La nouvelle



   Debout face à la baie vitrée, elle regarde vers la colline. Dans le ciel noir, le cercle d'argent semble la contempler avec horreur. Bouche arrondie, les yeux agrandis par la terreur, la lune lui fait face. Valérie, parfaitement immobile, la défie.
   Il y a des heures qu'elle se tient ainsi, toute droite, un couteau effilé à la main. Couverte de sang. Les yeux rivés au ciel. L'esprit totalement vidé. Un léger sourire flottant sur ses lèvres livides. Elle ne ressent rien : ni regret, ni remord, ni repentir, rien. A-t-elle choisi son nom ? Sait- elle qui elle est ? Est-elle maîtresse de sa destinée ? On a toujours décidé pour elle. Valérie n'est plus personne.
   Peu à peu, la jeune femme sent décroitre sa nervosité pendant que décline la lune.
   Lourde d'épuisement, elle n'a plus de force. Elle éprouve cette espèce de fatigue que l'on ressent une fois le devoir accompli. Ou un désir satisfait. Une impression d'étrangeté, de vide. Mais l'apaisement l'emplit peu à peu...
   Les mains en sang, elle se tourne lentement vers la gauche, raide comme un piquet. Elle s'assied devant le clavier de son ordinateur. Les doigts gluants, elle souille les touches au fil des phrases qui s'inscrivent à l'écran.

   « Je ne pense pas qu'ils vont me laisser longtemps tranquille, écrit-elle. Je suis certaine qu'ils finiront par s'inquiéter. Quand ils viendront me chercher, il ne sera plus temps pour moi de chercher à communiquer avec toi. Aussi, je me dépêche de te faire mes adieux. Je me vois dans l'obligation de cesser toute activité littéraire. Comme tu corriges la plupart de mes textes depuis bien des années, tu es en droit de savoir pourquoi tu ne recevras plus rien venant de moi désormais. Je te garde toute mon affection. Notre ambiguïté restera toujours quelque part en moi comme une douceur particulière. Mais il faut que je me rende à l'évidence. L'écriture, pour moi, au moins mes échanges avec toi sont terminés.
   … Cela fait des jours que je vis en boule sur le canapé. Je marche de long en large. Je m'assois. Je me lève à nouveau et je tourne en rond. J'ai posé cent fois la main sur le téléphone. Mais impossible pour moi de parler de ce qui est arrivé. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça.    Je ne vois pas à qui le dire !
   Aujourd'hui, je ne vois que toi.
   J'ai tué quelqu'un. J'ai massacré un mec. J'ai vraiment déglingué un homme de mes mains ! C'est abominable. Cela s'est passé la nuit. Personne ne semble encore au courant. La lune, elle, le sait ! ( c'est sûrement elle qui m'a envoyé la bête ). Et les Punisseurs le savent aussi. Je n'ai pas peur. Je les attends.
   Celui que j'ai démoli est là. Encore là. Couché sur le lit, il grandit. Je ne sais pas quoi en faire. J'aurais dû me livrer à la police. Ça aurait été la meilleure solution pour échapper à ceux qui vont venir me chercher. Mais toute cette histoire est tellement étrange ! À croire que je n'ai fait que la rêver…
   Et pourtant, ce sang sur mes mains est bien là. Cette poisse qui revient, quoique je me savonne et m'écorche les paumes à l'abrasif et à l'eau de javel. Le cadavre est bien là, lui aussi. De plus en plus long, lourd, pesant, encombrant.
   Ce n'est pas un rêve. Ni un cauchemar. J'ai crevé la peau d'un type qui me faisait l'amour. J'ai beau l'écrire noir sur blanc, mon esprit est lessivé et je ne peux pas y croire vraiment. Je suis si douce au naturel !
