Jean-Pierre Planque
La Vie et la mort des cigales
est paru dans le n°8 de Khimaira (octobre
06), puis dans le n°45 de la revue italienne Futuro
Europa (décembre 06) sous le titre Vita
e morte delle cicale. Curieusement, ce texte a été
écrit en Guadeloupe (où les cigales sont peu nombreuses).
Il marque le retour de Jean-Pierre Planque à l'écriture.
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PARU chez ÉONS
Productions

L'Esprit
du Jeu
un roman
numérique
Adobe ou Mobipocket
Prix : 3,30 €
236 pages
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La Vie et la mort des cigales
est au sommaire de la revue LE
CAHIER DU BARATIN « Spécial Métamorphoses »
(juin 2010).
Elle est également au sommaire du n°27 de La Fontaine
de Pétrarque (Février 2012).
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La Vie et la mort des cigales
Jean-Pierre
Planque |
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Je me sentais
trop âgé. N'étais-je pas trop vieux pour
caresser une peau si tendre ? Ma douce amante me répondit
: « Non, tu as la connaissance. Pénètre
la chair de ma chair et fais entrer en elle ton soleil ! Seule
importe ta présence dans mon vrai corps... »
Eygalières,
septembre 1912
« Mon tendre et doux époux,
Je rêve
parfois d'être un misérable insecte, une
de ces minuscules petites choses oubliées du monde
et vivant au fond d'un trou... Plus de mari, plus d'enfants,
nulle guerre qui menace aux frontières. La liberté
! Vous creusez votre trou sans vous préoccuper
du reste, vos petites pattes s'activent et votre seul
désir est de creuser, creuser, pousser la terre
derrière soi pour continuer à avancer. Vers
quoi ? demandez-vous. Vous n'en savez strictement rien
; peut-être est-ce votre tombe que vous creusez...
En tout cas, vous creusez et vous creusez encore et vous
êtes bien. Plus vous vous éloignez de l'humaine
nature, plus vous vient l'idée folle que vous vous
rapprochez de l'absolu. Il doit bien exister une sortie
quelque part, un espace où tout sera possible.
Alors, creuse et creuse encore, vaillant insecte. Es-tu
encore humain ? Tu n'en sais rien, mais tu avances dans
le labyrinthe. Que trouveras-tu à l'autre bout
? Le paradis, la mort, la fin de tes belles espérances
ou au contraire la gloire d'une vie nouvelle ? Une chose
est certaine : tu te trouveras toi, face à toi-même
: un être fatigué qui cherche et cherche
encore sans jamais atteindre la sortie. Car la sortie
n'existe pas. Nous sommes tous condamnés à
rester des humains enfermés dans nos petites carcasses
sans lendemain. La vie va continuer à notre insu
; elle trouvera une autre voie. Laquelle ?
Peut-être l'ai-je trouvée
grâce à lui...
Votre petite cigale
dorée »
Mon
Dieu ! Pourquoi ? Pourquoi est-elle partie ? N'était-elle
pas heureuse ici ? Nous avions deux enfants. Il me semblait
avoir tout fait pour son confort. Pourquoi est-elle partie ?
Aurait-elle rencontré un autre homme ?
Eygalières, septembre
1915
« Ma
petite cigale (a)dorée,
Après plusieurs années
d'absence, je vous ai trouvée posée sur l'oreiller
de notre lit. Vous chantiez au soleil de la Provence.
J'avais
lu et relu les lettres que vous m'aviez laissées dans
la pinède sous une pierre et vous avais longtemps cherchée
au creux des arbres.
Des gendarmes
m'avaient questionné, avaient fouillé les environs
avec une lourde pelle, défonçant la terre de
notre belle Provence. Ils me suspectaient de vous avoir tuée
et restèrent sur leur faim...Tout fut laissé
béant, arraché, meurtri sans aucun résultat.
Nos enfants
ont grandi. Ils sont beaux, savez-vous ? Nadia commence cette
année ses études de Lettres à Aix, et
Thomas entre en 3e année de Médecine à
Montpellier. Tous deux m'ont soutenu après votre départ.
Je leur avais montré certaines de vos lettres, espérant
qu'ils trouveraient dans vos propos, ô combien sibyllins,
un tout début d'explication. Il n'en fut rien. Mais
ils affirmaient une telle volonté de vivre que je ne
pus me résoudre à les abandonner. Notre existence
s'est organisée autrement. La grande maison d'Eygalières
s'est ouverte sur le monde et nous avons créé
des chambres chez l'habitant. De ces chambres qu'on
loue aux gens de passage pour une nuit ou plus.
