La Comédie des mots
(pour une approche yogique de l'écriture)
par Jean-Pierre PLANQUE
 
 
    LE THÉÂTRE ET L'ÉCRIVAIN
 
    Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un écrivain soit d'abord fasciné, puis passionné par le théâtre : il vise, par la maîtrise de l'écriture, la matérialisation, l'incarnation de ce qu'il a vu ou entrevu dans un plan plus subtil. Donner du cur et de la chair aux mots ( quand ce n'est pas de l'âme ! ), voilà bien un projet fou quand on y songe et qui ne manquerait pas, s'il allait jusqu'au bout, de plonger l'écrivain dans un cauchemar insupportable !
    L'écrivain n'est pas, à proprement parler, un créateur, et la magie des mots ne porte pas à grande conséquence. Je veux dire qu'il n'est pas un sorcier, et encore moins un démiurge, même si certains notables de l'écriture tendent parfois à se prendre pour tel... Tout au plus donnera-t-il à ses lecteurs une histoire cohérente, des personnages crédibles et attachants. Usant d'un charme tout à fait imagé, dosant style et technique, il les mènera, souplement comme c'est l'usage, au bout d'un consensus plus ou moins réussi. Illusion partagée ; tout l'art du récit réside dans ce tour de force qui consiste à rendre une fiction crédible le temps d'une lecture.
    Voyez-vous, de même que l'écrivain ne crée pas positivement de mondes, l'acteur, fût-il le plus grand, n'est jamais réellement possédé par un personnage au point de ne plus jamais recouvrer sa personnalité. Même si l'on a souvent tenu les comédiens pour des gens un peu "bizarres", rassurez-vous, ce ne sont pas, non plus, des êtres schizophrènes à personnalité multiple...
    Pourtant, les origines du jeu théâtral sont réellement magico-religieuses et remontent aux Bacchanales. C'est dire qu'au long des siècles, le rituel s'est considérablement modifié ; on pourrait dire "spécialisé", au point que nul spectateur ne peut craindre aujourd'hui d'être transporté dans quelque transe de mania collective. Pourtant, rien n'est perdu...
 
    RETROUVER L'ORIGINE
 
    Écrivain et comédien ont un ancêtre commun, c'est le poète, alors dénommé saltateur (de l'art de faire des gestes) ; il exécute lui-même ses créations, est aussi bien compositeur, danseur, qu'écrivain. C'est un être qui s'exprime dans sa totalité ; son langage est « musique, ensemble mystérieux et magique de la poésie, du chant et de la danse. » dira Jean-Louis Barrault. Nous sommes dès lors tenté d'aller chercher entre écrivain et comédien une parenté plus essentielle que formelle...
    Toute création "inspirée", qu'elle s'exprime par l'écriture, le jeu du comédien, la musique et —pourquoi pas ?— la peinture (notre poète saltateur devait se maquiller) pourrait être perçue comme une catharsis, comme une tentative plus ou moins consciente de retrouver (commémorer) cet "Age d'Or" de l'homme total dont nous avons parlé plus haut. Danse dans le Monde symbolisée par l'ultime Arcane XXI du Tarot, danse du dieu androgyne Shiva/Dionysos.
    Rien n'est jamais perdu, et nos racines avec le sacré ne sont jamais totalement rompues ; ce sont elles qui permettent à l'individu de se relier au collectif. Ainsi, Mircea Eliade, qui a consacré une partie importante de son uvre à l'Histoire des Religions et contribué à l'essor d'une vision mondialiste en Occident, écrira-t-il dans son Journal :
    « Je suis de plus en plus convaincu de la valeur littéraire des matériaux dont dispose l'historien des religions. Si l'Art, et en tout premier lieu l'art littéraire, la poésie, le roman, connaît une nouvelle renaissance de nos jours, elle sera suscitée par la redécouverte de la fonction des mythes, des symboles religieux et des comportements archaïques... Au fond, ce que je fais depuis plus de quinze ans n'est pas tellement étranger à la littérature ; il se pourrait que mes recherches soient considérées un jour comme une tentative de retrouver les sources de l'imagination littéraire. » 1
 
    LE DOUBLE "JE"
 
