ÉCRIRE
J’ai
produit en quelques siècles une telle masse de textes,
de messages et correspondances que je me sens aujourd’hui
non point explosé ou détruit mais harassé,
fatigué. Un poids écrase mes épaules
et les meurtrit, mon dos se voûte et implore la fin.
Je ne trouve plus la force de me laver. Je n’ai même
plus le temps de caresser ma chienne ni de parler avec mon
fils, de chercher dans mon âme la force d’un moment
pour vivre un peu ; je veux dire : être un homme,
un être humain, ou plus simplement une créature
de Dieu... Ce serait tellement plus heureux d’être
un arbre ou une plante et d’attendre le soleil ou la
pluie, de lancer vers le ciel mes branches ou de dormir dans
la rosée.
J’écris, j’écris
sans cesse... Pauvre petit scribe inspiré par un amour
qui est parti dans les étoiles.
Qui me lira un jour ? Suis-je fou au
point d’aller au-delà de mes forces ?
Mais elle est là, toujours à
mes côtés, qui me demande d’écrire,
toujours écrire pour les humains.
Suis-je le dernier écrivain sur
cette Terre qu’un jour elle a quittée... ?
«
Chouchou, tu arrêtes ! Tu arrêtes d’écrire
ça ! »
La main de Marie écrasa la touche
Echap.
« Je ne suis pas partie ! Fais-moi
plaisir, Ange d’amour, écris en vrai.
»
Que pouvais-je bien lui répondre
? Ses doigts venaient d’effacer trois siècles
de littérature…
CATHARSIS
Pierre tournait dans le salon depuis
quelques minutes.
Puis il lança sa première
flèche :
« Nous n'y arriverons jamais, dit-il.
Toujours sur la brèche, sur le fil du rasoir... Comme
si nous nous étions rencontrés le matin même.
Tu veux me lire, et moi je veux te vivre. Qu’arriverait-il
demain si tout se mettait à brûler ? Tu imagines,
Chérie ? Plus rien… Des enfants, nous sommes
comme des enfants, jamais contents ! Toujours prêts
à se battre et toujours à s'aimer. C'est épuisant... »
Marie soupira, repoussa la sculpture
qui naissait dans ses mains et tourna son corps vers Pierre.
Son visage s'éclaira.
« Tu es chiant, Pierre, mais je
t'aime. Je t'ai dit cent fois que j'avais envie de te battre
ou même de te tuer. L'ai-je fait ? Dans les pires
moments, j'en étais incapable. J'ai trop besoin de
toi et de nous !
— Mais alors ?
— Alors, je te l’ai dit :
rien n'est jamais acquis pour toujours. Chaque jour, nous
découvrons ensemble quelque chose de nouveau. Et c'est
ce qui nous fait avancer. Nous, et notre amour. »
Pierre se leva et tourna encore dans
le salon. C'était sa manière à lui de
réfléchir et de penser. Il redressa un tableau,
arrangea quelques livres dans la bibliothèque.
« Chérie, dit-il, parfois
je ne te comprends pas. C'est horrible ! Alors, c'est
comme si le monde s'écroulait. Je pleure comme un gamin
dont le château de sable vient d'être emporté
par les vagues.
— Mais je suis là,
non ?
— Oui, répondit Pierre.
Tu es toujours en moi. Mais quand je saisis mal ta pensée,
le sens de tes paroles, je ne sais plus. Et alors je suis
triste à mourir et j’écris n’importe
quoi. J’ai même envie de tout casser !
— Chéri, qu’est-ce
qui ne va pas ? »
Le corps de Marie se dressa. Elle posa
sa sculpture et s'avança vers Pierre. Le paréo
bleu qu'il lui avait offert flottait autour de sa peau.
« Embrasse-moi, dit Marie. Aime
ta femme au plus profond ! »
Pierre savait sans savoir ce qu’il
allait lui répondre. Tout son corps se tendait vers
la femme qu’il aimait. Son désir d’elle
le brûlait. Il regarda les flammes dans la cheminée.
Le feu. Le feu qui brûle et épure
tous les mots.
Tous les maux…
DÉ-LIRE
Je
me souviens que la couverture s’est enflammée.
C’était épouvantable.
