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Quand
Linora ôta le piercing de sa narine gauche, je
sentis une forte érection monter de mon bas-ventre. Elle
me regardait à travers les longs cils synthétiques
qu'elle avait collés sur ses paupières. La salope,
elle me faisait bander ! Je pouvais enfin voir son nez dans
toute sa splendeur, un nez long, un peu tordu qui descendait vers
des lèvres gourmandes, de ces lèvres sensuelles
qui vous bouffent jusqu'à l'âme et qu'il est impossible
d'oublier...
Linora devait avoir quelque chose comme dix-sept
ans et j'en affichais, moi, un peu plus de cinquante. Je n'éprouve
pas un goût immodéré pour les lolitas, mais
pourquoi ne pas concilier plaisir et travail quand l'occasion
se présente ? Elle se la jouait cool sur la plage
des Raisins clairs et débordait d'un paréo aux couleurs
éclatantes. Son corps généreux glissait et
s'offrait aux regards. Une épaule, la naissance d'un sein,
le profil impeccable d'une cuisse ou la rondeur d'une fesse ;
elle riait, se moquait royalement du monde et du trouble qui s'était
installé en moi. Je pense qu'elle était inconsciente
comme toutes les jeunes femmes qui s'aventurent sur cette plage,
à quelques mètres du piège que je leur tends.
Elles ignorent, ces belles ingénues, que mon regard, un
jour, les clouera fatalement.
C'est ainsi : aucune femme, jeune ou moins jeune,
ne résiste à mes yeux ; toutes celles qui m'ont
un jour fait bander sont passées dans mon lit, sous mon
corps, entre mes cuisses.
Toutes ont lutté – souvent aux larmes, parfois au
sang – pour retenir en elles mon membre qui les besognait
ferme et les faisait gémir. Les femmes exigent toujours
plus, elles sont terribles !
J'avais,
quelques semaines plus tôt, loué un bungalow dans
un gîte plutôt sympa dont la propriétaire s'appelle
Fanny. C'est une métro pas regardante sur les allées
et venues. Elle me glisse même parfois quelques mots en
créole pour me montrer qu'elle n'est pas dupe. La salope,
elle doit être bonne ! Un jour, faudra tester ses compétences...
Nous sommes sur le lit. Linora joue avec moi, découvre
un tatouage sur son épaule gauche (une merde à 3
Euros qui disparaît au bout de quelques heures), puis, dans
un accès de générosité ou d'inconscience,
m'offre son ventre : de jeunes lèvres maladroitement épilées
et tendres, si tendres que ma main hésite à les
caresser. Sa fente est émouvante, pourtant ma langue hésite
à la visiter. Linora, ô Linora, as-tu décidé
de me brûler l'esprit ? Vais-je succomber au désir
pour boire à la source qui inonde ton sillon parfumé
?
La belle Créole se tourne, m'offre un cul
luxuriant et son paréo est tombé. Désire-t-elle
que je la baise par derrière ? Oui, mon sexe la pénètre
enfin. Son beau visage se tourne vers moi, sa langue explore ma
bouche au plus profond. Je suis bien. Ma queue joue en elle, monte
et descend. Je caresse ses fesses dorées et lui mordille
les épaules, les oreilles, le cou. Son dos est fin, sa
peau si délicate que j'aimerais la garder, pour moi, rien
que pour moi...
C'est un signe qui ne trompe pas. Faut faire vite
! Le rasoir tranche les carotides. Faut s'écarter vivement,
sinon le sang vous gicle en pleine gueule. Après, c'est
la routine : vous tirez la bâche que vous avez planquée
sous le lit et vous allongez le corps dessus. Puis vous sortez
vos instruments. Si tout se passe bien, vous êtes dehors
une heure plus tard. Petit sourire entendu à la propriétaire
(salope, tu dois être bonne !) Votre voiture est là.
Y'a plus qu'à poser dans le coffre la valise isotherme
avec la peau qui est dedans... Pas une seconde à perdre,
direction la garde-robes.
Là, c'est chez moi.
Les peaux sont sur des cintres, comme des robes.
Pas question de les laisser pourrir. Un programme veille jalousement
sur elles, surveille température, nourriture, élasticité.
C'est une technologie propre, élaborée, garantie
sans adjuvant chimique, et qui a fait ses preuves.
Quand j'arrive, la peau de Linora est prise en charge
et ses mensurations tombent immédiatement sur mon portable
: 85, 75, 85. C'est aussi anonyme qu'un numéro de téléphone.