   Je ne suis plus entrée dans cette chambre depuis plusieurs jours. J'ai beaucoup trop peur ! Chaque fois que j'y suis entrée, il avait pris de l'importance : je suis certaine qu'il a bien pris dix centimètres depuis sa mort. Et il parait tellement lourd ! À le regarder allongé comme ça, il semble enchâssé dans le sommier. Je n'aime pas son odeur. Il pue. La mort sent mauvais. Son sang figé me dégoûte. Je n'aurais jamais du mettre les pieds sur Internet. Et puis j'aurais du prévoir, pressentir le danger. D'habitude, les nuits de pleine lune, je prends une bonne dose de somnifère et j'attends le jour. Je n'ai pas été prudente. J'ai été tête en l'air. Maintenant les Punisseurs vont venir me prendre et Dieu seul sait ce qu'ils vont faire de moi… Ils iront dans la chambre, ils verront combien il est devenu immense et cette fois, ils ne me louperont pas.
   J'ai pensé à cacher le corps. L'entraîner dehors. L'enterrer sous le gros pied de lavande. C'est un endroit évident pour cacher un cadavre. La terre y est sablonneuse et c'est tout près de ma chambre, au pied de la fenêtre du garage. La lavande pousse en couronne. Énorme et resplendissante. Chaque fois que je désherbe, je me dis qu'elle ressemble à un immense nid. C'est un lit odorant qui aurait masqué le corps sans problème. J'ai voulu le prendre sous les aisselles, le soulever. J'ai tiré autant que j'ai pu. Mais ses longs bras frôlaient les murs et ses immenses jambes se refusaient à plier malgré tous mes efforts. Quelle que soit la façon dont je m'y prenais, je ne suis pas arrivée à le faire broncher du lit.
   Bientôt les Punisseurs seront là, et je cesserai d'exister. De toute façon je ne suis personne. Juste une enveloppe à garnir et c'est tout. Un médium à utiliser. J'aurais préféré être utile autrement.
   Je sais que l'absence de ce type va alerter quelqu'un. Qu'on finira par le chercher, s'ils n'ont pas déjà commencé ! Heureusement, ici, personne ne me connaît, c'est sûrement pour ça que nous sommes jeudi et qu'on n'est pas venu frapper chez moi. De toute façon, j'ai le couteau japonais sous les fesses, au cas où. Je me défendrai, crois-moi ! Parce que c'est peut-être moi qui ai commis ce meurtre. Peut-être bien. Et cependant, je ne m'en sens nullement coupable ni responsable.
   C'est comme quand j'étais punie lorsque j'avais cinq ans. Les bourreaux ! Je le sais bien que je ne faisais rien de mal. Mais c'était leurs jeux : punir encore, punir toujours, comme s'il était amusant de provoquer une peur panique. Que ce soit elle ou bien que ce soit lui, ils n'avaient de cesse de me punir. Quand j'ai grandi, les Punisseurs se sont multipliés. Les dispenseurs de mes douleurs, de mes souffrances. Coupable de tout et responsable de rien. Voilà qui j'ai été, depuis toujours. Voilà celle que je resterai tant que je vivrai.
   … Je ne vais pas bien du tout. J'ai l'impression que quelqu'un d'étranger vit en moi. Une autre femme. Me comprends-tu ? Comme une malfaisante, une espèce de monstre incontrôlable.
   Tu dois penser que je délire, que je deviens cinglée ? Tu crois sûrement que je te mens. Mais avant qu'ils arrivent et m'emmènent, une fois dans ma vie, avant de me soumettre aux ultimes tortures, je veux que quelqu'un sache ce qui s'est réellement passé. Que quelqu'un me lise. Qu'une personne m'écoute ! Sans que d'abord vienne la punition.
   Ça a commencé sur un salon d'Internet. J'y ai rencontré des gens avec lesquels j'ai discuté. Au bout d'un moment, un type m'a branchée. Il habitait à Saint-Victor Lacoste, à quelques kilomètres de chez moi. On a trouvé ça drôle, cette proximité de nos deux lieux de résidence. Généralement, quand on se rencontre sur un forum de discussion, on est éloigné de plusieurs centaines de kilomètres ! Pour cette fois-ci, ça nous a paru une aubaine ! Je me suis sentie libre, légère, séduisante et prête à tout ! Cette aventure insolite, inattendue me donnait des ailes.
