«
Ma
Dile,
J'ai plein de choses folles à te raconter...
Figures-toi que je suis en Guadeloupe, sous les palmiers depuis
déjà 15 jours. La plage, les cocotiers, le ti'
punch à volonté, une vie de rêve, quoi... L'amour,
le sexe, la déconnade à fond. Pourtant, ça
avait si mal commencé, ma Dile, que j'avais craint de
ne jamais revoir le jour !
Nous sommes arrivés, Tybi et moi en
Guadeloupe, le 1er juin 2004. Notre ami JPP (que tu connais)
ne semblait pas en très bonne forme. Il nous avait envoyé
un courrier des plus alarmant dans lequel il parlait de "mal
des îles", de tchimbwa, maraboutage, et
autres bizarreries encore. Nous étions inquiets pour
sa santé. Avait-il à jamais pété
les plombs ? Mon mari et moi avions aussitôt sauté
dans un de ces vieux rafiots de la compagnie Air France, un
de ces aéronefs français dans lesquels on voyage
serrés comme des sardines. Ah, putaing ! Fallait que
je l'aime, mon JPP, pour accepter de ne pas fumer pendant 8
heures, merde, et la bouffe était comme toujours imbuvable
et ils ne passaient pas de film de cul. Nul !
Quand l'avion a négocié son
virage sur la mangrove, j'ai jeté un coup d'œil
vers Tybi. Mal, nous étions mal ! On a bouclé
nos ceintures et j'ai aperçu la piste qui se rapprochait
à toute vitesse. J'étais à deux doigts
de gerber dans les fauteuils, mais fallait rester digne !
Bon,
ça y était. On était posés. Je reconnaissais
l'aéroport de Pointe-à-Pitre. Il était
où, mon JPP ? Il n'allait tout de même pas
me refaire le coup du faux douanier, avec fouille intime ? La
dernière fois, il avait bien failli m'avoir avec sa fausse
moustache et sa perruque fluo. Quand il m'avait demandé
de le suivre dans la cabine de fouille, j'avais eu comme un
doute. Mais je m'étais tout de même exécutée.
La cabine était spéciale : il
y avait un bar et un lit circulaire. Il a dit : « Déshabillez-vous.
Je dois vérifier que vous ne transportez pas d'objets
dangereux... »
Pendant que je laissais tomber mon tee-shirt
et ma jupe, je le voyais qui s'activait au bar. Il avait sorti
deux petits verres et confectionné deux ti' punchs
selon la coutume ancestrale :
- 1 filet de sirop de canne
- 1 zeste de citron vert
- 2 doigts de rhum Damoiseau.
Après avoir lancé un CD de Zouk
Love, il avait dit : « Ça, c'est pour après ! »
Tu sais, ma Dile, j'ai commencé à
baliser. Tybi avait disparu et j'étais quasiment à
poil devant ce type, avec la clim’ qui durcissait la pointe
de mes seins.
En hésitant, j'ai demandé :
« Après quoi ? »
« Quand je serai certain que tu es bien
ma Fanny ! » avait-il rugi en arrachant moustache et perruque
fluo. Il était contre moi et ses mains pétrissaient
mon corps, effleuraient ma peau.
Qu'aurais-tu fait, toi, mon Odile ? J'avais
eu envie de le frapper, de crier, d'alerter tous ces innocentes
passagères en transit et en même temps mon corps
s'était offert à lui, s'était abandonné
à ses caresses, avait retrouvé celui qu'il n'avait
jamais cessé d'espérer.
Il était enfin là, tout contre
moi, sa langue pénétrant ma bouche et son sexe
dressé contre mon ventre nu. Ah, c'était vraiment
bon ! J'en avais tout oublié : les huit heures d'avion,
le décalage horaire, mon mari, mes enfants. J'étais
ailleurs. Dans les îles avec lui !
Cette
fois-ci, aucun douanier n'a prétexté la moindre
fouille. C'est plus tard, après la récupération
de nos bagages qu'un flic s'est avancé vers nous. Il
a dit :
— Madame B., je présume ? Veuillez
me suivre sans opposer la moindre résistance... »
Je me suis aussitôt écrié
:
— Arrête, JPP, je t'ai reconnu
!
— Pardon ?
— Ben oui, tu vas encore m'embarquer
vers ta cellule spéciale, non ? »
Il jouait l'étonnement, mais j'aurais
parié ma chemise et le reste que c'était lui !
Tybi me faisait des signes. Il avait envie
de se la jouer cool. On était tout de même en vacances...
« Tu vois bien que c'est un Black »
m'a-t-il glissé dans l'oreille. Puis s'adressant au policier :
« Qu'est-ce qui se passe ? Sommes-nous,
oui ou merde, dans un pays démocratique ?
— Oui, a répondu le flic, pani
pwoblem. Vous n'avez pas quitté la République
Française, monsieur B. En fait, votre ami m'a chargé
de vous réceptionner. Comme vous le savez peut-être,
sa santé est chancelante...
— Qu'est-ce qu'il raconte ? demandai-je.
— La meilleure solution, insista le
flic, c'est de me suivre. Vous jetez vos bagages dans ma voiture
banalisée et je vous dépose devant la case de
votre ami. »
Nous l'avons suivi jusqu'à sa Toyota
qui attendait sur un parking non éclairé.
« Monté abo'... »
nous a-t-il invités. Et il a aussitôt enclenché
la première, direction la sortie !
La
nuit était tombée d'un coup.
L'homme roulait vite et bien, évitant
adroitement les vélos dépourvus d'éclairage.
