SÉQUENCE
1
Don Barrows
avait jeté quelques billets au rickshaw1
avant de s'engager, tête baissée, dans le chemin
poussiéreux qui montait vers l'ancien temple. Il faisait
chaud dans cette région — pas loin de 35-40°
— et c'était pourtant l'hiver !
La partie promettait d'être particulièrement
serrée, mais il était bien décidé
à utiliser toutes les ressources de son imagination,
de son compte en banque et de son savoir-faire pour convaincre
son bonhomme. Et puis, il ne travaillait pas pour n'importe
qui. Quand l'acteur entendrait le nom d'Andrew Bentley, nul
doute qu'il accepterait. On disait l'acteur complètement
fini ; désabusé de tout, fatigué, malade,
au bord du suicide, il aurait quitté les foules et les
salons pour terminer sa vie dans cette région de l'Inde,
dans un de ces bidonvilles de la banlieue de Madras où
règne la misère la plus noire.
Ici, tout semblait fou, décalé,
différent, fonctionnant autrement. Le pays était
fou, les gens étaient fous, l'acteur était fou,
mais Andrew Bentley, lui, avait toujours été parfaitement
sain de corps et d'esprit. Le testament était formel
: il désignait Gregory Ludmann pour jouer le rôle.
Il insistait :
« Seul Gregory Ludmann peut m’incarner.
0ù qu'il soit, quoi qu'il fasse, tu dois le trouver et
tout faire pour le convaincre. »
Don Barrows
se sentait investi d'une mission. Andrew Bentley n'était-il
pas son maître depuis toujours ? En serviteur dévoué
et fidèle du Grand Homme, il était prêt
à lui donner sa vie, son sang, son âme. Pour le
moment, il souffrait et peinait sous le soleil, pestant contre
cet acteur déchu qui avait choisi de finir ses jours
terrestres dans un temple du VIIè siècle dédié
à Shiva.
« Master, hey, Master... »
Ils jaillissaient de la terre comme des insectes,
maigres et sales, et tenaces avec ça ; ils étaient
capables de vous tanner pendant des heures. Une dizaine de créatures
l'entouraient déjà, joignant les mains au-dessus
du front ou désignant leur ventre vide, proposant mille
services. Dans moins d'une minute, tout ce que le village comptait
d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards ou d'éclopés
se bousculerait sur son chemin.
Don Barrows jeta un regard plein d'espoir
en direction du temple dont la tour surchargée de sculptures
surgissait là-haut, au cœur d'une luxuriante verdure.
« Come with me ! »
Rien n'échappait à ces diables
d'hommes. Entièrement tournés vers la survie,
ils avaient développé une attention visuelle extraordinaire.
En moins d'une seconde, Don Barrows fut pris en main, protégé
des autres pourrait-on dire. Un homme petit et trapu le menait
vers le temple avec tous les égards en écartant
les importuns.
« Le temple de Siva est abandonné,
expliquait-il dans un anglais très approximatif. Il n'y
a plus de cérémonies depuis plusieurs années,
mais un homme blanc y vit. Il vient du même pays que toi.
»
Ils traversèrent
vaille que vaille le village de cabanes. On vivait là
en plein moyen-âge et chaque pas, chaque regard apportait
sa moisson d'images fortes, de couleurs, d'odeurs et d'impressions.
La richesse du mélange était telle que toute logique
capitulait. Don Barrows avait élaboré une stratégie
de détachement, mais il lui arrivait encore de craquer,
de tout prendre à son compte pour se dire : je suis ça
moi aussi ; je suis plein de toute cette merde et de toute cette
misère. Je suis cette femme qui cherche de quoi manger
dans la pourriture ; je suis ce vieillard qui bat le linge dans
l'eau croupie, ou encore ce petit corps de quelques mois laissé
là, à même le sol, à deux pas de
ce porc noir marbré de boue et d'excréments. Je
suis ce porc, ces corneilles et tous ces corps qui s'accrochent
au vital et trouvent encore la force de sourire.
Il n'avait jamais rencontré de sourires
plus lumineux, nulle part.
« Vit-il seul ? demanda-t-il au guide.
— Non, il est entouré de serviteurs.