La machine a nettoyé quelques graisses au passage, corrigé
de menues imperfections. Le résultat est nickel !
Je clique sur la banque de données reliée au standard
audio.
Madame Achille m'en offre aussitôt 1000 Euros.
Vous ne connaissez pas Madame Achille ? C'est une de ces
vieilles putes toutes décaties qui viennent claquer leur
fric dans les supers hôtels de la Marina et rêvent
d'une éternelle jeunesse.
Quand il m'arrive de débarquer chez elles
et qu'elles matent la valise, c'est la folie ! Elles se jettent
sur moi, les pulpeuses ! Certaines (les plus âgées)
effleurent pudiquement mes lèvres, d'autres se collent
à moi comme des voraces. Je ne parle pas des plus affamées,
de celles qui veulent tout, qui vous arrachent short et slip et
vous bouffent les couilles !
Enfin, bon, je les enfile toutes par principe. Ensuite,
j'enfile sur leur corps pâmé la jeune peau qui leur
convient. Fini le conflit des générations ! J'ai
mis au point un programme qui fait que tout s'adapte : la taille
avec la taille, la tronche avec la tronche. Comme une chaussette.
Paf ! Je te leur fous une complice claque dans le dos pour achever
de tout mettre en place. C'est pas plus compliqué qu'un
lifting, sauf qu'il faut bien tout enfiler : les pieds,
les jambes, les cuisses, le ventre et les nichons... Vous imaginez
tout ce qu'il faut enfiler avant d'arriver aux cheveux ? La folie
! Mais j'aime mon métier. Je suis un pro !
Georgette m'en offre le double. Elle me confie qu'elle
est moche, qu'elle a eu un grave accident et qu'elle a rencontré
un jeune interne... Sylvia m'en donne 3000 Euros. Son mari, chef
d'entreprise, baise sa secrétaire et elle a envie de lui
offrir autre chose.
Les enchères durent ainsi jusqu'au matin...
« Allô , mon JPP ? Faut que tu viennes
de toute urgence, je commence à puer... »
C'est la voix de Katia, 45 ans, 1m67, 65, 80, 85.
Une peau ça s'use et, au bout de deux ou trois
mois, faut la changer. Le service après-vente, c'est moi
!
Je consulte le stock et le verdict tombe : "Not
available" (pas disponible).
— Tu m'excuses, chérie, je réponds.
Je suis en rupture de stock. Pourrir, c'est presque pour rire,
alors pani pwoblem, je t'envoie ton parfum préféré ! »
J'aimerais pas être à sa place. Elle
va stresser, ouvrir en grand les fenêtres, peut-être
même dormir dans son frigo. C'est pas une vie ! Je vais
chasser pour elle. Quand on cherche, on finit par trouver...
Ah, putain, c'est un métier que j'aime, mais
qui est difficile. Quand ma femme m'a dit : « Cherche
un boulot, trouve une occupation... », j'aurais peut-être
mieux fait de demander le RMI ? J'enfile et désenfile
à longueur de journée. Qui va m'aider à m'en
sortir ? Faut que je trouve des associés, j'ai plein
de bonnes idées...
*
Je
me régale quand je le vois arriver, son pantalon délavé
et déformé par son gros pénis. Il s'appelle
JPP. En tout cas, c'est comme ça qu'il a signé sur
le registre. Je le soupçonne de trafic pas très
clair côté nanas. Jamais seul, toujours accompagné.
Cette fois, il a levé la brune du 4 et la blonde du 2.
Il va se les enfiler, ces salopes !
Moi, curieuse, je me dirige vers son bungalow (le
7). Je glisse un œil dans la serrure, pose une oreille contre
la porte, nue sous mon paréo. Pas de doute : je vais assister
à une vraie séance-ciné porno !
Il a jeté son dévolu sur deux belles
nanas avec lesquelles j'ai un peu parlé. Odile : blonde,
cinquante balais, le chignon défait, jean moulant à
lacets, laissant deviner son escalope gauche, un body transparent
sous lequel pointent deux petits mamelons dorés. L'autre
: Véro, artiste-peintre en Provence, brune, dans les quarante,
cheveux sur les épaules, genre sauvage, la petite jupette
ras la moule qui laisse découvrir un string léopard
quand elle se baisse.
