Une fosse grande comme le ciel (Suite et fin)
 
   Ce qu’il découvrit au delà de la dernière courbe fit que, d’un coup, ça n’avait plus aucune importance de savoir s’il vivait dans la réalité ou dans le labyrinthe de l’inconscient. Soudain, une seule chose était primordiale : sa présence dans cette portion d’espace. Aussitôt, la situation lui apparut claire, limpide. Il n’y avait plus de problème de survie. L’unique, l’impérieuse nécessité était de participer le plus intensément possible à ce qui se produisait. Le fond de la crevasse n’était maintenant qu’un plan étroit, ouvert à pic sur la mer, et l’homme eut l’impression de se trouver sur une terrasse suspendue dans le ciel. Appuyé à la paroi, il sentit que tout le paysage n’était que couleur, comme l’azur du ciel, qui n’avait plus le sens habituel du mot « azur » - il ne fallait pas dire que le ciel « avait », mais qu’il « était » cette couleur. C’était la seule et logique conséquence de cet état de choses… Et le rythme était tellement parfait que toute variation modifiait l’ensemble, de telle sorte que l’équilibre des couleurs restait constant. Et l’homme ne se sentait pas étranger à l’ensemble, car, avec sa combinaison couverte de terre et le casque plein de vomi, il constituait un élément, une tesselle irremplaçable dans toute une mosaïque. Sa présence physique et colorée était indispensable dans ce fragment d’espace et de temps, si on voulait que la symbiose ait lieu avec tout ce qui l’entourait, jusqu’au niveau le plus intime, car chaque molécule de son corps vibrait en résonance avec des milliards et des milliards d’autres molécules…
   Alors il comprit ce qu’aucun autre homme n’avait compris à ce point. Il vit ce que signifiait la beauté, ce que les artistes avaient toujours essayé de traduire par la couleur, la forme et le rythme, ce que les hommes, depuis leur apparition sur la Terre, avaient voulu dire par la musique, la peinture et la sculpture, avec des mots et avec toutes les autres formes d’expression. Il mesura les tentatives passées pour traduire naïvement la beauté dans les limites des possibilités humaines. Il éprouva de la sympathie pour les erreurs et les insuffisances.
   Il fit un pas en avant. Des vibrations parcoururent l’espace, donnant l’impression que l’ensemble était vu à travers un kaléidoscope, même si, pour un œil humain, seule la position de l’homme avait changé. Mais pourquoi tout ça, pour une douleur provoquée par une simple fracture ? se demanda-t-il.
   Il cherchait une réponse quand la sensibilité nouvelle qu’il venait d’acquérir l’avertit soudain que la perfection laissait apparaître un défaut, une fausse note dans le puissant rythme dont il faisait partie. Il le repéra aussitôt : dans l’espace entre le sentier et la surface de la mer il fallait la présence de ce segment bleu en suspension. L’homme se demanda pourquoi la splendeur du spectacle avait été brusquement compromise, ce qui le mettait physiquement mal à l’aise. La beauté s’était évanouie dès que s’était imposé ce volume bleu suspendu au-dessus de l’eau. Maintenant, il se trouvait impuissant devant une situation qui lui échappait et, en même temps, lui était intolérable.
   C’est alors que, de l’autre côté du sentier, l’être apparut.
   Lentement, il s’approcha de l’homme, en projetant sa partie antérieure vers le haut, le reste du corps n’ayant apparemment pas de contact avec le sol, comme pour éviter de trop se matérialiser. Un être éthéré, translucide, élégamment réduit à ses lignes essentielles, lisse mais sans rien de visqueux.
   L’apparition s’immobilisa, et à cet instant l’homme éprouva de nouveau le sentiment d’amitié et d’amour ressenti devant le végétal. Aussitôt, il essaya de s’approcher de la petite créature.
   Mais celle-ci, en un seul mouvement harmonieux, sortit du sentier et se précipita dans le vide qui dominait la mer.
   L’homme hurla, portant ses mains gantées devant sa visière dans un geste de terreur incontrôlable. Quel sacrifice ! Quelle façon de mourir ! Même s’il ne connaissait pas la nature de cet être, il avait la certitude que ce n’était pas un geste normal comme le vol pour un oiseau, mais un acte tout à fait étranger à son caractère, un suicide.
   — Pourquoi ? s’écria l’homme. Pourquoi ?
   La créature se précipitait vers les vagues, mais son mouvement n’était pas chaotique. En accord avec sa structure, elle planait, élégante, douce et tranquille, en beauté. L’homme s’approcha du bord du sentier et leva les yeux. Alors tout devint clair. Au cours de la chute, la lumière frappait la créature sous un angle qui faisait ressortir de son corps une très nette tonalité bleue. Et, comme, en fait, elle ne tombait pas mais diminuait harmonieusement de taille, elle formait maintenant un volume suspendu au-dessus de l’eau. L’ensemble du paysage s’était recomposé, et l’homme sentit que la perfection se rétablissait. Il éprouva de nouveau un sentiment de complétude.
   Mais aussi une grande fatigue. Il avait trouvé un frère dans l’immensité du cosmos, pour le perdre aussitôt. De nouveau, il se sentit humain, minable, limité, fruste, dégoûtant. Avec une douleur atroce à la jambe…
   Il ouvrit les yeux. Autour de lui, il ne vit que la pierre sombre et bourbeuse de la crevasse, mais il ne ressentit ni déception ni révolte. Puis il resta les yeux fixés sur la paroi d’en face, sans rien voir. Par la suite, il s’aperçut à peine que l’oxygène s’épuisait.
   Une paix profonde l’avait gagné.
   Quand la créature s’approcha de lui, sa joie fut complète. Il lui sourit et il perçut dans son esprit un sourire qui lui répondait. Merci, dit l’homme. La créature s’immobilisa près de lui. Je suis content de te retrouver, dit encore l’homme. Je croyais t’avoir perdu. J’ai tant souffert. Je n’avais pas pleuré depuis mon enfance.
   Dans l’esprit de l’homme, la créature répondit : je ne me suis jamais éloigné de toi.
   — Comment as-tu fait pour diriger mon délire ? demanda l’homme. Comment as-tu fait pour reconstruire dans ma tête le spectacle de la Terre ? Et, dans l’attente de la réponse, il ferma les yeux, épuisé.
   Quelquefois, ton esprit était comme un cadre dans lequel je pouvais voir et comprendre la signification du monde d’où tu viens et ce que tu es au-delà de ta réalité matérielle. Mais, d’autres fois il descendait un voile qui obscurcissait le cadre et je ne pouvais rien lire. Je crois que ça dépendait de ta blessure.
   L’homme demeurait les yeux fermés. Il haletait. Oui, dit-il, dans un souffle. J’ai compris. Et quand je n’étais pas conscient, tu as fait en sorte que je te connaisse… Il se tourna vers la créature à côté de lui et la regarda. Le végétal, dit-il. C’était ça la signification de notre monde comme il était autrefois… tu as atteint ton but… j’ai compris l’amour et l’amitié, et puis, ton sacrifice sur la roche pour me faire comprendre la beauté et ce qu’il faut faire pour l’atteindre… j’ai compris. Mais, maintenant, dis-moi… qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
   La créature demeurait immobile. Tu as déjà assez fait quand tu m’as rencontré.
   — Mais je n’ai rien fait, dit l’homme avec toute la force qui lui restait, je suis simplement tombé.
   — Tu aurais pu ne pas me répondre, ne pas accepter ma présence physique.
 