Je me suis précipité vers la cheminée
pour tenter d’étouffer les flammes. Mais j’étais
trop faible. Ma femme venait de me secouer et même de
me frapper.
Comprenez bien : Marie n’est pas
une faible femme. Sa force est redoutable et quand elle me
demande une histoire, sa force est décuplée...
Cette fois, elle l’avait, son histoire
!
J’ai trébuché, alors
mon pyjama made in Hong Kong, en soie synthétique,
a pris feu. Ce fut comme si l’enfer se déversait
sur moi. J’ai hurlé. Mon corps s’est tordu
en tous sens. La soie brûlante pénétrait
dans ma chair et j’ai pensé à tous ceux
que le feu avait mangés avant moi : le napalm au Viêt-nam
et les fours dans les camps...
Marie hurlait elle aussi. Elle est sortie
du salon, puis est revenue très vite. J’ai senti
le choc apaisant de l’eau, et puis la douleur s’est
calmée. Le feu s’était éteint.
Avait-elle fait ce qu’il fallait ? J’entendis
qu’elle appelait les secours, téléphonait
aux Urgences...
Je ne me souviens plus très bien
de la suite... J’occupe aujourd’hui un lit dans
le service des grands brûlés du Professeur Deschamps.
On m’a greffé de la peau neuve sur les jambes,
sur les bras et la poitrine. Mes mains ne sont pas détruites,
pas plus que mon cerveau. J’écris. J’écris
pour dire au juge que Marie n’y est pour rien et qu’elle
a tout fait pour me sauver. Loin d’elle, j’écris
ces quelques mots et je l’aime.
Tu sais, Chérie, je vais
l’écrire cette putain d’histoire qui te
fera tomber sur le cul et dire : « C’est
lui, c'est mon amour qui a écrit un truc pareil...
» Je te le promets, même si la peau de mes jambes
que tu as tant aimée commence à sentir mauvais...
RELIRE
«
Monsieur Pierre Delville ?
— Oui...
— Pardonnez-moi de vous déranger.
Mon nom est Sébastien Lenoir. Je suis missionné
par la compagnie européenne d’assurance Label
and Co. C’est au sujet de votre accident... »
Pierre hocha la tête et pinça
les lèvres. Que voulaient-ils encore ?
Il fit pivoter le fauteuil électrique.
— Venez, suivez-moi. Et... fermez
derrière vous ! »
Ils traversèrent un couloir, puis
entrèrent dans un immense salon meublé avec
goût. Une bibliothèque occupait tout un mur,
des tableaux donnaient à l’ensemble une note
joyeuse et l’on apercevait des sommets enneigés
à travers une large baie vitrée... Sébastien
Lenoir semblait impressionné par l’homme qui
manœuvrait habilement en direction d’un fauteuil
orné d’un paréo bleu. Dans la fausse cheminée,
un système hautement sophistiqué entretenait
l’illusion d’un feu de bois.
Pierre se contorsionna, puis se hissa
à la force des poignets dans son fauteuil favori.
— Laissez, dit-il. Je me débrouille
très bien. Asseyez-vous là. »
L’agent d’assurance s’assit.
Il ouvrit la serviette qu’il avait posée sur
ses genoux.
— Comme je vous l’ai dit,
je suis venu pour vous poser quelques questions.
— Oui... »
Pierre n’avait jamais été
très bavard. C’était un trait de caractère
qu’on lui reprochait depuis son enfance. Il était
économe pour les mots comme pour le reste et considérait
que parler était bien souvent une perte de temps. Il
préférait écrire...
— Voilà, dit Lenoir. D’abord,
je suis heureux de constater que votre salon a été
entièrement restauré et qu’il ne reste
plus trace...
— Si, s’insurgea Pierre,
regardez ! »
Il désignait la fausse cheminée.
« Pensez-vous que je puisse supporter
ça encore longtemps ?
— Mais, vous savez bien…
— Quoi ? grimaça Pierre.
Si je sais que j’ai été brûlé
? Oh, que oui ! Pensez-vous que ça m’empêche
de vivre… Alors, un bon vrai feu de bois me réconforterait
davantage que cette horreur. Surtout en plein hiver. Mais
je n’ai toujours pas compris le but de votre visite.