Nadia servait
les petits déjeuners. Thomas et moi trouvions toujours
des choses à dire sur notre belle région, sur
les endroits à visiter ou les curiosités à
découvrir. C'était pour le moins plaisant et
assez lucratif.
Un jour de l'été dernier, les
pétarades d'une auto nous alertèrent. Nous sortîmes
aussitôt dans la cour. Dans la poussière blanche
que son automobile avait soulevée, l'homme qui en descendit
avait une allure étrange. Il portait un grand chapeau.
« Je
viens de Sérignan, dit-il en me serrant la main. Mon
nom est Jean-Henri Fabre. Vous avez probablement entendu parler
de moi, je suis entomologiste ! »
J'avoue
avoir un instant hésité. Venait-il prendre nos
empreintes ? C'est Thomas qui a répondu :
« Oui,
j'ai lu vos Souvenirs Entomologiques, j'ai aussi vu
vos aquarelles et lu l'article que Frédéric
Mistral vous a consacré. C'est passionnant ! Mais,
pardonnez-moi, que pouvons-nous faire pour vous ?
D'abord
me servir un grand verre d'eau glacée, dit l'homme
en souriant. Ensuite, vous me louerez une chambre pour quelques
jours. J'ai l'intention de poursuivre mon étude des
cigales et j'ai entendu dire qu'elles étaient nombreuses
par chez vous... »
Comme pour
lui donner raison, le chant de nos insectes redoubla de puissance.
L'homme
était agréable et parlait de tout. Il avait
vendu des citrons sur la foire de Beaucaire, avait été
instituteur à Carpentras avant d'être nommé
professeur de physique à Ajaccio. Plus tard, on le
retrouve à Avignon, puis à Orange. Il rencontre
John Stuart-Mill, perd un fils. Il nous parle des truffes
avec une telle ferveur que nous sommes sur le point d'allumer
fours et réchauds...
À
ma plus grande surprise, Thomas demanda :
« Et les cigales ? Ce mets vanté par
Aristote, en avez-vous entendu parler ?
Oui, approuva
Jean-Henry Fabre, ne parlez pas de cigales mais plutôt
de larves parvenues au stade ultime, avant qu'elles aient
rompu l'écorce. Autant dire avant la mutation finale.
Ce ne peut être qu'en été, quand elles
sortent de terre. Mais il faut se hâter... Certains
écrits du philosophe laissent à penser qu'il
est possible pour les humains d'entrer dans cette métamorphose...
Mais où,
s'écria notre fils. Où peut-on trouver trace
d'une expérience de ce genre ?
Dans les
archives du Vatican, répondit Jean-Henry Fabre. Livret
198-X146, chapitre 219, si ma mémoire est bonne. Inutile,
cependant, de songer un jour à percer cette énigme
! Tout est bouclé dans les caves, rien à faire...
L'Église est trop avare du savoir secret pour le confier
au premier venu. Et puis, mon jeune ami, que feriez-vous d'un
tel savoir sans vous brûler l'esprit ? »
Notre fils
sourit et jeta un coup d'il dans ma direction.
« Vous
oubliez, répondit-il, que le Pape ne vécut pas
toujours en Vatican...
Avignon
! s'exclama Jean-Henry Fabre en renversant son verre. Il est
vrai que pas moins de neuf papes vécurent en cette
cité... Pensez-vous que des archives pourraient y avoir
été conservées ?
Pourquoi
pas ? dit Thomas. Nous pourrions mener ensemble quelque investigation.
Vous êtes connu. N'avez-vous pas vos entrées
presque partout ? »
Je crus
lire dans l'il de notre hôte un certain intérêt.
Ce diable d'homme ne s'était-il pas évertué
toute sa vie à percer des mystères ?
Votre petit bourdon
ventru »
Cette nuit-là, je dormis mal. Mon esprit
ne cessait de tourner autour de la même question :
comment Clara, mon épouse, avait-elle eu accès
au savoir dont nous avait parlé Jean-Henry Fabre
? Elle s'intéressait fort peu à l'histoire
et n'entretenait que de modestes relations dans notre village.
Avait-elle fait une rencontre ? Un homme qui l'aurait aiguillée
vers Dieu sait quelle folie...
Tout ceci me semblait impossible.
