À l'ombre de Saturne (Suite et fin)

   Les deux hommes firent oui de la tête. Westcott et Barton s'apprêtèrent à gagner la construction. À travers la radio, Cushing et Cooper entendaient la voix du commandant :
  — Nous sommes à une quarantaine de mètres de la construction qui, maintenant, nous apparaît nettement. Il semble s'agir d'un objet artificiel, gris, avec une ouverture rectangulaire à la base. Nous nous dirigeons vers l'ouverture... Où vas-tu, Barton ? Essayons de rester ensemble.
  — Commandant, l'ouverture est de ce côté.
  — Ici Cooper. Commandant, vous vous dirigez dans deux directions légèrement divergentes. Votre direction n'est pas correcte selon mon point de vue, vous décalez trop sur la droite. Et puis, il y a autre chose, commandant, je ne parviens pas à vous distinguer nettement, on dirait que les contours de votre silhouette sont floues.
  — Reçu cinq sur cinq, Cooper. Coordonnons mieux nos mouvements. Barton, arrête-toi où tu es, je commence à ne plus te voir distinctement.
  — La même chose pour moi, commandant.
  — Alors, faisons le point, dit Westcott. Au début, on voyait la construction sous des angles différents. À mesure que nous approchions, les images semblaient se fondre. Maintenant que nous sommes à quelques dizaines de mètres de l'objectif, je vois la construction dans la même direction que vous mais avec un décalage de quelques mètres. Il est probable que les images ne réussiront jamais à se recouvrir exactement.
  — Commandant, intervint Barton, nous ne pourrons pas entrer ensemble par l'ouverture. Chacun de nous aura l'impression que l'autre va buter contre la paroi, un peu à droite ou à gauche.
  — C'est probable. J'avancerai seul. Toi, Barton, tu restes exactement où tu te trouves en ce moment, et je vous interrogerai tous deux pour connaître ma position. Maintenant, je me déplace.
  Westcott avança lentement vers la paroi, sa silhouette devint diaphane, presque transparente.
  — Barton, quelle est ma position ?
  — Pour moi, vous vous décalez de quelques pas à droite de l'ouverture. Je vous vois de moins en moins, vos contours deviennent de plus en plus imprécis.
  — Cooper ?
  — Je confirme ce qu'a dit Barton, commandant.
  — Bon, ça signifie que vous avez tous les deux la même vision de la construction en ce qui concerne sa position dans l'espace. Maintenant, à toi, Cushing.
  — Pour moi, vous n'allez absolument pas en direction de la cible, commandant. Si vous continuez à avancer dans ce sens, vous devriez manquer la porte de trois ou quatre mètres. Votre silhouette pâlit, je la distingue à peine.
  — O.K, les enfants ! Maintenant, je vais arriver à l'entrée.
  Quelques secondes s'écoulèrent.
  — Barton, donne-moi la position.
  — Je ne vous vois plus, commandant. À environ un mètres de la paroi, vous avez entièrement disparu.
  — Je confirme, dit Cooper.
  — Je vous ai même vu disparaître avant, ajouta Cushing.
  Silence.
  Puis la voix de Westcott retentit :