   Comme j'étais seule cette semaine-là et que je m'ennuyais à mourir, je lui ai dit de passer. Il a dû arriver chez moi une heure plus tard. Bel homme. Les yeux presque noirs, barbe rase, très masculin. J'ai craqué dans l'instant.
   Par mes textes poétiques, Tu as dû deviner ma sensualité dévorante. Enfin. Je pense que cette fois, j'ai été bien trop loin.
   On a bu quelques verres de vin, collés sur le canapé. Je me suis sentie vite un peu ivre. Tu sais, l'alcool et moi, on ne fait pas bon ménage, ça me rend même assez agressive. On était bien, on se parlait doucement, cherchant à se séduire. Je l'aguichais carrément. On se regardait dans les yeux, de très près. Nos bouches se sont nouées et soudain, son odeur de mâle m'a envoûtée.
   Je ne sais vraiment pas comment revenir sur tout cela, ni comment le raconter sans te paraître vulgaire. Je ne veux pas être mal jugée, ni perdre de mon intégrité ! C'est tellement atroce ! J'ai du mal à me remémorer la scène, et à comprendre comment j'ai pu perdre toute mesure.
   Je l'ai chevauché très vite. Le côté
string est un bonheur ! Enfin, loin de moi le goût de t'en faire une description torride ni même érotique. « Tourne-moi » lui ai-je dit. C'est devenu soudain bestial. Plus il me pénétrait avec force et plus cette odeur de mec me chavirait. Il devenait brutal, dominateur, il me faisait mal. On ne jouait plus, cette fois. J'ai pensé « mon Dieu faites qu'il arrête, il va finir par me blesser ! »
   Mais plus je gémissais et plus il s'acharnait. À croire que le supplice qu'il m'infligeait l'excitait. Son odeur était forte, musquée, entêtante. Je ne me contrôlais plus. Un Punisseur était là. En moi ! Il me faisait très mal ! Il était venu sévir afin que je comprenne bien que je n'avais pas à user de mes charmes sur les hommes sans en subir les conséquences ! Il était là pour me châtier et il me faisait payer !
   Petit à petit, j'ai eu l'impression de quitter mon corps. Je n'éprouvais plus rien. J'avais la sensation d'être droguée, et d'être entre ses reins une poupée sans vie. Mais ça n'a pas duré longtemps : Je me suis rebellée. Je suis devenue très violente. Comme possédée par un autre moi-même : surpuissante ! Je me suis sentie hors de moi, révoltée, comme une bête traquée qui va puiser ses dernières forces dans la sauvagerie la plus primaire.
   C'est alors qu'une sorte de succube a jailli de moi en hurlant. Je l'ai vu retourner mon tortionnaire comme une crêpe et le labourer de ses ongles et de ses dents. Son visage était fou. Ses cheveux en bataille lui donnaient l'air d'une bête sauvage. Je n'ai jamais vu une vigueur pareille ! Le Punisseur a dû croire à une espèce de jeu sado maso, je n'en sais rien. D'autant qu'au départ, j'étais consentante et que j'avais tout fait pour l'allumer. Je ne savais pas qui il était !
   En deux temps trois mouvements, elle l'avait attaché solidement avec des courroies ( d'où les sortait-elle ? Je n'en sais rien ! Je n'ai jamais eu de ça chez moi : on aurait dit la laisse du chien ( coupée en lanières ! ). Elle a pris sous le lit le couteau japonais de cuisine ( celui que je viens d'acheter, tu te souviens ? Je t'en avais parlé ! ) Et elle le lui a planté dans les tripes à plusieurs reprises ! C'était fort ! Inouï ! C'était enivrant de beauté et de sauvagerie.