Tout a été réglé, y compris avec
la clinique.
— Peut-être pas, avança
Sébastien Lenoir.
— Comment cela ?
— Voyez vous, outre le fait que
je sois un modeste employé chez Label and Co,
je suis aussi un fan de Pierre et Marie Delville. Et j’ai
lu tout ce qu’ils ont écrit ! »
Il tira de sa serviette un livre aux
pages écornées.
— Par exemple ce recueil, ajouta-t-il.
Dans Lire, écrire et dé-lire, vous écrivez,
page 127, je cite : J’étais trop faible.
Ma femme venait de me secouer et même de me frapper.
Qu’en pensez-vous ? »
Pierre éclata d’un rire
énorme.
— Vous êtes drôle !
Ai-je l’air d’un homme battu ? Bon dieu, c’était
un jeu entre Marie et moi. Un jeu intellectuel. Ah, quel plaisir
! Nous avons écrit des tas d’histoires ensemble. »
Il eut un geste de dépit :
— Vous ne pensez tout de même
pas qu’elle ait tenté de me tuer réellement
?
— Franchement, non. Je ne suis
pas inspecteur de police, mais reconnaissez que si votre femme
ne vous avait pas choqué avant le début d’incendie…
— Mais c’est de la fiction,
pas une preuve ! s’insurgea Pierre. Pensez-vous que
nous relisons tout ce que nous écrivons ? Je vous répète
que c’est un jeu. Un jeu inspiré de notre vie,
certes, mais… Vous voulez de l’argent ? C’est
ça ?
L’assureur eut un sourire gêné.
— Pardonnez-moi, dit-il. J’ai
simplement saisi l’occasion d’une enquête
de routine pour vous demander une faveur.
— Oui… »
Pierre commençait à s’impatienter.
Marie n’allait pas tarder à rentrer du marché
et ce fâcheux qui n’en finissait pas de tourner
autour du pot.
— Continuez d’écrire
ensemble, osa enfin l’assureur. Vous êtes vraiment
très bons. On croit à vos histoires croisées.
On y croit tellement qu’on en finit souvent par…
douter !
— De quoi ? demanda Pierre. De
notre santé mentale, ou de la réalité ? »
Il sourit et actionna ses jambes virtuelles
pour se lever. Il se passerait du fauteuil roulant pour cette
fois… Merci à la filiale anglaise de Label
and Co !
— Ne vous inquiétez pas
pour nous, ajouta-t-il. La sortie est par là. »
Alors que l’homme se dirigeait
vers la porte après lui avoir gauchement serré
la main, Pierre pensa : Elle va aimer l’histoire
du fan assureur, sûr qu’elle va aimer !
SOUVENIR
Marie
se souvenait. Pierre lui avait parlé d’un souvenir.
C’était il y a longtemps...
Un homme était mort qui n’était
pas pour lui un ami, même s’il l’estimait.
Non, c’était un écrivain de science-fiction
qu’il avait beaucoup lu.
« Tu sais, Chérie, disait
Pierre, cet homme-là était un visionnaire que
tu devrais lire. Un visionnaire un peu parano et schizo, mais
alors... Il avait tout vu et tout compris du monde futur,
et sa culture était grande. Il citait Saint-Augustin,
était apprécié par la communauté
homo de Berkeley en Californie, s’était marié
trois ou quatre fois. Dans les interviews, il était
capable de défendre une idée et, trois minutes
plus tard, son contraire. Des tas de films ont été
adaptés de ses romans. Mais le plus impressionnant,
c’était sa fascination pour les univers divergents,
les réalités parallèles, et la possibilité
pour un être d’exister dans plusieurs réalités
à la fois. Ce qu’il décrivait n’avait
rien à voir avec un monde bien défini et bien
carré. Il était proche du bouddhisme... »
Marie avait écouté Pierre.
Elle l’avait senti comme toujours passionné.
Certaines choses l’avaient gênée, mais
elle s’était retenue de réagir. Elle avait
envie qu’il lui parle, qu’il aille au bout de
sa pensée.
