Fifi
Mes
pieds sont ensablés et pas de douche pour les laver.
L'eau est coupée depuis ce matin...
Fifi, ma chienne, s'est calmée. Elle
a couru au bord des vagues, s'est ébrouée, a nagé,
avant de revenir vers le sable pour le gratter et se rouler
dedans...
Était-elle heureuse ? Se souvenait-elle
de la première fois à Deshaies ? Je n'en savais
rien. J'étais tout occupé à démêler
les anneaux de sa chaîne un à un. Je regardais
la lune, les vagues bleues et vertes de la Mer des Caraïbes,
l'arbre tombé. J'avais choisi la petite plage, à
gauche du restaurant des Raisins clairs.
La Marina commençait à faire
briller son strass, un couple se baignait et s'embrassait...
Je pensais à mon Amour. Mon bel Amour était là,
avec moi, partout ; et puis il était loin, là-bas.
Mon Amour m'avait dit qu'il allait se coucher à minuit.
Fifi partait et revenait. Je n'étais
pas inquiet de la perdre.
Je savais qu'elle était là.
J'ai démêlé les derniers anneaux de la chaîne
rouillée. Alors, elle a bondi sur moi. J'ai crié,
puis j'ai dit : « Putain de chaîne... Qu'est-ce
qu'on s'en fout ! Viens. »
J'ai jeté la chaîne dans la mer.
Je crois bien que Fifi riait...
L'Envol
J'écris,
j'aligne des mots.
Je ne sais plus très bien ce qu'on
me reproche.
Il paraît que tout ce que j'écris
finit par arriver...
C'est grave, ça ?
Oui, il paraît. Il paraît que
c'est pire que le terrorisme, pire que de jeter une bombe dans
la gare de Milan au moment des départs en vacances !
Hier, j'ai ramassé un morceau de plâtre
dans la cour de la promenade et j'ai écrit, sur le mur
de ma cellule :
« La paix en Haïti. Aristide sera
jugé et Cesare Battisti libéré. »
J'écris comme ça vient. Je ne
réfléchis pas. Vous savez que des hommes en noir
m'ont proposé des sommes considérables pour écrire
des trucs comme « L'ultra-libéralisme est
l'opium du peuple » ou bien encore « Vivre,
c'est gagner ! »
On m'a proposé de réécrire
l'Histoire. J'ai refusé. J'écris ma vie dans ma
tête. Ma cellule sent mauvais, personne ne me demande
au parloir. J'en ai marre d'attendre. J'ai décidé
d'écrire avec mon sang.
Une plaie minuscule, presque rien.
Ça coule, c'est rouge.
Avec mon ongle, j'écris :
« Je suis un oiseau bleu dans le ciel
de la Guadeloupe. »
02/03/04.
[ J'ai écrit ce texte la nuit. Le
lendemain, Cesare Battisti était libéré.
Ce texte a été publié par Claude Mesplède,
spécialiste du polar, dans le n°13 de sa Gazette.
Il a été repris par Sergio Gaut vel Hartman dans
l'anthologie GRAGEAS
- (Cuentos breves de todo el mundo) chez l'éditeur Desde
la Gente (Argentine). ] Texte
traduit en Italien et publié sur son blog PEGASUS
par Paolo Secondini en février 2014.
Le
Rêve sur la jetée
Quand
j'ai vu le grand panneau annonçant le Domaine de May,
j'ai tout de même ralenti. Je roulais à 110 et
devais avoir un taux de gammaglobulines autour de 280... Je
tenais bien la route et j'avais bouclé ma ceinture. J'ai
encore roulé jusqu'au 8 à Huit où j'ai
pris une bouteille de rhum Damoiseau. Tu sais, cette merde guadeloupéenne
qui rend soit zombie, soit sobre à tout jamais, cette
boisson que j'ai juré de ne plus boire et que je bois
tout de même quand la tristesse me prend...
J'ai payé à la caisse. Toujours
la même caissière, très petite, indienne,
avec cette cicatrice entre les seins. Un jour, je m'en étais
étonné et elle m'avait répondu : « J'ai
été opérée de la thyroïde...
» J'avais bien ri. Oui, le nuage de Tchernobyl, m'étais-je
dit, celui qui est passé sur le sud de la France avant
de s'arrêter aux frontières. Avait-il aussi traversé
l'océan ? Le nuage, la mal bouffe et toutes ces
saloperies qui nous bouffent...
J'ai laissé tomber la bouteille de
rhum par terre avec un : « Oh, excusez-moi... »
Puis je suis sorti du magasin.
Ma voiture m'attendait. J'ai roulé
vers Pointe-à-Pitre. Après ? Je ne sais plus.
J’étais assis sur la jetée du Moule, face
à l’océan. J'ai rêvé d'un aéroport
où une femme m'attendait. Je l'aimais et elle aussi m'aimait.
J'avais envie de la serrer tout contre moi, mais c'était
impossible.
Une voix officielle a dit :
« Veuillez passer dans la file de gauche,
Monsieur P. Vous n'êtes plus vivant ! »
J'ai regardé la montre que mon fils
Lucien m'avait offerte juste avant mon départ. Les aiguilles
avaient disparu, le cadran était blanc. Alors, je crois
bien avoir compris...