JPP a prévu du champagne à gogo pour
ses invitées, et un strip-pocker ! La partie commence :
il sait manier les cartes, il est habile et roublard. Elles se
retrouvent très rapidement à poil !
Je comprends qu'il inflige un gage à Odile,
lui bande les yeux. Elle doit lécher la petite cramouille
de Véro sous son œil salace. La peintre du dimanche
est allongée sur un transat, toutes cuisses écartées.
JPP nourrit sa petite chatte au miel de Provence, puis saisit
Odile par le chignon...
Je n'en peux plus. Pourquoi pas moi ? Mes mains se
sont glissées sous mon paréo, mes cuisses dégoulinent
de désir...
Des cris derrière la porte. J'imagine la suite :
Odile, les lèvres collantes de miel et JPP lui offrant
son braquemart qu'elle suce avec volupté. J'aimerais être
avec eux, dans leur délire.
Rapide coup d'œil dans la serrure : allongée
sur le ventre, Véro a les cuisses écartées.
Elle offre son petit cul en levrette. JPP la pénètre
encore et encore.
C'est rouge. Il y a du sang partout...
*
Un
jour, fatalement, Fanny, la patronne des gîtes, m'a coincé
:
« Qu'est-ce qu'il y a dans cette valise ? »
Je n'ai pas paniqué une seconde :
— C'est une valise isotherme, que j'ai dit.
Dedans, y'a trois bouteilles de bon rosé bien frais ! Si
ça te dit...
— Tu te foutrais pas un peu de ma gueule ?
a dit Fanny. Allez, viens par ici, faut qu'on cause toi et moi...
»
Je l'ai suivie dans sa case.
Elle m'a invité à m'asseoir derrière
un bar artistement bricolé, puis a servi du rosé
dans deux verres à pied.
« Tu peux causer, qu'elle m'a dit. J'ai plus
ou moins surpris tes petites combines, mais ne t'en fais pas.
C'est pas moi qui irais te donner aux flics... »
Ça devenait intéressant. Je l'examinais
de plus près. La quarantaine, les seins petits, une bouche
attirante, blonde, cheveux courts, 60, 65, 80. Le genre de nana
qui a vécu mais qui veut encore vivre, qui ne s'en laisse
pas compter. Un signe de feu, genre Bélier ou Sagittaire...
— Écoute, Fanny. J'ai mis au point un
système qui fonctionne. C'est juste un passage de peau
entre jeune et moins jeune avec pas mal de fric à la clé...
— Tu penses que je pourrais être intéressée,
c'est ça ? demanda Fanny.
— Ben oui, répondis-je, pourquoi pas
?
— T'es vraiment con ! s'exclama-t-elle. Ma
peau me convient tout à fait, et j'ai pas du tout envie
d'en changer. Quant au fric, j'en ai assez pour vivre correctement
pendant un bail.
— Je te l'ai dit, c'est un système qui
marche. J'ai plein de clientes !
— M'en fous, dit Fanny. Bon, écoute,
si tu as vraiment envie de me baiser, tu me suis dans la chambre.
C'est là, derrière...
Puis elle ajouta en souriant :
« Tu vas voir, je suis bien meilleure qu'Odile
et Véro réunies ! »
Le choix était difficile. Cette femme me plaisait,
mais je n'avais pas envie de compromettre le système qui
me permettait de subsister. D'un autre côté, elle
me tenait, elle avait tout compris. Fallait-il prendre sa peau
ou, plus simplement, la trucider ? J'ai longtemps hésité.
N'était-ce pas plus sage d'en faire ma complice ?
Nous
avons fait l'amour jusqu'au matin. Ce fut inoubliable, mais j'ai
perdu ma peau. Elle m'avait bien observé, la salope, elle
connaissait mon art à la perfection. Je ne sais plus où
je suis. J'ignore où est ma peau. Parfois je la retrouve
et ensuite je la perds. Elle l'a vendue à d'autres et je
reprends parfois vie dans de petits amants de dix-huit ans qui
ne connaissent rien à l'amour. C'est horrible ! En fait,
je ne sais plus si j'appartiens au monde des morts ou à
celui des vivants...
FIN
| © Jean-Pierre Planque. Reproduit
avec l'aimable autorisation de l'auteur. |
Peau douce, peau
froide a été
publié une première fois dans le fanzine Xuensè
(n°53, août 04, Belgique) puis dans Horrifique ( n°48,
décembre 05, Québec).
01/04/06 |