Il a beaucoup de pouvoir et ne descend jamais au village. Ici,
il fait peur, très peur. Moi, je dis qu’il est
fou. »
Le chemin de terre s'arrêtait à
mi-hauteur de la colline. On retrouvait l'exubérante
végétation des pays tropicaux, avec ses escouades
de singes peureux, ses perroquets jacasseurs et ses nuées
de libellules ou de moustiques. On pataugerait bientôt
jusqu'au mollet dans la boue rouge comme sang, on se blesserait
à chaque pas à la lame des feuillages.
« Je ne suis pas tout à fait
équipé pour ce genre d'expédition »,
tenta Don Barrows en guise de plaisanterie.
Il montrait son costume de serge bleue et
ses chaussures de daim dernier cri, oubliant que l'homme qui
l'accompagnait était quasiment nu.
— Ne t'inquiète pas, Master,
je t'ouvre le chemin. »
Et c'était aussi simple que cela. Il
suffisait de marcher dans les pas du guide qui semblait déjouer
tous les pièges et les dangers de la forêt d'un
simple revers de bras ou de main. Don Barrows admirait la souplesse
de cet être plein de grâce qui dansait devant lui,
bouclier vivant, offrant son corps tout entier dans une parade
magique et nulle blessure ne venait égratigner sa chair.
Son dos puissant luisait de sueur, de gouttes d'eau et de sève
arrachées aux noces de sa peau avec le dieu ou la déesse
des arbres. Et puis, tout d'un coup, ils se retrouvèrent
dans la clairière, face au Temple.
« Je ne peux aller plus loin, Master.
»
Encore sous le choc du prodige réalisé
par le guide, Don Barrows ne comprit pas immédiatement.
Il contempla un moment les statues qui se pressaient en foule
compacte et colorée au fronton de l'antique édifice,
puis défroissa maladroitement une poignée de billets.
Nous achetons tout, même les miracles,
se dit-il.
L'homme disparut sans demander son reste.
Dans quelques minutes, il aurait rejoint les siens.
*
* *
Le Temple
était probablement construit selon le schéma traditionnel
en vigueur dans l'Inde du Sud : une tour pyramidale précédant
trois ou quatre cours rectangulaires bordées d'enceintes
décorées de sculptures à profusion avec,
tout au fond, le sanctuaire interdit aux non-Hindous. Don Barrows
ne pouvait s'empêcher de trouver cela rassurant. Prêt
à affronter tous les Shiva, tous les Vishnou et tous
les Ganesh de la Création, il épousseta rapidement
ses vêtements, mit, un peu d'ordre dans ses rares cheveux.
L'arme n'avait pas quitté le fond de sa poche. Il ne
put s'empêcher d'en caresser la forme lisse du bout des
doigts. Tout allait bien ! Il s'avança d'un pas qu'il
voulut conquérant.
L'endroit doit satisfaire sa mégalomanie,
se dit Don Barrows, et s'il ne se prend pas pour Shiva lui-même,
peut-être monte-t-il dans sa tête des spectacles-épopées
dans lesquels il joue tous les rôles ? À moins
qu'il entretienne avec toutes ces statues de longs et mystérieux
dialogues, ou encore qu'il garde jalousement la flamme sacrée
d'Agni...
Les deux premières
cours étaient totalement vides. Les dieux de pierre s'effritaient,
retournaient à la poussière d'où l'homme
les avaient tirés. La nature victorieuse inondait de
vert les colonnades ébréchées, poussait
sans égard ses bras-tentacules au cœur des nefs.
Escaliers écroulés, peintures effacées.
C'était l'oubli, la fuite du sacré, l'abandon,
le silence et l'usure. Don Barrows longea un vaste bassin où
bouillonnaient des eaux nauséabondes avant de pénétrer
dans la troisième enceinte.
Ils étaient
là. Quatre dieux en miniature et un homme blanc aux cheveux
longs portant jeans déchirés et débardeur,
assis en tailleur au pied d'un taureau colossal et qui semblait
manipuler un objet mystérieux.
Don Barrows s'approcha. Il reconnut d'abord
Shiva, un Shiva dansant, tel qu'on le représente depuis
des siècles, portant les emblèmes du dieu et entouré
d'animaux. Le plus déroutant était la présence
de ses quatre bras, et puis ce serpent, cet aigle au bec redoutable...
Krishna avait quant à lui retrouvé sa flûte
légendaire. Trois paons majestueux se pressaient autour
de lui. Cette femme aux épaules couvertes de fleurs,
toute vêtue d'or et de pierreries, et qui agitait elle
aussi quatre splendides bras nus évoquait Parvati, compagne
de Shiva et déesse de la fécondité. Enfin,
le quatrième, le plus impressionnant : Ganesh, fils de
Shiva, l'enfant à tête d'éléphant.