   C'est là que j'ai vu le visage de la goule. C'était MOI ! C'était bien moi... Je me suis reconnue au moment où je l'éventrais et lui sortais les boyaux : je léchais et mâchais l'intérieur de son ventre. C'est le goût chaud et vivant du sang qui peu à peu m'a calmée. C'était moi, dédoublée. Hors de mon corps de sauvage, je contemplais ma propre folie.
   Le succube est resté longtemps comme ça. Sans rien pour se couvrir, assis à cheval sur son corps à lui. Les cheveux en désordre lui pendaient dans la figure. Tout barbouillé de sang. Moi. Ou la bête que j'avais engendrée. J'ai réintégré peu à peu mon enveloppe charnelle comme elle perdait de sa violence. Epuisée par ce que je venais de voir et de vivre, j'ai fini par m'endormir sur le torse mutilé, arraché par la lame. J'avais détruit un Punisseur !
   Qu'allait-il se passer alors ?
   À mon réveil, morte de froid, poisseuse de viscères ensanglantés, j'ai quand même réalisé que j'étais la seule responsable visible. L'autre n'était pas là ! Dans la pièce, il n'y avait que nous, enlacés de tripailles. Mon homme de Saint-Victor, et moi. Je me suis mise à crier, à crier, les mains à hauteur de ma tête. Je suis sortie en courant et j'ai pris la plus longue douche de ma vie. Et je frottais, je frottais, sans arrêt à m'arracher la peau. Il fallait que son odeur parte. Puis je suis revenue dans ma chambre. C'est là que je me suis aperçue que ses membres grandissaient et que son corps encombrait tout le lit.
   Il va falloir que j'admette que je suis devenue quelqu'un d'autre ! Comprendre qu'il est normal qu'on vienne me chercher. Mais quand ils viendront, les Punisseurs, je me défendrai bec et ongles : je ne veux pas être trépanée à vif ! Je connais bien leurs lois : lobotomiser est leur spécialité.
   ( Je crois que je suis en train de perdre la raison. )
   Tout va bien maintenant, de toute façon : si j'ai la chance avec moi, j'aurais bientôt la satisfaction de voir le problème disparaître petit à petit. Le travail a déjà commencé. Je suis retournée dans la chambre il y a une demi-heure. Elle est envahie de larves blanches et de mouches. Avec un peu de patience, elles vont tout nettoyer et on n'y verra plus rien : Il me faudrait juste encore quelques jours de répit.
   Le problème, c'est qu'elle était là. Cette sauvage. Assise au bord du lit à partager le repas grouillant des vers. Elle m'a regardée. C'est une folle. Si tu voyais ses yeux ! Ils sont d'un vert écœurant. J'essaierais bien de m'en débarrasser, mais elle me fait trop peur. Et puis, vas donc tuer ton propre reflet ! Cette harpie est exactement à mon image. Ça fait trop peur. L'ennui c'est qu'elle n'a pas du tout disparu : elle a son corps de chair, sa personnalité, et je suis là moi aussi. Nous sommes liées, sœurs siamoises, indissociables et ennemies jusqu'à la haine. Elle a dû naître et sortir de ma colère. Comment s'en débarrasser ? »

   Valérie laisse reposer ses bras. Sa main droite effleure le manche du couteau tandis qu'elle soulève les fesses. Les Punisseurs sont là. Nombreux, impassibles.
   Ils s'approchent d'elle. Leur force psychique est telle qu'elle se sent paralysée. Le couteau tombe sur le carrelage.
   Ils la soulèvent, lui passent une camisole et la bâillonnent. Elle ne peut s'empêcher de penser à son alter ego, goule infâme qui festoie tranquillement dans la pièce à côté, en parfaite impunité. La panique l'envahit. Elle se sait en partance pour le transfert terminal. Un Punisseur se penche sur le clavier et éteint l'ordinateur. Pas de sauvegarde. Plus de trace du message de Valérie.
   On ne saura jamais où elle a disparu. Mais quelle importance ? Elle n'avait pas d'amis et aucune famille.

FIN


© Marion Lubréac. 2007. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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16/03/2019