Fausse
alerte
Jean-Pierre
Planque |
Dans l'angle de la fenêtre,
la silhouette longue d'une femme blonde proche de la quarantaine,
encore assez jolie. Elle veille aux derniers jours d'un homme
fatigué.
Lui semble faire le compte de souvenirs nébuleux
entre deux verres d'un rouge épais comme du sang.
«
Eh, La Lucienne ! Bouche un peu la gueule du poste, tu veux ?
Ils nous les cassent avec leurs salades ringardes. De mon
temps... »
Le
vieux a parlé, torchant ses lèvres avinées
d'un coup de manche de chemise. Servile, la femme éteint
le poste de radio. Après, c'est le silence ;
un opaque silence heurté de hurlements lointains.
Des loups. Lucienne écoute, un sourire triste au
bord des lèvres. Elle a observé leur meute
inquiète se déplaçant dans les lueurs
bleutées de l'aube. Ils sont là-bas, pas loin, sur
le chemin qui longe la rivière. Peut-être au
bord de la cascade où Pierre et Paula aiment à
se baigner souvent nus. Que cherchent-ils dans les parages,
ces seigneurs au poil roux ? Qu'espèrent-ils
chasser ?
Lucienne
jette un coup d'œil en direction du vieux que l'alcool a
proprement assommé. Il dort à pleine table,
la tête au creux du coude, guère plus vivant
qu'un moribond. Elle pourrait le soulever de sa chaise sans
qu'il s'en aperçoive ; elle pourrait certainement
le porter, le traîner par les épaules sur la
boue du chemin jusqu'aux gueules affamées...
La porte s'ouvre avec violence, claque
contre le mur à faire vibrer les lourdes pierres
de la cahute. Le vieux sursaute. Lucienne laisse tomber
les loups. Ce sont les murs de cette foutue baraque qui
font germer des idées tordues dans sa tête.
Tête hirsute de Sébastien. Regard halluciné
avec, derrière, la nuit sans étoiles.
— Z'êtes pas un peu loufs de rester là-dedans,
non ? Ça va pas tarder à péter,
c'est moi qui vous le dis. La Lucienne, tu risques de t'envoyer
en l'air une bonne fois pour de bon ! »
L'homme émet un rire de crétin avant d'ajouter :
« À ta place, je descendrais vite fait
aux abris... Et toi, l'Ancien, tu roupilles ou quoi ?
T'as pas entendu la radio ? »
Le vieux s'anime d'un geste las :
— Tu y crois encore, toi, à leurs salades ?
Ils nous l'ont déjà fait une vingtaine de
fois, le coup de l'alerte atomique avec fusées, satellites
porteurs, et bactéries de la Mort Noire... (Il semble
réfléchir). Tiens, ça me rappelle une
bonne blague d'Orson Welles. C'était en 1938, de
l'autre côté de l'océan... J'ai lu ça
j'sais plus où...
— C'est toi qui
racontes des blagues. Suffit seulement d'une fois... et
hop ! Bonsoir, m'sieur-dame, plus personne sur des
milliers de kilomètres. Après tout, ça
vous regarde, hein ? Allez, salut !
— Viens donc boire
un coup, Bastou, le dernier pour la route ! T'as tout
de même pas la frousse, merde. Un grand gaillard comme
toi... »
L'homme a disparu dans la nuit. C'est à nouveau le
froid et le silence. Une horloge asthmatique pèse
le temps du grand sommeil, tandis que le vieux poursuit
sur sa lancée :
— Je me demande
si c'est pas un moyen qu'ils ont trouvé pour nous
faire tous tenir peinards. Tu sais, comme pour les mômes...
Nous maint' nir dans la peur, ou quek' chose comme ça.
Oui, j'me l'demande depuis quek' temps... »
Tout peut sauter d'un moment à l'autre, pense Lucienne.
Elle se souvient des bandes de simulation fournies par la
Défense Civique. Il lui suffit de fermer les yeux,
de se laisser aller. Un éclair aveuglant suivi d'un
souffle brûlant, et puis... les chairs déchiquetées,
horriblement sanguinolentes , comme on dit dans les
livres. La ruine, la fin de la civilisation humaine, le
retour à la barbarie, le communisme... Non, se dit
Lucienne, ça c'est autre chose. J'ai dû le
voir sur une autre cassette. Bref, la mort, le grand vide
quoi. Plus rien. Elle sourit. En fait, pour elle, ce serait
comme maintenant, mais avec le Vieux en moins.
