Retour à Las Arenas (suite)
    — Pour quoi faire ?
    — Vous prévenir.
    — ???
    — Vous courez un danger !
    Ils pouffent de rire :
    — C'est pour nous dire ça que vous avez changé de siècle ? Et vous venez à deux. Qu'avez-vous fait de Luis ?
   — Vous m'avez oublié ? demande l'intéressé.
    — Vous l'avez perdu en route, insinue bêtement José deux.
    — On vous expliquera. Mais un grave danger vous menace. Il faut faire demi-tour.
    — Tu crois qu'on est allés si loin pour rentrer comme des péteux. On est venus se refaire. On se refera.
    — Pas question. C'est pourri. José et moi connaissons tous les pièges.
    — Tu veux me faire croire que vous êtes déjà venus ? dit mon prédécesseur.
    Commencerait-il à piger ? Il serait temps.
    — Exactement, tous les deux, on est déjà venus.
    José deux ne veut rien entendre :
    — D'abord on ne te permet pas...
    — De quoi ?
    — De parler en notre nom.
    — Et puis, insiste mon prédécesseur, on ne comprend toujours pas pourquoi vous êtes revenus.
 
    À quoi bon expliquer encore à des gens qui ne voulaient pas comprendre.
    Ils ont réparé. On est passés dans la torpédo. Sans oublier la réserve d'eau saumâtre. On a chargé les bidons sous nos pieds, vu que le coffre était brûlant.
    — Merci de ne pas nous laisser crever dans le désert.
    — Pourtant, ça serait une solution. Retour à la case départ. On resterait entre nous, grogne mon double, à moins que ce ne soit mon original - pour s'y retrouver, disons : Ramon un. Et il ajoute, fièrement :
    — Nous sommes les premiers.
    — Erreur ! dis-je. C'était nous. La première fois.
 
    Luis un s'inquiète, bien à tort :
    — Quand on sera à Las Arenas, vaudrait mieux pas entrer en même temps. On va faire sensation.
    — Tant mieux, dit Yag On leur offrira un petit numéro. Les doublons. On leur expliquera que c'est très commode. On peut assurer la relève, ni vu ni connu. Manière de trouver du fric, on fera la quête. On leur dira de parier : quel est l'original ? Quel est le double ? Eh oui ! nous sommes de faux jumeaux. Il y a une différence. Voyons si vous la trouvez. Quel est le premier né, hein ?
    — À moins que nous ne soyons des clones, risque Luis un.
    — Ils ne sauront pas ce que tu veux dire. Un sosie, ça s'appelait comme ça. Dix reales la mise, d'accord ? Si vous trouvez, on double la mise. Si vous perdez, elle est pour nous. Forcément, ils perdront à tous les coups. Nous seuls savons qui est l'original.
    Ce qui veut pas dire que l'autre l'admet pour autant :
    — Il n'y a pas d'original, affirme mon prédécesseur. Il n'y a pas de copie.
    — Si tu veux, dis-je, conciliant. Nous sommes un, deux en un. Mais ça non plus, ils ne comprendront pas.
    José deux glousse :
    — On leur prédira l'avenir !
    — Lequel ?
    — Le leur, tiens. Le nôtre, ils s'en foutent !
    — Le leur ? fait Ramon un.Tu le connais, toi ?
    — On inventera. Qu'est-ce qu'on risque ?
 
    Quand les vautours se sont pointés, on s'est contentés de leur lancer des pierres. Et, comme les voyageurs avaient l'air en meilleur état que la première fois, les charognards se sont vite découragés.
    Du coin de l'œil, José et moi, on surveillait Luis dont la peau, après avoir rougi, tournait au vieux cuir. De temps en temps, je lui conseillais de s'humecter. Il ne voyait pas pourquoi lui, et pas les autres. Ça le troublait un peu.
    Puis, tout à coup, je me suis aperçu qu'on avait passé l'instant critique. De cinq minutes. Celui où Luis s'était desséché. Notre copain était toujours vivant. Ç'aurait été le moment de faire demi-tour, de le rembarquer, de rentrer tous les trois, enfin tous les cinq. Après, on ne se serait arrangés.
    Mais les autres n'ont rien voulu savoir.
    Enfin, le pire était évité..
    — Sacré Luis ! tonna José deux. Tu nous en as fait, des peurs. Et il lui donna une bourrade.
    Luis s'effondra.
    — Oh ! balbutia José deux. Tu rigoles !
    Luis était mort. Le cœur avait lâché.
    — Ah, non ! gueula José deux. Ça ne va pas recommencer !
    — Il me semble bien avoir entendu ça quelque part, dis-je. Et ma montre avançait de cinq minutes, heure locale. On a beau faire, on ne peut pas modifier le passé.
    — Quel passé ? grogna José un. Vous êtes venus foutre la merde !
    On allait en venir aux mains. On s'est retenus, par respect pour le mort.
    Mais ils ne nous ont jamais pardonné.
 
