Johanne Marsais
(1946 - 1979)
Bibliographie des nouvelles
Fusion (La Clé
d'argent, 1969)
Celui qui voulait refaire le monde (Lunatique n°48, sept. 1969)
Le Chien (La
Clé d'argent, 1969 ; Overdose, 1978 ;
A.Z, 1986)
Le Prince
(Parle-nous de Demain, 1975)
La Poupée (Demain,
1975 ; Les Amazonardes, "anthojolie" de Yves
Frémion, 1984 ; Horrifique,
1999)
La Faille (Demain,
1976)
Le Poids du sang (Demain,
1976 ; Libération du 4/03/80)
La Croix et la
Bannière (Le Potentiel
recrucifié, anthologie de
Jean-Benoît Thirion)
Face à
face (Demain, 1977 ; Futurs au
présent, anthologie de Philippe Curval,
Denoël, 1978)
Le Navire de
Sud-Espérance (Éditions
Francis Valéry, 1984)
Tookono (S.F
Ère, 1985)
Les nouvelles 3, 4, 5, 7 et 9 ont été
reprises dans le recueil Le Poids du sang (Éditions "Lueurs
mortes", 1995), avec une préface de Daniel Conrad et une présentation de Jean-Pierre Planque.
La Poupée
Johanne Marsais
Pierre Le Roux
lui avait dit qu'il suffisait de bien viser la poupée
choisie. De toute façon, il ne pouvait avoir que celle-là ;
c'était forcé car il la voulait tant. Mais s'il
la ratait ? S'il la tuait ? Juste un peu au-dessus
de l'encoignure du cou et de l'épaule ; il fallait tirer
pour couper le lien qui la rattachait par le cou à l'espèce
de petite boite où elle attendait.
« T'affole pas, mon pote. Tu t'es si bien
exercé que tu peux pas la rater ! »
S'il
la tuait, aucune importance. Une autre la remplacerait la nuit
prochaine. Mais c'était celle-là qu'il voulait,
la jaune en satin avec ses cheveux blonds, ses bras blancs,
ce visage figé, sourcils peints, bouche pâle comme
une vraie poupée, et les jambes ! Celles d'une petite
fille maigre avec de gros genoux, les seins tout petits...
Les
autres ne l'intéressaient pas. Il imaginait tout ce
qu'ils feraient ensemble, puisqu'elle serait à lui
pour trois heures. Après, fini, elle reprendrait sa
place. Jamais le même type ne gagnait deux fois la même.
Elle reviendrait dans sa boîte, coudes au corps, avant-bras
tendus, mains entr'ouvertes, yeux mi-clos, bouche pâle
laissant voir un peu ses dents. Jusqu'à ce qu'un maladroit
la tue ou qu'elle ait passé l'âge. Et après
que devenaient-elles ? Il ne savait pas. Il l'avait pour
trois heures, c'est tout.
Comment
tu t'appelles, poupée ?
Comme
tu veux.
Drôle
de truc !
C'est
toujours comme ça.
Eh
bien, tu resteras poupée, alors. Ca te va ? »
Ils
se tenaient encore près du stand de tir, ceinturés
de tireurs présents et à venir.
« Trois
heures ! dit le patron, et c'est pas cher payé. Venez
mesdames et messieurs. Venez tous, jeunes ou vieux, aucune importance.
La valeur n'attend pas le nombre des années, comme on
dit. Venez tous tenter votre chance. Chacun de vous peut gagner
la poupée de ses rêves pour vingt francs ;
il suffit de bien viser le lien qui la retient au fond de sa
boîte, et vous l'avez ! Pour trois heures !
Une seule condition : vous ne sortez pas de l'enceinte
de la fête ; il y a assez de coins tranquilles pour s'amuser
à deux ! Ne serait-ce que nos salles spéciales
derrière la baraque. C'est que nous y tenons, nous, à
nos filles !
