La nouvelle


À Jean- Claude Boistard

   Entre quatre planches, je cultivais, outre un sérieux mal de reins, l’ennui des exilés, de ceux dont le monde refuse de porter l’image.
   Propice aux escapades, le sépulcre fut déserté une semaine après l’inhumation.
   Emmitouflé dans le suaire, passant pour le plus exhibitionniste des stoppeurs, je me résigne à gagner la capitale par mes propres moyens.
   Je songe aux responsables de cette fourberie mortuaire.
   Il me semble les entendre :
   — Expédions-le le plus loin possible. À la Toussaint, nous lui enverrons des fleurs par Air-Inter. Il finira par se consoler, renoncera peut-être…
   Quel malaise lorsqu’ils vont me voir débarquer !
   — Encore lui ! s’exclameront-ils, sablant le champagne de l’ouverture testamentaire.
   C’est la quatrième fois. Ils ont déjà été victimes de trois retours imprévus. En médecine, on nomme cela catalepsie. Pour moi, c’est le sommeil, une sieste, un repos plus long que la normale, mais pas forcément éternel. Et avec l’atome, dirait mon concierge, l’éternel n’est-il pas -lui aussi- très relatif ?
   À chaque raideur physique suspecte et prolongée, ils m’entrainent à la campagne. La fois précédente, j’étais à trois cent kilomètres de Paris. Démuni, je pratique le stop, comme le dernier des parasites, moi qui possède deux voitures.
   Et à l’État Civil, ils vont en faire une tête ! Je les mine, les décourage. Gommer, rectifier, surcharger les pièces officielles. Et les médecins, avec leur permis d’inhumer, ils sont désespérés, refusent de s’occuper de moi. Le ridicule, dans cette profession pseudo-sérieuse, est un risque trop grand.
   Que voulez-vous, ce n’est pas un jeu. D’abord, on ne joue pas avec sa santé.

   Je remonte donc sur Paris.
   Mes phalanges me font encore souffrir. Très délicat de découper un couvercle de cercueil, surtout de l’intérieur. Car, évidemment, depuis ma première mésaventure –la plus pénible- je ne me fais plus boucler sans tout la matériel adéquat pour en sortir, le cas échéant.
   Certains jeunes de mon entourage, aux dents particulièrement longues, aimeraient me coincer sous des tonnes de pierre, de terre, de marbre.
   Quelle méchanceté !
   Mais, ô vengeance, lorsque je vais pénétrer dans le salon.
   Cousin Xavier, ma pipe aux dents, Cousine Yolande devant ma télévision, et Zoé, l’illégitime, s’octroyant ma collection de porte-clefs. Récupération immédiate de tous mes biens et distribution de gifles pour un tel morcellement du patrimoine familial.
   En panne non loin d’un cimetière, guettant un automobiliste compréhensif, je décide de m’asseoir sur une tombe.
   Sympathique en diable ce petit coin de campagne, avec des croix en fer forgé, des croix travaillées sous lesquelles reposent de sacrés dormeurs plus paresseux que moi.
   En général, c’est la faim qui me tire de cette torpeur. La faim… ou la soif. Ou le besoin d’aller avec une fille. Pour me faire passer mon acné tumulaire, plaisantait récemment un toubib à mon propos.
   Mais on ne doit pas plaisanter avec une maladie aussi grave que la mort.
   Oui, la mort est grave.
   Un timide appel trouble mes sens.
   On remue dessous cette pierre.