  — Maintenant, j'entre dans la construction. Il n'y a pas d'obstacles. Voilà, je suis entré. J'ai allumé la lampe électrique. Il n'y a qu'une salle, totalement vide, rien sur les parois ni sur le plafond, ni sur le sol... un instant, il y a une ouverture sur le pavement, du côté gauche, une sorte de trappe. Maintenant, j'essaie d'éclairer l'intérieur... je vois une rampe hélicoïdale qui descend profondément. Je vais aller en bas, voir ce qui se passe.
  — Commandant !
  — Qu'est-ce qu'il y a, Barton ?
  — Il vaut mieux laisser tomber pour le moment, peut-être faudrait-il étudier davantage la situation... revenir avec des armes plus adaptées.
  — Attends, Barton, il me vient une idée. Essaie d'entrer toi aussi dans la construction, ta construction. Et ne pense pas aux armes, ici elles n'ont aucune utilité.
  — O.K.
  Mais il y avait un peu d'hésitation dans la voix de Barton. L'homme s'approcha de ce qui était pour lui la seule ouverture. Cooper le vit entrer normalement. En échange, Cushing le vit bouger, devenir flou et disparaître.
  — C'est bon, Barton, fit Westcott pour l'encourager. Continue comme ça.
  À l'intérieur de la construction, Westcott avait devant lui le rectangle de l'ouverture qui devenait laiteux du fait du passage continuel des nuées de méthane, puis il vit tout à coup le brouillard se condenser, prendre une forme familière... c'était Barton qui entrait.
  — Bienvenue, fit Westcott qui se tourna ensuite vers les autres :
  — Cooper, Cushing, tout va bien. Maintenant, Barton est ici avec moi. J'étais sûr que ça marcherait, ensuite nous en parlerons tranquillement.
  — Commandant, dit Cooper, ça veut dire que nous pouvons venir nous aussi. Si chacun suit sa propre direction pour que tous se trouvent ensuite au même endroit, autant que nous venions nous aussi.
  — Négatif. Vous deux restez où vous êtes. Nous aurons d'autres occasions pour le tourisme de groupe.
  À la suite du commandant, Barton descendit par la rampe en spirale qui s'enfonçait dans le ventre de Titan. Après avoir atteint une profondeur estimée à une quinzaine de mètres, ils se trouvèrent à l'intérieur d'une autre salle. Barton écarta les bras :
  — Je n'y comprends rien. À quoi ça sert de faire une construction de ce genre dans un lieu abandonné des dieux, sans aucun signe de vie ?
  — En effet, c'est plutôt étrange, admit Westcott. D'autre part, nous savons que, dans l'espace, les mystères abondent.
  — Il n'y a pas de rapport, poursuivit Barton. Du moment que ce truc existe, il devrait y avoir une forme quelconque de vie intelligente... mais alors pourquoi une construction toute seule, isolée, qui pourrait très bien se trouver sur la Terre ?
  — Barton ! Regarde ici, sur le pavement.
  En plein centre de la grande salle était tracé un triangle. Les deux hommes fixèrent, fascinés, la figure géométrique. Puis Westcott appela Cooper par radio :
  — Cooper, comment me reçois-tu ? Nous sommes nettement au-dessous de la surface.
  — Cinq sur cinq, commandant ? Un problème ?
  — Non, simplement, l'affaire se complique encore. Au centre de la salle il y a un triangle, et j'ai l'impression que cette figure est la clé qui permettra d'y comprendre quelque chose. Maintenant, nous allons entrer dans le triangle. Allez, Barton !
  Les deux hommes franchirent le périmètre du triangle.
  Ils fondirent immédiatement.
 