    Quand on a fini par entrer à Las Arenas, c'était l'heure où, chaque jour, les mâles arrêtent un peu de s'entretuer. Avec leurs pétoires qui fumaient encore, les types ont mis le nez dans la rue, et nous avons eu notre petit succès de curiosité.
    Ils se frottaient les yeux. Non, ils n'étaient pas soûls. Ils ne voyaient pas double. Nous étions doubles. Ou presque. J'avais une explication toute prête :
    — Nous sommes des quintuplés.
    — Des quoi ?
    — Vous n'avez pas encore vu ça, mais vous en entendrez parler. Et, parmi les quintuplés, il y a des paires de vrais jumeaux. Celui qui distingue l'un de l'autre et désigne le premier né...
    On n'aurait pas dû les laisser regarder de si près. Maintenant, on ne les impressionnait plus. Et ils refusaient de miser.
 
    Mauvais pour le moral. Et nous, forcément, on s'énervait.
    Insupportable d'avoir toujours en face de soi un singe qui fait les mêmes grimaces que vous.
    — Si ça ne vous plaît pas, dégagez.
    Ramon un et José un faisaient valoir leurs droits de premiers occupants. Que dire quand les gens sont de mauvaise foi ?
    On se faisait face, à la même table du tripot.
    — Soyons réguliers, dis-je.
    Ramon un et José un ricanent..
    Je continue :
    — On va jouer ça, aux cartes.
    — Au poker, fait mon prédécesseur.
    Un jeu tordu, ça va de soi. Ma première idée, c'était de gagner et de les obliger à rentrer avec nous par la prochaine navette. Mais José deux et moi savions maintenant qu'on ne pouvait pas modifier le passé. Le dernier épisode, on ne pouvait pas y échapper. Simplement, nous n'étions pas obligés d'y passer tous les quatre. On s'est mis d'accord : les gagnants seraient libres, les perdants finiraient à l'usine d'engrais.
    Évidemment, ils ont gagné. Ils avaient la pratique. Le pire, c'est qu'ils ont pompé tout l'argent qui nous restait.
    On était bons pour les engrais, à leur place.
 
    Une chance dans notre malheur. On attendait l'autre coup tordu. On n'avait bu que de la bière. Si on peut appeler ça de la bière. Cette fois, le videur ne nous a pas jetés dans les eaux de vaisselle et la pisse de chien. On s'est retrouvés sur le terrain vague, d'accord ! Mais nous sommes sortis sur nos pieds. Bien sûr, pour ne pas bousculer un passé tellement susceptible, on a fait semblant. À l'heure blafarde où passe El Cochero qui fournit les ordures à l'usine, on s'est allongés parmi les déchets. Et puis on a grimpé en douce sur la charrette noire où le géant, vêtu de son cache-poussière, hissait les carcasses comme des bottes de foin.
    À l'arrivée, on s'est laissé glisser. Puis, on s'est planqués en attendant l'ouverture des bureaux.
    Quand El Cochero et son copain Juanito, qui était à la bascule, ont déchargé toutes les charognes, je n'ai pas pu m'empêcher de jeter un coup d'œil. On ne sait jamais. Une erreur de scénario. Ça ne m'aurait pas déplu de voir Ramon un et José un dégringoler du tombereau. Un, deux, le compte y est. Quand je pense à leur connerie de publicité : les voyages adoucissent les mœurs !
    Mais Ramon un et José un n'y étaient pas. Nous, si.
    Une chance. À la fabrique d'engrais, ils embauchaient encore.
 
    Que voulez-vous ! Au Paradiso on a ses habitudes. Et des cartes de fidélité. On baise pour moitié prix, cinq reales, à même la sciure, naturellement. Et, souvent, la maquerelle nous fait crédit. On lui refile de la carne quand elle n'est pas trop avariée. En principe, pour nourrir ses chiens. Mais il y a des jours où la barbaque se retrouve dans le menu.
 
    Nos doubles ont franchi le panneau LAS ARENAS VOUS REMERCIE DE VOTRE VISITE. Ils ont pris nos places. Ils vont s'envoyer nos nanas. Et eux, ils ne passeront pas leur temps à rabâcher : on aurait pas dû. Ramon un et José un ne reviendront pas nous chercher.
    — T'inquiète pas ! me dit Yag qui rigolait en douce.
    Je me suis demandé si, après nos malheurs, il avait gardé toute sa tête.
    — Oui, bien sûr, on n'a pas récupéré Dud...
    — Luis, repris-je, d'un ton las. Il s'appelait Luis.
    — Si tu veux, Mais pour le reste, ne t'inquiète pas ! C'est toi qui l'as dit : on ne peut pas modifier le passé.
    — Et alors ?
    — Il faut donc qu'en fin de compte on ait le même nombre qu'au début
    — Ce qui veut dire ?
    — Si nous avons pris leur place, ils se trouvent en excédent. Pour que le compte y soit, ils doivent disparaître quelque part entre les deux siècles.
    Je n'en suis pas tellement sûr. Mais les voyages, c'est leur avantage et leur inconvénient, vous réservent des surprises. On ne sait pas trop dans quel sens.
    Peut-être Yag n'a-t-il pas tort. Ce serait une consolation.
    En tout cas, pas question de récupérer la Harley-Davidson. Quant à la torpédo...


 FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.  Première parution dans le n°50 du fanzine Octa en juin 1994. 

Téléchargez la nouvelle en entier               

Retour à Las Arenas/pdf/91Ko

Téléchargez AcrobatReader pour lire les fichiers pdf


Nouvelles

Le Monstre...

Bienvenue à Las Arenas

La Fourchette

Le Robonostic

Le Visage de l'Ange

Le Baril

Grand Hôtel

28/01/03