   Il y eut un long silence pendant lequel les deux créatures restèrent immobiles, l’une à côté de l’autre, dans le silence infini de la planète. Puis la créature reprit : Il y a eu ici des êtres venus d’autres mondes. À tous j’ai fait la même offre, mais personne ne l’a comprise. Tes semblables, là bas, à la surface, ne n’ont pas compris, eux non plus. Dans les moments où leur esprit s’éclaircissait et où je pouvais lire, je les ai appelés et je les ai invités à une rencontre… mais personne n’a répondu.
   L’homme ne parvint pas à comprendre les dernières paroles de la créature. Le casque pencha imperceptiblement d’un côté. Il y eut comme un cri, et, pendant encore un instant, l’homme retrouva sa lucidité. Attends-moi ! cria la créature dans son esprit. Quand ton vaisseau est descendu, le feu qui le soutenait était trop proche de moi. Pour nous aussi il existe une mort physique… et maintenant je suis moi aussi en train de mourir. Je voudrais être plus près de toi...
   L’homme regarda la créature à travers un voile de plus en plus épais et sourit. Il étendit un bras, mais il ne put l’atteindre. Alors quelque chose bougea dans le corps de la créature, elle s’allongea dans une émouvante tentative pour former un bras humain et, à l’extrémité, elle se divisa lentement en cinq petits doigts, jusqu’à finir par rassembler à une main humaine. Quand les deux mains purent se toucher, elles s’étreignirent. Et elles ne bougèrent plus.
 
   Le sol tremblait sous la progression du gros véhicule. Puis celui-ci s’arrêta, deux hommes en descendirent et avancèrent précautionneusement vers le bord de la crevasse. Soudain, une voix résonna dans les écouteurs : Je l’ai trouvé ! Il est là en bas, il est là en bas ! Un juron étouffé, puis les écouteurs se remplirent à nouveau d’exclamations superposées, désordonnées : Il y a quelque chose avec lui - On dirait… on dirait quelque chose de vivant. Eh ! Toi ! Vite ! Viens ici ! Tu la vois, toi aussi, cette saleté ? J’ai l’impression que c’est cette monstrueuse saloperie qui l’a tué ! Maintenant…
   — Attends ! cria l’autre. Mais déjà l’arme avait fait feu avec précision et avait atteint sa cible.
   — Et alors ? dit l’homme à son compagnon qui était resté silencieux depuis que le véhicule avait repris le chemin du retour. On dirait presque que tu m’en veux d’avoir nettoyé cette ordure. Je devais la laisser faire, d’après toi ?
   — Elle était déjà morte, dit-il d’un ton neutre. Ils étaient déjà morts tous les deux.
   — Et comment tu le sais ? Tu habites sur cette cochonnerie de planète, toi ? Qui était ce tas de merde, hein ? Ton frère ?
   L’autre ne répondit pas. Il regardait par la vitre. Encore quelques centaines de mètres, et ils auraient atteint l’astronef.
   — Peut-être que tu as raison, dit-il enfin. Et pourtant… cette espèce de tentacule que Den tenait serré dans sa main, en souriant… On aurait dit… Bof ! je ne sais pas.

FIN

© Renato Pestriniero. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’italien par Pierre Jean Brouillaud.

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