Don Barrows se remémora la légende :
Shiva était parti pour un très
long et très lointain voyage, confiant la garde de sa
maison à son jeune fils. À son retour, il trouva
là un étranger et lui trancha la tête. Comprenant
bien trop tard sa méprise et avisant un éléphant
qui passait sur le chemin, il coupa la tête de l'animal
et la greffa sur le jeune cou encore sanguinolent. Ainsi naquit
Ganesh, présent partout.
«
Qu’est-ce que c’est ? demanda Don Barrows. Des hologrammes
? »
L'homme blanc leva la tête. Il semblait
à peine surpris.
— Eux ? Ah, non alors ! Ils sont bien
réels.
— C'est impossible, protesta Don Barrows.
Je vous vois manipuler ce truc et ces boutons depuis mon arrivée...
»
L'autre rit comme un enfant puis, tendant
l'objet en question en direction de Don Barrows :
— Vous voulez parler de ça ?
Non, ça n'a rien à voir. C'est un vieux grille-pain
que j'ai récupéré dans un bazar et que
j'essaie de réparer. La technologie et moi, vous savez...
En fait, je suis comme eux (Il désignait ses compagnons),
ça ne me branche pas trop.
— Mais enfin, qui sont-ils ? »
La voix de Don Barrows avait dérapé
dans l'aigu, comme s'il était sur le point de craquer.
Même si rien ne l'étonnait plus dans ce foutu pays,
il n'en restait pas moins un individu très rationnel.
Shiva sourit à Parvati. Krishna caressa
le dos de l'aigle. L'homme blanc abandonna son grille-pain,
prit un air détaché, presque rêveur, puis
scruta Don Barrows avec intensité :
« Je répondrai plus tard à
votre question, l'ami. Dites-moi d'abord qui vous êtes
et ce que vous voulez. »
Don Barrows se détendit. Il s'assit
près de l'homme en croisant lui aussi les jambes.
— Je cherche Gregory Ludmann, vous connaissez
? fit-il innocemment.
Le visage de l'autre ne refléta nulle
surprise.
— C'est bien possible, amigo.
Que lui veux-tu, à ce... Gregory Ludmann ?
Les dieux s'étaient figés l'espace
d'une seconde. On eût dit qu'ils attendaient.
— C'est une assez longue histoire. »
répondit Don Barrows.
En homme d'affaires rompu aux finesses de
la communication, il se demandait comment amener l'homme en
jeans sur son propre terrain. Quelle élégante
stratégie adopter face au plus grand acteur morpho-télépathe
que le monde ait porté ? Car l'homme assis à ses
côtés ne pouvait être que Ludmann.
Sans être télépathe, l'homme
de confiance d'Andrew Bentley pouvait se vanter d'avoir pas
mal de flair et d'intuition ; la gestion d'une des plus grandes
fortunes mondiales pendant plus de trente ans avait fait de
lui un très habile négociateur. Mais l'homme aux
jeans lui facilita le travail ; quelques secondes lui avaient
suffi pour sonder la mémoire de Don Barrows. Il savait
tout de la longue histoire.
— O.K, fit-il d'une voix ferme, ne perdons
pas de temps. C’est non. »
Don Barrows ne fut pas surpris. Sa prudence
lui souffla de faire diversion. En se tournant vers les dieux,
il demanda encore :
— Qui sont-ils ? Répondez-moi.
Ensuite, je vous promets de m'en aller.
— Ils incarnent tour à tour les
différents aspects de quelques divinités. Vous
voyez là les plus connues du panthéon hindou,
mais il y a aussi Arjuna, Durga, Vishnou et ses dix incarnations,
les Naga, les Nagini, le démon Mahisha, et toutes les
divinités védiques : Yama, Soma... (L'homme aux
jeans sourit devant l'attention studieuse qu'affichait Don Barrows.)
Je ne vais pas vous faire un cours ; sachez simplement que l'inconscient
collectif est ici très vivace. Oui, on peut dire que
c'est quelque chose d'organique, au même titre que la
forêt que vous avez traversée tout à l'heure.