    Nous verrons, en étudiant plus loin les signes laissés par deux grandes figures de la littérature moderne (Franz Kafka et Hermann Hesse), combien la pratique de l'écriture, ou celle du jeu théâtral, favorise le double processus de désintégration de la Persona (individu social) et l'émergence du Soi (l'être essentiel). Dès lors, l'écrivain — comme l'acteur — entre dans un état de dédoublement : il lui faut à la fois recevoir (l'inspiration venue du Soi) et traduire (l'un par des mots, l'autre par des gestes), représenter. L'art s'exprimera à cette interface, dans ce jeu d'équilibre périlleux entre actif et passif, Ora et Labora, méditation et action. Et l'on pourra dire que le théâtre est, par excellence, l'art de l'ambigu.
    Qu'en est-il de l'écriture ?
 
    FRANZ KAFKA ET L'AMBIGUITE
 
    Quasi indifférent à l'égard du roman, Kafka était passionné par le théâtre. Il n'est pas, à mon avis, l'écrivain de l'Absurde mais bien celui de l'Ambigu. Dans le numéro d'Octobre 1957 des "Cahiers de la Compagnie Madeleine Renaud Jean-Louis Barrault" qui lui est consacré, j'ai trouvé une foule de choses intéressantes. Par exemple :
   « Il (Kafka) s'attache surtout au théâtre, une fois de plus ; mais cette fois, c'est pour dire en substance : si le drame devait être joué tel que l'a conçu l'auteur, dans son plus haut développement, il aboutirait à une incarnation insupportable que l'acteur, avec le rôle qui lui est proposé comme modèle et qui, défait, effiloché, flotte autour de lui, a le devoir de tirer vers le bas et de rendre supportable. »
    Ce qui est insupportable pour l'auteur "inspiré", c'est cette solitude face à lui-même, face à cette agora qu'il va devoir peupler, emplir de personnages et de situations imaginaires, pour retrouver le familier contact (le supportable). Car au moment où il écrit, ses lecteurs ne sont encore que potentiels ; il n'est pas au sein de cette « mêlée collective, physique et spirituelle, pendant laquelle l'androgyne est retrouvé »2 qu'est la représentation théâtrale. Contraint d'anticiper les réactions de son public, il lui faudra traiter directement avec les anciens dieux de l'Inconscient Collectif et jouer devant eux, découvrant du même coup l'androgyne qu'il est au plus profond de lui.
    Plus loin, l'auteur de l'article "Kafka et le Théâtre", évoquant le roman "L'Amérique" (à l'origine : une nouvelle écrite pour des amis comédiens), parle du personnage de Karl qui a été obligé de s'exiler après avoir souillé "l'honneur de sa famille" et qui, depuis lors, cherche le salut. Un jour, il s'arrête devant une affiche, une affiche qui dit :
    « Chacun est le bienvenu chez nous.
    Rêvez-vous de devenir artiste ? Venez !
    Notre théâtre emploie tout le monde et met chacun à sa vraie place.
    Etes-vous décidé ? Nous vous félicitons.
    Mais hâtez-vous de vous présenter. Avant minuit.
    Car à minuit nous fermerons et nous n'ouvrirons plus
    jamais. Malheur à qui n'aura pas cru... »
    Karl hésite (interface) et, finalement, se présente. Il est aussitôt engagé au Grand Théâtre d'Oklahoma. Or, ce théâtre était le Paradis... On peut dire qu'il quitte l'existence ordinaire pour entrer dans la vraie vie (La Vie). L'acteur agit en ayant conscience de jouer ; c'est le Moi jouant devant le Soi et exprimant, du mieux qu'il peut, les volontés du Soi dans la matière.
    La perfection de ce jeu, c'est la lumière du "Paradis".
 