« Venez,
venez ! On est entre hommes, ici. Chacun a laissé sa
femme à la maison, celle qui ne vient que le jour pour
mettre les gosses sur les manèges. La nuit, royaume de
toute folie, couvre ce qui serait faute au grand jour. Ici,
maintenant, tout est permis ! »
Il
ne se posait pas de questions. L'essentiel, c'était
elle avec lui.
Tu
veux qu'on s'amuse un peu ?
Où
? demanda-elle, il n'y a pas besoin de s'éloigner d'ici,
alors...
Pas
comme tu crois ; j'en envie d'aller sur les manèges avec
toi en mangeant des confiseries comme si on était des
gosses. Ca t'emmerde pas ?
Non,
c'est comme tu veux, tu sais bien... »
Jaillirent
les cris d'une femme qu'on devait battre dans la baraque derrière
le tir, puis le râle rauque d'un homme au comble de
la jouissance.
Il
prit la main de la fille et ils marchèrent. Les manèges
au centre des baraques constituaient le cur tourbillonnant
d'une fleur circulaire dont les pétales d'assombrissaient
peu à peu jusqu'aux arbres de la place. Le train fantôme
qui faisait plusieurs victimes par nuit ne les attira guère.
Il voulait sentir l'air les vêtir de sa caresse où
s'alternaient, se mêlaient, se scindaient tous les relents
de la fête.
Aux
chevaux de bois où il s'arrêta, le pantin qu'on
doit attraper pour gagner un tour supplémentaire avait
une queue longue et effilée. C'était une queue
qui ne se laissait pas facilement saisir et que le pantin
abattait sur n'importe quelle partie corporelle du maladroit.
De préférence la tête ou la nuque... Un
cheval noir battit des jambes, esquivant son cavalier qui
alla s'empaler sur le sol hérissé, fut très
vite relevé en silence et porté un peu plus
loin.
La
fille se laissa installer sur une belle jument de douce apparente
composition qui n'opposa aucune traîtreuse manuvre, non
plus qu'à lui qui occupa la place devant la fille. Le
manège tourna bientôt après le « En
voituuure messieurs-dames !! » du propriétaire
qui actionna les musiciens mécaniques.
Situé
au centre, le bar offrait des boissons indécises difficiles
à saisir et dont on ne pouvait prédire la composition,
poison ou drogue. Il eut de la chance, et la fille dont il
sentait les mains un peu plus haut que sa ceinture rit très
bas en absorbant un mélange âpre. Mais ils ne
succombèrent pas à l'hallucination, évitant
l'épée du pantin sans effort.
Ils avaient la mémoire de ce qu'ils n'avaient
pas vécu, un pré vert où déjà
plus qu'enfants au bord de l'adolescence ils jouaient, cousins
ou frère et sur ?
Un
combat de nains, talons éperonnés, excitait
les flâneurs d'autant que le couple se déchirait
ainsi chaque nuit sans mort et finissait toujours par donner
une exhibition de leur accouplement splendide. Un gagnant
du tir stimulé s'enfonça debout dans une poupée
brune en velours rouge, totalement épilée, sauf
cheveux et sourcils. Sur l'avion que la fille maniait avec
une aisance joyeuse quoique distraite pour éviter l'écrasement
au sol, quinze mètres plus bas, ils s'arrachèrent
en plein ciel au plus haut de l'absolu. Après, elle
voulut une barbe à papa qui la barbouilla comme il
convient...
« Oh,
ma vie ! Oh, ma vie ! Pourquoi te venir jouer à
en mourir là où tout s'abolit dans l'air chaud
des nuits en folie ? »
À
en mourir, à en mourir. Il eût aimé mourir
de ce temps sans temps pour aller où il était
sûrement possible de vivre. La chanson montait pour s'achever,
flasque dans les bras de quelques joueurs, sous n'importe quelle
forme : l'épée du pantin, l'avion décroché,
le cheval pas d'accord et tant encore... La nuit, la fête
se parait de son vrai visage recelé au jour, tenu en
respect par les mémères châtrées
et les gosses soi-disant innocents, menés aux manèges,
dépiégés dès la sortie de l'école
s'ils avaient "bien travaillé". Mais, la montée
noctale finie, c'était au ciel clément la fête
des corps à en mourir. Les hommes seuls ne faisaient
pas connaître à leurs femmes, légales ou
non, l'assouvissement des rêves interdits. Bien peu en
revenaient. Après un certain pourcentage de saignées
décongestionnantes pour l'excès démographique
et le chômage, la fête rangeait ses instruments
dans de gros camions anodins bariolés d'innocence pour
aller plus loin où tout recommençait, jusqu'à
ce que le pourcentage de saignées décongestionnantes...