*
  Barton flottait dans le noir de l'espace. Il tenta de bouger un bras, mais il n'avait pas de bras. Il chercha, de toutes ses forces, à se déplacer, à trouver un appui, un quelconque repère, mais il ne possédait pas de corps. Autour de lui, c'était le vide noir sans mesure, le temps n'existait pas. Il se rendit compte qu'il faisait, lui aussi, partie de ce néant, qu'il appartenait à l'espace.
  Mais, enfin, une lumière apparut, brilla et disparut. Des bandes lumineuses filèrent à travers son corps immatériel et s'évanouirent.
  Barton hurla, et s'aperçut alors que les sons n'existaient pas non plus, parce que, dans le néant de l'espace, il n'existe que le silence.
  Peut-être perdit-il conscience, ou perdit-il la raison, ou peut-être, la vie.
  Lentement, venue d'une profondeur sans limites, une grande masse laiteuse prit forme, grandit, constituant le premier repère. Maintenant, l'esprit de Barton percevait la présence d'une sphère immense, phosphorescente qui occupait une grande partie des ténèbres. La grande sphère tournait lentement sur elle-même et sa superficie imprécise révélait des stries.
  Une onde nauséeuse submergea l'entité qui était Barton. Alors, c'est ça, la mort, pensa-t-il. Mais peut-être n'était-il pas mort, sans doute était-il simplement devenu fou. Alors, c'est ça, la folie, pensa-t-il. Mais cette seule pensée était signe de lucidité... Peut-être n'était-ce qu'un cauchemar effrayant dont il allait sortir.
  Autour de la grande masse sphérique s'allumèrent des lumières qui se mirent à tourner autour, les unes proches, les autres très éloignées. Barton les percevait toutes, aussi bien séparément que dans leur totalité.
  Une phrase-pensée se forma dans son cerveau avec une force qui le bouleversa : SYSTÈME PLANÉTAIRE.
  Il sut ainsi qu'il assistait à la formation d'un système de planètes.
  Son esprit fut contraint de former une autre phrase-pensée : MANKTAR, MANKTAR au début, L'ORIGINE DE MANKTAR et puis : MANKTAR AVEC HYPO-MANKTAR I, HYPO-MANKTAR II... Son esprit s'éteignait, et un drap noir commençait à couvrir toute chose.
  L'entité qui avait été Barton lutta désespérément pour sortir de ce néant. Peut-être cela ne dépendait-il pas de sa volonté, mais il se sentit lancé à travers l'espace par une force sans limites, et autour de lui palpitèrent des formes en mouvement qui, par groupes compacts, se dirigeaient vers un point éloigné du grand globe laiteux et strié appelé Manktar. Il faisait partie de ces groupes, ou plutôt, les divers groupes étaient lui, comme l'était l'espace environnant... et Manktar... et tout le reste... SCISSION.
  Les groupes rejoignirent les lumières qui tournaient autour de Manktar, se fondirent en elles et continuèrent leur révolution.
  L'esprit de Barton attendait un grand événement qui se produirait sous peu ou dans quelques millions d'années...
  Le temps s'inversa, annulant toute chose. Hypo-Manktar I, Hypo-Manktar II, Hypo-Manktar XII... tournèrent des millions de fois autour du gigantesque Manktar, et, d'un seul coup, l'esprit de Barton sembla se fracasser contre un mur... HAINE. MANKTAR ET HYPO-MANKTAR I REPRÉSENTENT LA HAINE... MANKTAR ET HYPO-MANKTAR II REPRÉSENTENT LA HAINE... et, finalement, LA GUERRE !
  Barton comprit que c'était le commencement de la fin. La partie de lui qui était les lumières en révolution se sentit attirée vers Manktar. Commença une agonie en l'absence de temps. Il sentit que son essence allait se dissoudre mais il ne pouvait rien faire pour arrêter la force irrésistible qui l'entraînait vers Manktar... et voici la DÉSINTÉGRATION.
  Une grande partie des lumières tournantes se transformèrent en myriades d'étincelles qui poursuivirent leur course autour de Manktar. Puis elles se heurtèrent, fusionnèrent de nouveau pour composer une bande compacte. Quelques lumières isolées continuèrent leur révolution au loin, immergées dans le noir de l'espace, mais désormais tout était fini.
  Barton perçut autour de lui une immense auréole de lumière dorée qui tournait lente, majestueuse... et il éprouva JOIE.
  À cet instant, son esprit se ferma.
 