»
Don Barrows revit en pensée l'homme
qui l'avait accompagné. Gregory Ludmann enchaîna
aussitôt :
« Votre guide s'est branché d'instinct
sur celui que l'on appelle le purohita dans le 4ème
Veda ; c'est un brahmane, un prêtre doué de pouvoirs
chamaniques dont le nom signifie : celui qui est placé
devant. Devant l'homme qui a besoin de protection ; vous
en l'occurrence... »
L'atmosphère s'était détendue.
Don Barrows n'était pas mécontent de retrouver
un peu de cette ambiance qui flotte dans les salons, quand on
se réunit pour parler de tout et de rien. L'homme aux
jeans revint aux demi-dieux qu'il désigna d'un geste
large de la main :
« C'est moi qui joue avec tous ces aspects.
Un exercice de style que je peaufine depuis des années.
Avez-vous remarqué la pureté de leurs formes,
la justesse de leurs gestes, et tout le charisme qu'ils dégagent
malgré eux ? Ils vous font penser à des êtres
virtuels, mais ils sont bien réels. Ce sont des parties
de moi-même que je modèle, avec lesquelles je joue.
Oh, rassurez-vous ; ils ne sont pas malheureux, bien au contraire.
Chacun y trouve son compte : ça les amuse beaucoup ;
en échange, ils sont mes serviteurs, mes ganas.
Ce sont eux qui collectent des offrandes dans les villages avoisinants,
qui me permettent ainsi d'assumer mon existence matérielle
et la leur. Sans moi, ils seraient perdus... »
Don Barrows ne put s'empêcher de protester
:
— Je trouve votre jeu sinistre ! Ils
sont comme des pantins entre vos mains. Vous avez changé
leur apparence. Sont-ils pour autant des dieux ? Non, vous l'avez
dit : sans vous ils ne seraient rien. Ils redeviendraient ce
qu'ils étaient avant : des petits hommes qui n'auront
pas progressé d'un pouce. Vous aurez simplement joué
avec eux, comme un artiste modèle une poterie ou comme
un boulanger pétrit la pâte. La terre devient poterie,
la pâte devient pain, mais c'est toujours la même
matière ; seule la forme a changé. »
Repoussant une hypothétique objection,
il ajouta :
« Comprenez bien que ce n'est pas mon
sens moral qui est choqué, c'est ma logique. Je vous
soupçonne d'avoir fait fausse route, de vous être
égaré en chemin. Bon Dieu, Ludmann (Le ton montait.),
vous n'êtes pas le Seigneur des Crânes, pas plus
que lui. (Il désignait le faux Shiva.) Vous êtes
en train de jouer avec le feu, mon ami. Ce sont des forces redoutables...
»
Il faisait tout à coup très
chaud. L'air semblait vibrer autour des nains. Shiva ne souriait
plus à Parvati. L'aigle Garuda scrutait le ciel, comme
sur le point de prendre son envol.
L'homme aux jeans déchirés prit
une poignée de sable qu'il laissa couler entre ses doigts.
Une ombre passa dans ses yeux bleus.
« Il est possible que vous ayez raison.
Mais je n'ai pas envie de retourner là-bas, dans votre
monde de fric, de luxe et de mensonge. Voyez-vous, j'en ai eu
plus que mon compte des salons, de ces gens pleins aux as et
de ma renommée mondiale d'amuseur surdoué. Ils
me prenaient pour un autre. Avec eux, je tournais en rond ;
ils m'avaient enfermé dans un modèle et m'avaient
assigné une fonction. Personne n'avait saisi, transcendé,
ou même simplement entrevu le pouvoir qui se trouve au-delà
du physique et du mental, ce pouvoir extraordinaire qui permet
de changer de forme à volonté. Ça leur
faisait peur, vous comprenez ? C'est plus que du yoga ; toutes
les cellules du corps coopèrent avec les forces, les
énergies de l'univers. Il n'y a plus de moi, plus de
toi. Tout est fluide, énergie vitale, forces divines,
et tout est partout en même temps. C'est une autre manière
d'être au monde, hors du temps, hors des limites de la
matière et du mental. La Vie est un ballet éternel
d'énergies, une création-destruction-recréation
des formes. Vous comprenez ? »
Don Barrows comprenait qu'il était
en train de perdre la partie. Il émanait de l'être
assis en face de lui un rayonnement si compact qu'il pouvait
presque le toucher. Sa volonté s'estompait lentement.
C'est en tirant un magnifique mouchoir à carreaux d'une
de ses poches pour s'éponger le front que ses doigts
frôlèrent la crosse du désintégrateur.
Alors, tout alla très vite...