Elle était quasiment nue sous sa robe, il le savait
bien. Oui, elle n'avait qu'un porte-jarretelles en dentelle
crissante pour retenir ses longs bas blancs ; c'était
bien comme le type lui avait dit. Au bas du ventre légèrement
renflé, ses mains s'affolèrent sur la douceur
bouclée. Il se mit à genoux et doucement enfouit
son visage pour lui donner le plus mystérieux des baisers.
Il apprenait à la connaître des lèvres
et de la langue, tandis que son cur battait vers lui à
grands coups de sang, parfum âpre refluant du plus secret
d'elle-même, recouvrant celui des lilas dont elle avait
imprégné sa peau et ses vêtements. Les
muscles des cuisses de la fille tremblèrent et il sentit
quelque chose durcir et vibrer sous sa langue. Cela l'émut
tellement qu'il poursuivit sa caresse plus vite et plus fort,
émerveillé. Lorsqu'il releva le visage pour
regarder la poupée, il remarqua qu'une lumière
rosait ses joues, juste sous ses yeux agrandis...
L'enfance
épanchait sur eux les règles mystiques d'un
jeu pur, infiniment essentiel où chacun sans être
meurtri par l'autre lui infligeait la caresse qu'il quêtait
sans douleur, sans désir même...
Le
pré vert palpitait ses herbes hautes où ils
se jouaient, amants au-delà de la chair. Une horde
de la confrérie mâle les dépassa, couple
par couple, certains portant lances flamboyantes où
s'irisait la nacre rougie. Beaucoup venaient d'un jeu de massacre
rival au stand des poupées ou plutôt sa réplique
où s'alternaient, dans un tournoiement languide, éphèbes
musculeux, anges arrachés à leur cathédrale,
christs émaciés, dandies harcelés.
Un amour immense s'épanchait sur la poupée et
son gagnant, sur ces frères d'un soir. Il n'y avait
plus ni mort ni vie, tout était bien. Il passa son
bras autour des épaules de la fille et elle le sien
autour de sa taille. La fin, loin encore, n'embuait pas le
ciel, la fin qui n'en finissait pas.
«
Pomme d'amour ! Partagez la pomme d'amour, amants heureux,
et si vous n'en mourez pas, vous vivrez éternellement
jeunes et beaux. Qui veut m'acheter ma pomme d'amour, ma belle
pomme d'amour ? Elle est rouge comme le sang d'une femme, rouge
comme le désir de l'homme, fraîche et dure comme
vos corps ruisselants de convoitise comblée ! »
Visage
délabré aux cernes craquelants, masqués
de blanc où le rouge éclatait aux pommettes,
une vieillarde criait de toutes ses dents d'ivoire faux.
Combien,
madame ? demanda-t-il.
Pour
tes beaux yeux, mon gars, rien du tout. »
Comme
il saisissait précautionneusement le bâtonnet
au bout duquel, boule de Noël vernie, la pomme accouplait
leurs faces torturées par le reflet, la vieille ajouta :
Mangez-la
ensemble, de telle sorte que vos bouches se joignent étroitement
scellées. Alors vous serez unis pour l'éternité. »
Elle
rassembla ses haillons royaux en s'éloignant pour crier
plus loin : « Pomme d'amour ! Partagez la pomme
d'amour, amants heureux. Si vous n'en mourez pas... »
La
fille et lui firent comme la vieille avait dit, et nul mal
ne leur advint. L'air flirtait avec la jupe corolle déployée
et le blouson ailes épanouies lorsqu'ils glissaient
légers.