*
 
  Un son étrange parvenait aux oreilles de Barton. Il tenta de l'analyser. Quelqu'un parlait et prononçait son nom. Il ouvrit les yeux. À côté de lui, étendu sur le sol, se trouvait Westcott. Barton murmura dans le micro à l'intérieur du casque :
  — Tout va bien, les gars, on revient tout de suite.
  — Que s'est-il passé, Barton ? Pourquoi n'avez-vous pas continué à transmettre ? Et Westcott, où est-il ? Pourquoi ne répond-il pas ?
  — Je répète, tout est O.K. Restez où vous êtes, maintenant, Westcott va arriver lui aussi. Mais dites, combien de temps le contact a-t-il été interrompu ?
  — Quelques minutes, pas beaucoup plus.
  Westcott se remettait. Il y eut un bref échange de répliques, puis les deux hommes commencèrent à monter la rampe qui les ramènerait à la surface.
  — Commandant, dit Barton. Vous l'avez ressenti, vous aussi ?
  — Oui. C'était terrible.
  — J'ai cru mourir une centaine de fois. Heureusement que vous pourrez témoigner, autrement, je dirais que ma cervelle a pété les plombs.
  — Tu as compris de quoi il s'agissait ?
  — Je crois, mais...
  Barton secoua la tête :
  — Il y a des points obscurs.
  — Nous avons assisté à la naissance et à la formation de Saturne. Ce triangle n'est qu'une sorte de visionneuse psycho-temporelle.
  — Notre esprit était contraint de former des phrases-pensées simples et fondamentales destinées à nous faire comprendre les faits dans leur développement.
  — Exact. Guerre, haine, et Manktar... qui serait ensuite Saturne. Dans un passé très lointain, il a dû y avoir, entre la planète et ses satellites, une guerre qui s'est terminée par l'absorption d'une partie de ceux-ci et par la formation consécutive des anneaux.
  — Ils ont dû utiliser des armes inimaginables pour nous. Une chose m'a frappé tout particulièrement : je n'ai pas été capable de visualiser l'apparence de ces créatures.
  — Moi non plus. Peut-être s'agissait-il d'êtres tellement étrangers à nos facultés humaines qu'il n'y a pas de point de contact ni de comparaison possible. Dans la mesure où les sujets, les faits et les sentiments peuvent se traduire en termes humains, nous avons bénéficié d'une aide, mais pour ce qui est du reste... As-tu remarqué qu'une partie des satellites ont été attirés par la planète et qu'à un certain moment, ils se sont désintégrés, les morceaux continuant à tourner autour d'eux, pour former les anneaux. Je pense que, pour obtenir ce résultat, ils n'ont pas utilisé d'armes quelles qu'elles soient, en tout cas d'armes telles que nous pourrions les définir. Je pense qu'ils ont eu recours à la mécanique céleste. Nous savons que, selon la loi de Roche, quand un satellite à l'état fluide, dont la densité n'est pas supérieure à celle de la planète, est attiré par celle-ci au delà d'une certaine limite, il se produit des effets de marée si violents qu'ils en provoquent la désintégration. Pour les satellites de Saturne, la limite de Roche est d'environ deux fois et demi son rayon équatorial. Actuellement, les anneaux se trouvent en deçà de cette limite, ce qui peut vouloir dire que la planète a fait se rapprocher délibérément, par des moyens que nous ne pouvons comprendre, un certain nombre de satellites jusqu'à ce qu'ils dépassent la limite de Roche, provoquant ainsi leur désintégration. Ensuite, dans le cours de millions d'années, le phénomène peut se répéter pour des causes tout à fait naturelles.
  — Vous voulez parler de Thémis ?
  — Exactement. Pickering l'a découvert en 1905, mais, ensuite, on n'a plus retrouvé sa trace. Peut-être avait-il une orbite si proche de la limite de Roche que sa désintégration s'est produite peu après.
  Les deux hommes étaient sortis par l'ouverture de la construction et s'approchaient du rover. Cooper et Cushing virent les deux silhouettes se matérialiser en deux endroits légèrement différents, sur fond de nuages de méthane et d'ammoniac.
  — Cette construction, dit Barton quand ils rejoignirent leurs compagnons, est comme un miroir à alouettes... un leurre fait pour attirer.
  — Je le définirais dans les mêmes termes, confirma Westcott. Même si elle paraît réelle et consistante, je crois qu'il ne s'agit que d'une illusion parfaite, d'une sorte de monument à l'épopée saturnienne mis à la disposition d'êtres intelligents, quels qu'ils soient. Il y en a probablement sur tous les satellites. De toute évidence, nous avons vécu cet événement en termes humains, mais si des habitants d'une autre planète s'étaient trouvés à notre place, ces phrases-pensées se seraient adaptées automatiquement à leur altérité pour leur permettre de les capter et de les comprendre.
  Barton poursuivit :
  — Et cette construction qui pourrait très bien exister sur la Terre, c'est nous qui la percevons ainsi. Un autre étranger la verrait sous des aspects qui correspondent pour lui à la notion de maison. C'est comme si on allait chasser le canard en utilisant comme appeaux des simulacres de bois peints de toutes les couleurs.
  Westcott approuva :
  — Et pour nous qui avons échoué sur ce bout de rocher, comme le désir le plus cher, même s'il reste inconscient, est de retrouver nos maisons aussitôt que possible, cet objet nous semble quelque chose qui rappelle vaguement une maison. Toute l'astuce est là. Quant aux légers décalages de perspective, on peut les leur pardonner.
  Au dessus de ces quelques hommes rassemblés, le ciel se couvrait de bandes lumineuses rutilantes.
  Bientôt, Saturne se lèverait au-delà des immenses marécages.


FIN


© Renato Pestriniero. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : All'ombra di Saturno. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

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