Pierre avait poursuivi :
« Il a donné une conférence
dans une ville de France dont le titre était, si je
me souviens bien, Si ce monde ne vous plaît pas,
choisissez-en un autre. C’était presque
le slogan, plus de vingt ans plus tôt, des alter mondialistes
en Amérique du sud : D’autres mondes
sont possible ! »
Pierre s’était tu, comme
s’il avait tout dit.
Alors, Marie :
« Que veux-tu me dire vraiment,
Pierre ? Parle, parle encore. Quand cet écrivain
est mort, qu’as-tu fait ? »
Elle avait voulu savoir la suite et s’était
sentie capable de le frapper pour extirper de lui ce qu’il
essayait manifestement de lui dire.
Pierre avait hésité :
« Oh, tu vas me trouver ridicule...
»
Il avait longtemps regardé Marie.
Il aurait tant aimé caresser son visage et se perdre
un moment contre son corps, ne plus parler de rien. Mais il
fallait parler, dire la suite de l’histoire...
« Jeanne, ma première femme,
venait de quitter ce monde, avait-il dit. C’était
elle qui m’avait parlé de Dick. Alors, le spiritisme...
»
Marie s’était énervée.
Ses mains avaient saisi le cou de Pierre sans trop le serrer :
« Je me fous de Jeanne ! Parle
! Dis-moi ce que tu as fait !
— Oh, c’est stupide, avait
répondu Pierre comme pour s’excuser. On interroge
un guéridon. On pose une question et l’on sent
un mouvement dans les mains. Il suffit de se laisser aller.
Un mouvement pour oui, et deux pour non, ou alors les lettres
: un pour A, deux pour B... On pose une question et la réponse
vient dans les mains... »
Marie comprenait mal ces choses. Elle
n’aurait jamais tenté une telle expérience
qui tenait pour elle de la sorcellerie. Il ne lui serait jamais
venu à l’idée de déranger l’esprit
des morts – si tant est que l’esprit survive au
corps – mais elle avait envie de savoir. Si Pierre s’était
risqué à en parler, c’était forcément
important pour elle et pour lui.
Ses lèvres avaient effleuré
celles de Pierre.
« Parle, l’avait-elle supplié.
Dis-moi la suite. Notre lit s’impatiente... »
Pierre l’avait encore regardée.
Sa bouche, son cou et ses épaules. Il avait envie de
ses oreilles... Pourquoi les lui refusait-elle ? Et puis la
couette, là, pas loin. Marie trouvait toujours les
meilleurs arguments pour le faire parler...
« J’ai interrogé le
guéridon, avait-il dit. J’ai demandé :
" Que fait Dick ? ". Et j’ai
reçu la réponse : "Il écrit."
Alors j’ai demandé : "Qu’écrit-il ?"
et la réponse est venue dans mes mains : "
Flamme, le feu follet ". Alors, j’ai aimé
ce titre. J’étais heureux d’apprendre qu’un
écrivain puisse poursuive son œuvre dans un autre
univers. Surtout lui ! Plus tard, alors que je ne t’avais
pas encore rencontrée, j’ai écrit Le
Dernier Clochard. Il s’appelait Jack o’
lantern, traduction de feu follet. C’était
une sorte de clin d’œil pour Dick... »
Marie sourit. La présence de Pierre
était toujours là, partout dans le salon. Même
s’il était un jour parti, il serait toujours
avec elle, tout près. Lui, son amour, son écrivain.
À force de chercher, elle avait trouvé la réponse.
Elle s’était allongée
sur leur lit, avait fermé les yeux, puis avait envoyé
vers lui cette pensée :
« Flamme, le Feu Follet,
trois F ! C’était le code du blanc : #FFF.
#FFFFFF est le code RVB du blanc, en "toutes lettres",
mais quand tu as trois paires identiques, tu peux utiliser
la version abrégée #FFF, acceptée par
la plupart des programmes... »
Pierre avait-il reçu son message,
ou était-il à son tour avec son Dick, pris dans
l’angoisse de la page blanche ? Mort, essayait-il
encore de lui écrire, et sans y parvenir...
Elle prit le chat entre ses bras et quitta
le chalet.
La neige, du blanc à perte de
vue, et le froid qui la glaçait...
FIN
| ©
Jean-Pierre
Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. |
02/12/06 & 16/03/11