    HERMANN HESSE ET "LE LOUP DES STEPPES"
 
    Création-recréation, individuation, synchronicité. La psychologie des profondeurs a toujours lié créativité, énergétique psychique, et processus d'individuation vers ce que Jung appelle le Soi (la totalité de l'être psychique). C'est seulement lorsque l'être humain aura réalisé cette Unité en Soi qu'il accédera à une vision globale du monde et sera en mesure de le transformer. Car tout est lié. Hermann Hesse, auteur de "Siddharta" et de "Demian", militera contre la guerre et obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 1946. Plus tard, son Oeuvre sera redécouverte par la génération de 1968 éprise de liberté d'expression, de changement radical dans l'homme et dans la société.
    Pour retourner au théâtre, voyons du côté de son Loup des steppes. Harry Haller (le Loup des steppes), avant d'avoir rencontré Hermine (qui est incontestablement l'incarnation de son double féminin, son Anima) — nous aurions tant de choses à dire au sujet de cette rencontre tant elle est lumineuse ; dans le livre, nous avons souligné et annoté des passages entiers, comme :
    « Tu as besoin de moi pour apprendre à danser, à rire, à vivre. Moi, j'ai besoin de toi, pas aujourd'hui, plus tard, et c'est aussi pour quelque chose de très beau et de très grave. »
ou encore : « Nous sommes des gens qui espèrent devenir amis parce qu'ils se sont reconnus. »
   Il faudrait tout citer...
  Harry rencontre donc un porteur d'enseigne aux lettres floues et tournoyantes (Mandala ? Chakra ?) :
    « Boîte de nuit anarchique
    Théâtre magique
    Tout le monde n'entr... »
    Il interroge l'homme: "Où ? Quand ?", mais celui-ci repart en répondant avec indifférence : "Pas pour tout le monde." Comme Harry insiste, l'homme lui remet une brochure avant de disparaître sous un porche. Cette petite brochure imprimée sur du mauvais papier a pour titre: "Le destin de l'homme né en janvier, ou Comment rajeunir de vingt ans en huit jours ?"
    Dans ce livre, c'est sa vie qui est décrite. On le critique, on le bouscule, on lui montre d'autres voies. Pourtant, ce n'est pas le livre qui le transformera, c'est de vivre avec Hermine. Au cours d'une fête délirante, il entrera, comme l'avait fait le Karl de Kafka, dans le Théâtre : « Cette nuit à partir de quatre heures Théâtre Magique -seulement pour les fous- L'entrée coûte la raison. Pas pour tout le monde ! »
 
    DERRIÈRE LE MASQUE
 
    L'intérieur du théâtre est un monde de délires et de folie (de liberté) ; chaque pièce traversée est une étape dans un trajet initiatique où l'on se libère de ses fantasmes et de ses illusions. La rencontre avec Mozart est, à cet égard, on ne peut plus destroy... Tout s'écroule, tout se dissout ; nous sommes passés derrière le masque : plus de beaux espoirs, plus de fantastiques illusions ou de doux souvenirs, plus de figures emblématiques (Goethe, Mozart).
    Harry se voit dans une glace ; il est vieux et surtout, surtout, il n'a pas le sens de l'humour. Il prend tout au sérieux et, par là même, ne vit pas ! L'humour, le rire, serait l'expression incarnée de la Joie, autant dire le signal de la véritable transcendance...
    Il a tué Hermine dans le théâtre (de la Vie) apparemment par jalousie, mais je pense que c'est son sérieux, son manque de naturel et sa trop grande retenue (morale, intellectuelle, autant dire sociale) qui ont tué sa relation vraie avec Hermine.
 