Je déchiffre l’inscription à la ronde, désuète et grignotée par l’érosion.
   Une certaine Gisèle, qui a le triple de mon âge. Il est vrai que j’ignore le mien exact, à cause des périodes de gestation. Un peu analogue à un stationnement en zone bleue lorsque le disque n’est pas changé.
   Je pousse la lourde dalle, cueille un bouquet voisin. Sera-t-elle conciliante, la charmante dormeuse ?
   Hélas, elle est assez fripée.
   Possible toutefois pour de passagères fredaines… Et même, pourquoi pas, envisager une union ? Ma légataire universelle ? Je me gausse silencieusement. Imaginez donc les faces bouffies de mes héritiers. Non content de remonter sur Paris, je leur impose une épouse, leur sapant ma fortune sous les pieds.
   Trop drôle !
   — Comment vous appeliez-vous ? s’inquiète-t-elle.
   — Laurent. Cela vous plaît-il ?
   — Plaisait, rectifie-t-elle.
   — Pourquoi plaisait ?
   — Nous étions morts…
   — Nous ne le sommes plus.
   — Vous êtes sûr ?
   — Naturellement. Inutile de vous leurrer plus longtemps.
   — Vous avez bien dormi ?
   — C’était un sommeil pesant. Un sommeil de malade.
   — Juste ciel ! Malade !
   — Ne vous effrayez pas, cela n’a pas d’importance pour vous.
   — Que si ! D’abord, où allez-vous ?
   — À Paris.
   — Paris. J’ai toujours rêvé de visiter Paris. Hélas, je n’ai pas vécu assez longtemps pour m’y rendre.
   — À présent, cela est possible.
   — Le possible… Cela n’existe pas. « Impossible » disaient toujours mes parents. « Impossible de t’acheter une robe neuve ! Impossible d’épouser ce garçon ! Impossible ! C’est impossible, tu ne vas pas nous quitter ! Tu ne vas pas mourir !
   — Mais aujourd’hui, vous êtes réveillée.
   — Aujourd’hui, c’est presque amusant de prononcer ce mot. Quel jour étions-nous… pardon, sommes-nous ?
   — Je ne sais pas exactement. Mais à Paris, nous serons fixés. Remontez-vous avec moi sur Paris ?
   — Comment allons-nous faire ?
   — En stop.
   — Comment, en stop ?
   — Oui, nous allons faire signe aux automobilistes. J’ai l’habitude. Ils nous prendront pour des hippies.
   — Des hippies ? »
   Il est certain que cette accorte personne sort vraiment de son trou. Elle semble navrée, contemplant ses maigres atours.
   — Non, ce n’était pas sérieux.
   — Qu’est-ce qui n’était pas sérieux ?
   — Ce voyage. Regardez-moi, je suis hideuse. La coquetterie n’est-elle pas la plus grande qualité chez une jeune fille ? Il me faut farder ce nez. Les cartilages ont fondu.
   Je commence à m’impatienter.
   Certes, une femme a le droit de jouer la comédie, de faire la pimbêche. Mais pendant ce temps-là, les automobilistes filent, filent. Et je suis loin, très loin de Paris. Je suis loin du premier enterrement.
   Le Père-Lachaise, si esthétique soit-il, est un cimetière inconfortable. De surcroît, je n’avais pas l’habitude. De la terre plein les yeux. Absolument intolérable.
   À la porte, un gardien m’a hélé d’un ton discourtois :
   — Où allez-vous ?
   — Je rentre, il est tard.
   La tête du bougre… Et la tête de la famille ! J’étais rentré pour le feuilleton télé, le soir même. Alors, ils ont décidé de m’éloigner de la capitale, afin de me décourager. Ils m’auraient expédié en Argentine si cela n’avait pas été trop onéreux et délicat.
   À mon précédent réveil, j’avais été appréhendé pour délit de vagabondage. Lorsque j’ai affirmé aux gendarmes que j’étais un moribond en instance de décès, ils n’ont pas voulu me croire.
   Désormais, mon signalement est transmis à toutes les polices.
   On ne m’inquiète plus guère.
   Les faux vivants ne les intéressent pas. Seuls d’authentiques vagabonds peuvent bénéficier de leur hospitalité.
   Elle est mignonne, cette plus que centenaire.
   Et puis, à quoi bon ennuyer cette famille stupide, sans humour.
   Les temps passés sont plus riches que le présent.
   — Si je vous proposais de rester ici ?
   Vides, ses yeux s’illuminent.
   Elle m’entraîne dans un douillet couffin.
   J’avais un peu de regrêt. Mais le sommeil était si doux auprès d’elle.
   Un sommeil d’amoureux. Et l’amour n’est-elle pas la plus savoureuse de toutes les torpeurs ?
   Bonne nuit, donc, à vous autres.

   Non loin, les automobilistes filaient vers Paris...



FIN


© Texte de Dominique Blattlin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Illustration de Georges Pinna. Première publication : Parle-nous de demain n°1, mai 1974.

 
 

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06/07/2018