Tu
me plais, poupée. Si on sortait d'ici ?
Tu
sais bien que c'est impossible. Toi, si tu as de la chance,
tu pourras. Moi, jamais.
Pourquoi
?
On
ne pose pas ce genre de question, ici. Jamais. »
Il
se tut donc. Que lui importait après tout ? Il n'avait
pas eu trois heures devant lui. Il n'y avait jamais eu que
cette fille avec lui dans ce grand pré vert, avec le
vent des siècles qui leur appartenait.
Des
photographes armés de flashes mitraillaient la foule
au hasard. En pleine action, des couples embrassés,
vivant feu d'artifice, se figeaient en une magnifique épreuve
immédiatement tirée pour le plus grand plaisir
des épargnés. Et ces voyeurs instantanés
de redevenir sujets possibles pour une prochaine photo.
Écoute,
poupée. Si on se tirait ?
On
ne sort pas d'ici.
Pourquoi ?
Il
y a des gardes.
Où
? Je ne les vois pas.
Ne
m'en demande pas plus. Je t'en ai déjà trop
dit.
Tu
es prisonnière ?
Tout
le monde est prisonnier. Dès qu'on entre ici, on est
condamné. »
Il
ne voulait pas. Il ne voulait pas qu'il en fût ainsi.
Au-delà du cercle était un grand pré
vert avec un fleuve en son milieu. Oh ! Les amours verdoyantes
à même la prairie innocente. C'était là
qu'il voulait s'unir à elle. Il se pencha sur elle
et la pénétra d'un baiser violent, ses mains
fouissant brutalement son ventre. Elle le colla à elle,
comme intimidée, toucha son ventre à lui par-dessus
le velours tendu.
Il
demanda : « Tu veux ? », mais
il dut s'écarter. Il venait d'être heurté
par les baïonnettes qui précédaient deux
gosses rigolards, enfants des baraques.
Eh,
les amoureux ! Plus qu'une demi-heure, faut pas oublier !
Foutez
le camp ! cria-t-il.
On
est chargés des rondes de surveillance préliminaire,
expliqua le plus grand. Après nous, c'est les autres,
si vous voyez ce que j'veux dire...
Tu
vois ! dit la poupée. Je raconte pas d'histoires. »
Dans
la tête du jeune homme, les couleurs éclataient
rauques avec des hurlements de cymbales, pour retomber amorties
en tambours voilés de crêpe noir...
« Filons,
poupée. »
La
fille avait peur.
« Viens... »
Il
prit la main molle qui glissa hors de la sienne. Agacé,
il agrippa le poignet fin, frais, légèrement
moite et, d'un regard au-delà du cercle étoilé
où se distendaient les pantins aux lumières
dures, discerna le cercle noir des arbres avec les trouées
de nuit opalescente.
« Par
là, tu vois, il n'y a plus de gardes. Il n'y a rien
à craindre. »
Les
mots entrecoupés parvenaient à la fille, pensa-t-il,
dans leur course. Sans habitude de ce genre d'exercice, elle
n'évitait pas toujours une pierre ou une motte d'herbes
drues.
Les
baraques acclamaient leurs clameurs en l'air allégé
alors que murmurait déjà le fleuve proche. Les
premiers arbres n'étaient plus qu'à quelques
mètres...
« Tu
vois, dit-il en souriant à la jeune femme, il ne s'est
rien passé. »
Le
corps se fit soudain plus lourd à son étreinte,
le visage calme, un peu déçu seulement, et c'est
tout. Il regarde encore une fois -il a juste le temps- la
poupée, et s'incline vers elle jusqu'à la couvrir
de son corps.
Première parution dans Demain n°01 (juin 1973) ; reprise
dans Le Poids du sang, un recueil de 5 nouvelles
édité par Lueurs Mortes éditions (mai 1995). Cette nouvelle vient
d'être rééditée dans le n°28 de
la revue canadienne Horrifique.