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«
Depuis
cette folle nuit du 15 août 2030, affirma JPP, je ne suis
plus le même. Certains affirment que j'ai pété
un câble. C'est possible, rien n'est plus tout à
fait certain depuis cette sombre histoire... »
Il éclusa une gorgée de vin rosé
avant de poursuivre :
« J'étais en train de me battre contre
une nuée de lépidoptères géants sur
la planète Alpha 6 quand tout à commencé.
Il faut savoir que cette planète n'a rien à voir
avec la Terre, qu'elle se situe dans le système du Centaure,
à cinq années lumière d'ici et que les journées
durent l'équivalent de trente-six heures terrestres. Mon
équipage avait été décimé par
la Confédération centaurienne et j'étais
l'unique survivant. Je ne pouvais donc compter sur aucune aide.
Les lépidoptères géants surgissaient
de partout, ma radio était en panne, j'avais une jambe
et un bras cassés et, pour couronner le tout, mon fusil
laser à injection ellipsoïdale de marque U.S Rumsfeld
avait rendu l'âme... Les lépidoptères avançaient
en rangs serrés. C'étaient d'énormes papillons
aux ailes brunes d'une envergure d'environ trois mètres
et dont la bouche était pourvue de redoutables crocs aux
reflets métalliques. Mon cas était désespéré.
C'est alors que je me suis souvenu de mes chers amis
d'Eygalières : Tybi et Fanny. Il était pour eux
hors de question de ne pas me revoir, notre amitié était
trop forte ! Que j'aille faire un tour aussi loin de la Terre,
soit, mais pas question de rayer un jour mon nom sur leur carnet
d'adresses ! Je concentrai donc ma pensée vers eux.
Ah, Fanny, ta bouche, ton cou, ta peau si douce...
Pardonnez-moi, chastes oreilles, mais j'en étais réduit
à invoquer mes souvenirs les plus chers. N'oubliez pas
que ma vie ne tenait qu'à un fil. Ah, Tybi, mon ami, inspires-moi,
toi qui as écrit la saga inédite de Temhka.
Que ferait Pashéda, ton héros ? Le flux serré
de ma pensée traversait l'espace et le temps à la
recherche de son esprit fécond. Les secondes s'égrenaient
inexorablement.
La voix de mon ami me parvint enfin, affaiblie par
la distance :
« JPP, comment faire entrer un éléphant,
puis une girafe dans un frigo ? Non, attends, c'est pas ça...
Je confonds avec une autre métaphore... »
Dépêche-toi, connard, pensai-je,
je n'en ai plus que pour quelques secondes.
La réponse vint enfin :
« Balance-leur dans la gueule le projo de 25000
Watts qui est installé sur ton vaisseau pourri ! Ils vont
tous s'y cramer. Tu vas voir : sur la Terre comme ailleurs, la
lumière les attire... »
Mes doigts pianotèrent aussitôt sur
le clavier intégré à ma combinaison. Un signal
fut envoyé vers ce qui restait de la navette d'exploration
et ce putain de projecteur s'illumina. Le soleil ! Mes yeux brûlaient.
J'eus tout de même le temps de voir que tous ces cons de
papillons se précipitaient vers leur mort.
Ils cramaient. L'odeur que ce barbecue d'enfer dégageait
était à la fois infecte et délectable car
je venais de sauver ma petite vie. Ils cramaient, tombaient, torches
vivantes, incapables de résister à l'éclat
meurtrier qui les détruisait un à un. Leurs cadavres
calcinés s'amoncelaient de façon répugnante
et je craignis que ce qui ressemblait à un énorme
bûcher ne basculât sous son poids pour venir m'ensevelir
à tout jamais...
Quand le jour se leva, j'étais toujours vivant.
Le projecteur s'était éteint. Quelques fumerolles
montaient du sol. Je me posais alors cette anodine question :
pourquoi avais-je quitté mes amis ? Pourquoi m'être
envolé vers de lointaines étoiles ? N'avais-je
pas à mon tour cédé à l'appel des
sirènes ? Pourquoi aller chercher si loin ce qui se
trouve si près ?
C'est bien plus tard que la Confédération
terrienne m'a récupéré. J'avais épuisé
toutes mes rations de survie et pesais à peine cinquante
kilos terrestres. Je me souviens très bien de l'artefact
de la chaîne Fox News qui m'a interviewé.
C'était une pétasse blonde à la voix sirupeuse,
dotée d'un décolleté vertigineux :
« JPP, vous êtes sauf. Les lépidoptères
géants d'Alpha 6 ont été décimés,
l'axe du Mal semble provisoirement vaincu, quels sont vos projets ? »
Cette salope me foutait les boules. J'avais envie
de la claquer. Pourtant, j'ai répondu :
— Je ne me présenterai pas au poste
de Gouverneur de la Californie. Mes envies sont plus modestes :
une bouche, un cou, une peau douce, si douce... Et un billet d'avion
pour la France !
FIN
© JPP, août 03
| ©
Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation
de l'auteur. |
14/08/06 |