étaient groupés les hommes. Les femmes se réunirent un peu plus loin, sous les arbres de la place. Quand Ralf mit son masque il sentit sur sa poitrine une oppression qui pouvait être une émotion religieuse ou simplement de la crainte. « J’accepte », dit-il d’une voix qui parut étrange, déformée.
   L’un après l’autre, les voisins d’Astar se masquèrent. En quelques secondes il n’y eut plus que des monstres dans la pénombre rouge. Une femme montée sur des échasses et vêtue de blanc, avec une lune sur le front, surgit entre les silhouettes de la place, se tourna vers lui et lança un cri. Un hurlement spectral qui fit vibrer tous ses muscles. Un hurlement auquel répondirent toutes les gorges d’Astar, comme les cris des femmes arabes, comme ceux des loups, comme un chant macabre. Ensuite, quelqu’un se pencha vers lui et lui murmura à l’oreille : « Cours. Jusqu’à la mer. » Il ne se rendait sans doute pas compte de ce qui l’attendait quand il sentit les premières pierres heurter son corps. Peut-être pensa-t-il, même à ce moment-là, que c’était encore une façon d’éprouver son courage, l’initiation définitive, son droit à se qualifier comme citoyen d’Astar. Puis la nuit devint chaos de feu, de masques, de cornes qui lacéraient sa chair, de pierres qui lui déchiraient la peau, de cris, d’odeurs d’effroi, de sang, de mort. Autour de lui, les silhouettes masquées qui dansaient au son des tambours portaient des survêtements, des chemisettes de coton, des jeans, étaient tous ses voisins, ses amis, ses bourreaux. Avant qu’il ait atteint la mer une femme vint en face de lui et lui planta dans la hanche un tesson de bouteille. La douleur fut comme un choc électrique. Quelqu’un le frappa par derrière, et il tomba à plat ventre. Sans savoir pourquoi il pensa qu’il lui fallait arriver jusqu’à la mer, que, s’il atteignait les vagues, il échapperait aux cris aux tambours, au feu, à la douleur.
   Il dut se traîner sur les derniers mètres parce qu’ils lui avaient brisé les jambes ; ceux qui étaient proches entendirent le craquement de branche cassée quand le coup l’atteignit, mais il réussit à aller jusqu’à l’embarcadère et, presque d’instinct, à se mettre à l’eau comme s’il cherchait à se cacher ou à fuir. Puis les tambours se turent. Et d’entre la multitude surgit le tzuntzuri, blanc et rouge, avec son masque de plumes bleu noir et le poignard dans la main gauche. Nu et déchaussé, il avança vers la mer, solennel, beau, tendu comme une corde. Dans l’eau à mi-cuisses, il s’approcha de l’Innommé qui gémissait comme un petit animal dans le silence de feu, sachant que sa vie finissait là, par cette lame qui pénétrait dans son cou, que c’était l’heure de sa mort, que le rite s’était accompli. Le dernier son qu’il parvint à entendre, ce fut le hurlement de centaines de gorges qui élevaient leur chant vers le ciel étoilé, lointain et pur comme une étendue de neige noire.

   Ce sont des choses dont on ne parle pas, mais nous savons tous que si, récemment, tout a si bien marché, si nous commençons à avoir des réserves pour Noël, si la pêche est plus fructueuse que jamais, si le bureau européen de surveillance des fonds marins va s’installer finalement à plus de quatre-vingt kilomètres de Santa Rosa, c’est parce que, pour la première fois depuis des siècles, l’Innommé n’était pas n’importe qui. C’était un des nôtres, aimé, pleuré. Un habitant d’Astar. Nous ne parlons pas de ces choses, mais nous commençons à regarder autour de nous et à penser que peut-être, si le sacrifice doit être authentique, le tzuntzuri d’une année pourrait, l’année suivante… Mais il faut bien y réfléchir.
   En attendant, nous nous taisons. Nous regardons, nous réfléchissons. Sans parler.
   Et Santa Rosa vit.

FIN

© Elia Barceló. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Ritos. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

Ritos a été publié dans BEM 59 (Ed. Interface, 1997), dans Blanco móvil (coll. Revista n°89, 2003), et dans l'antho Cuentos fantasticos de la España profunda (AJEC, coll. Albemuth bosillo n°6, 2003).

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