Jean-Pierre Planque vous propose une courte nouvelle qui ne se rattache
ni à la SF, ni véritablement au fantastique. On
ne peut même pas dire que c'est du polar noir. Quelle
importance... ? Ce qui frappe ici, c'est qu'en peu de mots,
on peut dire beaucoup de choses. Sur papier : une page, pas
plus !
Cette nouvelle est au sommaire
du n°169 (Ficcion breve) de la revue en ligne Axxón
sous le titre Limpieza.
Elle est également parue dans le n°8 de la revue
espagnole Sable en janvier 2016.
J'ai
dû tomber cette nuit. Je ne me souviens de rien...
Quand je me suis levé ce
matin, je me suis regardé dans la glace, au dessus du lavabo
de la salle de bains rose. J'avais une sale tête et des
marques autour de l'œil droit, comme si quelqu'un m'avait
frappé. Ma barbe avait poussé. Trop. J'avais du
mal à me reconnaître. Je me trouvais moche, trop
vieux pour plaire, trop fatigué. J'avais envie de raser
ces poils ridicules qui masquaient mon profil, mais le rasoir
était en panne. À moins que ce soit la prise, cette
putain de prise qui ne marchait plus depuis que Katia était
venue...
Plus tard, dans la mezzanine, là
où j’écris, j'ai trouvé des taches
de sang par terre, près du ventilateur qui continuait à
tourner, et mes lunettes étaient cassées. Mon PC
surchauffait. Je l'ai éteint. Mes yeux se sont posés
sur ma chemise et j'y ai trouvé des taches sombres ainsi
que sur mon short. Mon cerveau m'a transmis : Putain, la machine à
laver... Tu dois mettre sur 40 ou 70° ? Ajouter un détachant
avant ou après ? Tu ne vas tout de même pas l'appeler.
Ça va l'inquiéter. Elle va te poser des tas de questions...
Ma femme est très stricte.
Elle veut que tout reste propre, nickel. Presque comme dans un
hôpital. Pendant ses vacances dans les îles du nord,
elle me demande toujours d'entretenir sa grande maison. Éradiquer
les cafards qui pullulent, balayer et laver, tondre les pelouses,
sortir les poubelles. Je dois aussi nourrir ses chiens et chats,
et veiller à répondre au téléphone.
À ses copines, ou même à ses pseudo-amants.
Mais je ne sais que dire quand on me demande, au téléphone :
« Vous êtes son fils
? Elle a bien commandé une pizza Regina ? »
C'est vrai que j'ai gardé
ma voix d'adolescent. Je n'y peux rien. J'en ris presque. Et alors,
je réponds :
« Oui. C'est pour moi. Je
paye le supplément par CB sécurisé. Pouvez-vous
m'envoyer Katia ? »
Au bout du fil, la voix hésite,
consulte probablement une base de données, puis répond,
excédée :
— Fais gaffe quand même,
doudou. C'est pas compris dans nos prix. Tu as déjà
niqué deux de nos Katia Sexy top... Tu bouffes juste la
pizza. Le reste, tu le laisses repartir sur son scooter... »
Je regarde mes mains. C'est pas
du vrai sang. Je vais mettre la machine sur Charge réduite.
Le modèle Katia n'est jamais très grand. Ma femme
sera contente quand elle reviendra... J'aurai tout étendu
sur des cintres. Tout sera propre. Demain, je vais essayer de
laver les draps et les traces dans la baignoire bleue. J'espère
que le syndicat ne va pas encore couper l'eau...
Aujourd’hui, j’ai lavé
deux chats dans la poubelle. J’ai fini les parts de pizza.
Katia dort toujours dans les cafards. J’ai pas eu le temps
de la tondre. La machine est en panne. Le téléphone
ne cesse de sonner… Je vais super bien.