J'étais montée devant, Tybi s'était affalé
à l'arrière avec les bagages. L'air frais de la
nuit me fouettait le visage.
Soucieux de détendre l'atmosphère,
le flic demanda :
« Vous aimez la Guadeloupe ?
— Oui, on aime, a soupiré Tybi,
c'est la troisième fois qu'on vient. Si tu nous parlais
de JPP...
— Votre ami est au plus mal, vous verrez.
Tout le monde dit qu'il a été marabouté.
— Marabouté par qui ? demandai-je.
— Je ne sais pas, certainement par une
femme jalouse. Votre ami a un faible pour les femmes mariées,
et c'est les plus jalouses. Excusez-moi... »
Un mobile s'était mis à sonner
dans une des poches de sa chemise. Il le colla à son
oreille, écouta un moment, puis marmonna quelques mots
en créole :
« Cé moun' la rivé
! » (Ils sont arrivés).
La Toyota traversait Morne-à-l'eau.
En d'autres circonstances, nous aurions certainement apprécié
l'animation des rues, toute cette foule bigarrée, ces
couleurs, ces odeurs et tous les parfums qui flattaient nos
narines. Mais le cœur n'y était vraiment pas. Où
nous menait ce vrai/faux flic et qu'allions-nous découvrir
? Je m'attendais au pire.
Nous roulions en direction de Port-Louis.
La nuit s'épaississait en même temps que nos cerveaux.
Ma pauvre Odile, je commençais à avoir peur de
chez peur ! Tybi, lui, restait calme. Je me suis même
demandé s'il ne s'était pas endormi.
La Toyota s'est engagée dans un chemin
complètement défoncé. On a roulé
comme ça une bonne centaine de mètres avant de
s'arrêter devant une case entourée d'herbe haute
et de manguiers.
« C'est là ! » a dit le
flic. Il nous a invités à descendre, a balancé
nos valises dans l'herbe et s'est tiré, oui tiré
comme s'il avait le diable aux trousses !
Je te dis pas ...
« Bon, qu'est-ce qu'on fait ? a demandé
Tybi. On va pas rester là comme deux nazes... »
La
terrasse de la case s'est illuminée, une vague silhouette
s'est dessinée dans la porte avant de tituber dans notre
direction. C'était lui ! Mon cœur battait à
tout rompre. J'allais enfin le retrouver.
Nous-nous sommes précipités.
Son visage nous apparut en pleine lumière : pâle
à mourir, ravagé, rongé par la misère
et par le rhum. Le jeune homme qui m'avait follement aimée
un an plus tôt n'était plus : devant nous
se tenait une épave, un pauvre vieillard tremblant de
tous ses membres et qui semblait tout juste bon à baiser
une mouche...
Tybi pleurait :
« JPP, mon JPP, qu'est-ce qui t'est
arrivé ? »
Alors Odile, tu me croiras jamais. La créature
qui était devant nous a émis des sons qui ressemblaient
à des paroles. Dans la bouillie des mots qui sortaient
de sa bouche, j'ai clairement distingué :
« Ké cochon, bwoi bandé
! »
Ces mots, il les a prononcés une dizaine
de fois. C'était comme un leitmotiv assourdissant : Ké
cochon, bwoi bandé !... qui se mit à
emplir la nature autour de nous. Comme si les grenouilles, les
manguiers, les flamboyants, les coqs et les chiens, répétaient
ces mots terribles : « Ké cochon... bwoi
bandé... »
Nous ne comprimes la signification de ces
terribles paroles que quelques heures plus tard, quand notre
ami, calmé par nos soins, trouva la force de s'exprimer
:
« C'est terrible, nous confia-t-il,
une salope de sorcière m'a jeté un sort. Une Jamaïquaine
belle à crever, mais jalouse pire qu'un poux ! »
Tybi et moi sirotions nos ti' punchs.
Par la fenêtre ouverte montaient les cris d'un bœuf
assoiffé. Le jour commençait à poindre.
Tybi s'impatienta :
« Qu'est-ce qu'elle t'a fait, bordel
? Raconte !
— Ce qu'elle m'a fait ! hurla JPP. Tu
veux vraiment voir ce qu'elle m'a fait ? »
Il se leva et, devant nos yeux ébahis,
baissa son short.
« Regardez : Ké cochon !
Un sale matin, je me suis réveillé avec ça
entre les jambes : une queue de cochon, une queue en tire-bouchon
! Dites-moi quelle nana je pourrais bien contenter avec un truc
pareil !
— Oh, dit Tybi, à défaut
de baiser ma femme, tu pourras toujours lui ouvrir ses bouteilles
de rosé...
— T'as bien raison, connard, a répliqué
JPP avec philosophie. Quand tu seras constipé, fais-moi
signe, je pourrais aussi te déboucher le cul ! »
Et, il s'est mis à rire, à rire,
à se bidonner, à tel point qu'on s'est tous mis
à rigoler comme des bossus. J'en ai pissé plusieurs
fois dans ma culotte.
Et puis, tout à coup, JPP a arraché
le masque en latex qui couvrait son vrai visage, il a dévissé
la prothèse d'entre ses jambes et l'a jetée sur
la table au beau milieu des verres, des bouteilles vides, et
des cendriers pleins.
« Je vous ai bien eu, bande de potaches
! s'est-il écrié. Bienvenus en Guadeloupe, et
que la fête commence !... »
La suite, ma Dile, tu l'imagines sans peine...
-
Ta
Fanny.
FIN