    LE DOUBLE ET LA TRANSFORMATION
 
    Pour tenter d'éclairer ce que l'on peut entendre par "relation vraie", voici un extrait de "Méditations sur les 22 arcanes majeures du Tarot" :
    « La Lame du XVIIIIe Arcane représente deux enfants placés sous le Soleil dont l'un pose sa main droite sur le cou de l'autre comme s'il voulait en rapprocher la tête, tandis que l'autre pose sa main gauche sur le cur du premier. Ces deux enfants représentent l'intelligence douée de confiance enfantine à l'égard de la sagesse spontanée du cur qui veut attirer l'attention de la tête, c'est à dire de l'intelligence, sur ce qu'elle a à dire... On ne pourrait mieux représenter l'intelligence et la sagesse spontanée dans l'intuition. Car ce rapport présuppose une pureté d'intention qui ne se trouve que chez l'enfant.»
    Ce que j'ai essayé de montrer et d'illustrer dans mon court roman "Le Vrai Visage de Gregory"3 , c'est que la rencontre de l'Ame-sur (Animus ou Anima) engage toujours une transformation de l'être et que cette transformation le porte vers la danse dans Le Monde (Arcane XXI), c'est à dire vers la pleine réalisation de ses potentialités dans la Joie.
    " Les Ailes du Désir", le très beau film de Wim Wenders, illustre la Rencontre sans montrer ce qui se passe après. Nous voici de retour dans l'art des images et de l'ambiguïté : Damiel et Marion sont-ils définitivement libres ? Ont-ils totalement incarné cette liberté au point de ne plus subir les influences du social. Chacun de nous avait pu imaginer sa propre suite et la sortie en salle, six ans plus tard, de "Si loin, si proche" n'avait en rien dissipé cette ambiguïté. Je dirais même qu'elle l'avait confortée, puisque c'était une suite qui n'en était pas une.
    Ne quittons pas "Les Ailes du Désir". Il est, là encore, question de spectacle (le Cirque). Là encore, le personnage masculin représente l'intellect (fût-il, comme Damiel, spiritualisé) provisoirement coupé des réalités terrestres et tangibles, quand le personnage féminin, lui, vit principalement à la recherche de l'équilibre dans son corps, dans la matière. C'est la Rencontre -Equilibre et Harmonie- de ces deux forces-tendances (l'une s'exerçant du bas vers le haut, l'autre du haut vers le bas, en Sanskrit : le Purousha et la Prakriti) que montre la Lame du XVIIIIe Arcane.
    Dans "Les Ailes du Désir", Marion, le personnage féminin, dira à Damiel, le personnage masculin : « Je n'ai jamais joué avec quelqu'un et pourtant je n'ai jamais ouvert les yeux et pensé : Maintenant, c'est sérieux. »
    Le mot "sérieux" n'est pas gratuit ; il marque que le changement radical lié à l'Unité est enfin là, dans la Joie du Jeu (Arcane XXI). C'est Marion qui porte la conscience vers l'Unité ; ce n'est pas Damiel. Elle monte quand lui est déjà descendu ; ils sont comme les deux plateaux de La Balance. D'ailleurs, le spectacle qu'elle a choisi de donner dans le Monde est un exercice d'équilibriste.
 
LA CONSCIENCE
 
    Pour revenir au "Loup des steppes", Harry a échoué, mais en ayant conscience d'avoir échoué : « J'étais prêt à recommencer une fois de plus la partie. Un jour j'apprendrais à rire. Pablo m'attendait. Mozart m'attendait. »
    C'est certainement cette conscience qui, écartant toute ambiguïté, permet d'échapper à l'implacable fatalité que Kafka a si bien montrée dans "Le Château", ou bien encore dans "Le Procès". Car Pablo (l'aspect de Harry réalisé), comme Mozart sont, selon Hermann Hesse et comme les Arcanes ou les Archétypes de la psychologie, éternels. L'élargissement de la conscience lors de sa confrontation avec eux n'est jamais un échec, c'est au contraire un progrès vers la globalité.
    L'écrivain, comme le comédien, est perfectionniste ; il y a toujours, derrière l'ambiguïté du jeu de miroirs qu'il nous offre, cette quête alchimique du poète saltateur dansant au son de la musique voilée qui gît à la fois en lui et en nous.
Son but, vous l'avez deviné :
    Incarner la spiritualité. La vivre pleinement dans son corps et dans son cur, intuitivement, et dans la Joie. Il n'y a pas de plus beau spectacle pour l'autre qu'être Soi.
 

 

Jean-Pierre PLANQUE

Notes :
1- Journal de Mircea Eliade du 15/12/60.
2- Jean-Louis Barrault.
3- Editions PHENIX, n°5 de la collection "Pégase", octobre 92.
Ce texte est paru une première fois dans le Bulletin Remparts (octobre 1993), puis en plaquette (édition remaniée, Destination Crépuscule, 1994) et enfin dans le n°4 de la revue La Fontaine de Pétrarque (octobre 1997).

07/06/04 (revu 11/05/05)