Il la regarde, probablement inquiet, les yeux tristes et
l'air désabusé. « Tu peux partir,
tu sais, dit-il. C'est pas moi qui te retiendrai... »
Ses yeux, encore ses yeux qui crient : Reste, la
Lucienne, reste. On tente le diable ensemble !
Il paraît que pour pouvoir entrer dans les abris,
il faut payer. L'entretien des installations, évidemment,
ça coûte... La SATA (Société
d'Aménagement Tout Atomique) a même transformé
un certain nombre d'abris en véritables hôtels
de luxe, avec super coupoles panoramiques ouvrant sur le
dehors. Après les fausses alertes, les gens gueulent
pour se faire rembourser et menacent en général
de tout démolir. Alors, on les calme en leur montrant
les monstres.
Les
monstres, ce sont les rescapés d'un village lointain,
suffisamment lointain pour ne pas inquiéter. Dans
leurs épaisses prisons translucides, on les voit
se traîner comme des animaux d'un autre monde. Corps
grêles et malades couverts de plaies, d'ulcères
virulents et gélatineux. Lucienne a vu leurs silhouettes
informes et bossues dans un tridi publicitaire. Certaines
créatures tentent de se suicider en agitant frénétiquement
des membres qui ressemblent à des bouts de bois carbonisés.
C'est horrible, car elles n'y parviennent pas. Elles ne
peuvent que maudire la Terre entière, et attendre...
Tout ça sur fond d'explosions, d'éclairs laser,
et de cris hystériques...
Ça marche à tous les coups : les gogos s'en
retournent chez eux, à la fois tristes et soulagés.
Pas encore pour cette fois, se disent-ils, mais la prochaine
sera la bonne.
L'écran de la tridi éclate dans un coin. Pas
question d'y zapper : le manuel est bloqué dans
les grandes occasions. Le Vieux explose d'un rire énorme :
il connait la chanson. Lucienne aussi. Une sorte de complicité,
la seule qui leur reste, s'établit aussitôt
entre eux.
Visage calme, amical et paternel. Le Président, au
coin du feu. Robe de chambre en pure soie moirée.
Jambes croisées, œillet
véritable à la boutonnière. Désinvolte
et serein. Décors : salon Louis XV, bibliothèque
gigantesque, chaîne multimédia top niveau,
holoposter Hiroshima-Enfants de Dieu, intérieur sympa
garanti sweet vibrations. Fond sonore discret :
le bruit des vagues sur une plage de sable fin, lent va-et-vient
apaisant, vacances-vacances-repos sécurisé.
La Plage des Nains, on y revient ! Clin d'œil
indulgent du Président :
« Je tiens à vous rassurer, mes chers
concitoyens. Grâce à notre Gouvernement, grâce
à la compétence des plus éminents responsables
de notre Défense, la menace qui pesait sur notre
pays est désormais ecartée. Les engins de
type B.192, de fabrication... Tip - tip - tip...
ne contenaient aucune charge meurtrière. (Le fond
sonore se fait plus guilleret) Le civisme au service de
la Vie ! Rendons hommage à tous ceux, hommes
et femmes, petits et grands, qui se sont massivement mobilisés
dans cet exercice d'alerte nationale. Merci encore, et bravo !
Sous un ciel à nouveau serein, la conjoncture internationale... »
Le vieux con, pense Lucienne, pourquoi a-t-il
toujours raison ? En écoutant les loups
hurler derrère la porte, elle prie pour que les seigneurs
au poil roux soient autre chose que de vulgaires chiens
irradiés. À cette heure, le Vieux n'est pas
brillant. Il prend ses airs de prophète d'Apocalypse.
Doit être complètement cassé. Va falloir
encore le coucher.
« Hé, La Lucienne, hurle-t-il, la prochaine,
c'est la bonne. Je sens ça dans mes artères.
Tiens, si tu veux, demain on va faire un tour du côté
des Terres brunes. Tu te souviens quand ma main avait serré
la tienne ? Quand on avait eu tout à coup très
peur, et en même temps... Ah, pourquoi penser à
ça... ? »
FIN
| © Jean-Pierre Planque. Reproduit
avec l'aimable autorisation de l'auteur. |
24/05/2000 |