La cigale
avait disparu de notre chambre et je n'étais plus
certain de l'avoir vue sur l'oreiller. Pourtant restaient
les lettres écrites de sa douce main que j'avais
retrouvées sous la pierre. Je me promis de questionner
plus longuement Jean-Henry Fabre quand l'occasion se présenterait.
Avait-il
vu les manuscrits dont il parlait ?
Avignon, octobre
1912
« Mon doux époux,
Je suis
allée ce jour à la bibliothèque d'Avignon,
car quelque chose me trotte depuis quelque temps par la tête
: j'ai envie de changer. Oui, vous me délaissez. Vous
ne pensez qu'à vos affaires. Nos enfants cherchent
sans cesse un quelconque signe de votre présence. Vous
ne m'aimez plus que distraitement et semblez à jamais
égaré dans vos rêves. Quand donc sortirez-vous
de cette triste absence ?
Je vous
aime, vous savez ?
J'avais
envie de vous surprendre. M'étant perdue dans la ruelle
des Teinturiers, j'ai trouvé une boutique de vêtements
légers. De ces choses soit disant plaisantes à
porter qui tantôt cachent, tantôt offrent certaines
parties du corps. Ah, mon ami, je suis certaine que vous aimeriez
me voir ainsi vêtue ! J'aurais tellement voulu que vos
mains retrouvassent leur adresse et leur désir d'antan.
Peut-être auraient-elles utilisé la lame pour
libérer mon corps des entraves que ma folie lui imposait
: des corsets noirs serrés, des soutien-gorge et des
bustiers, de ces épouvantables porte-jarretelles qui
marquent la peau pour la rendre plus désirable à
l'homme...
Un autre
que vous a fendu la ligne médiane de mon dos. Sa main
n'a pas hésité, elle a été précise.
Quand il a vu la couleur verte de ma chair, mon amant a laissé
faire, certain de me retrouver bien assez tôt. Mon corps
s'ouvrirait plus tard sous son scalpel, lui offrirait de lentes
palpitations, se gonflerait érotiquement. Ma cuirasse
éclaterait. Il n'aurait alors aucune peur et serait
sur le point de libérer votre chère femme de
sa prison.
Car le bout
de mon ventre est encore prisonnier.
Il lui faudra me retourner,
me mettre la tête en bas pour permettre à mes
ailes de se déployer. Ah, je vous aime ! L'homme qui
est avec moi a trouvé l'art qui libère. Je vais
enfin pouvoir me retourner, libre de ma dépouille.
La verrez-vous au fond du lit, mon cher petit mari ?
Ce sera le reste d'un amour gris, périmé, presque
effrayant, et qui se traînera vers je ne sais quelle
triste fin.
Mes ailes
seront lourdes, mon corps sera frêle. Des heures se
passeront. Que pourraient vos gentilles caresses d'antan ?
N'avez-vous pas compris que je suis désormais ailleurs
? Que je ne vais plus tarder à prendre mon envol !
Votre petite cigale libérée
»
Jean-Henry (nous avions décidé
de l'appeler par son prénom) avait installé
ses quartiers chez nous. Il se levait de bon matin, buvait
un café fort et préparait son matériel.
Nous le retrouvions au pied des pins à observer
une faune minuscule ou bien encore dans la garrigue, herborisant,
prélevant des plantes dont nous n'avions jamais
auguré l'existence, parfois noircissant ses carnets
d'une élégante écriture. C'était
un passionné de la nature, un être rare que
nous ne pouvions que respecter.
Thomas
l'accompagnait souvent. Tous deux parlaient. Je les
entendais rire et converser. L'entomologiste et le futur
médecin trouvaient probablement matière
à être ensemble. Avaient-ils seulement
commencé l'investigation dont ils avaient parlé
?
Un soir, alors que nous avions partagé
le goût et les vertus de notre rosé du Lubéron,
Jean-Henry se laissa aller à quelque confidence
:
«
Savez-vous, dit-il, que j'ai réfléchi à
la question des cigales et des larves. Si nous voulons vraiment
trouver la recette du plat qui ouvre à la métamorphose,
oublions Aristote. Voyons plutôt du côté
de Paracelse, ce grand alchimiste et médecin du Moyen
âge. Il a cherché toute sa vie des remèdes...
La nature était pour lui un constant enchantement !
Nul doute qu'il ait lu Aristote et poursuivi ses recherches.
Et vous pouvez imaginer que son savoir fut récupéré
à son époque par les Templiers. Il est alors
possible d'établir un lien avec Clément V, pape
d'Avignon, et Philippe IV le Bel qui fit brûler les
Templiers... Notre bonne Église aurait ainsi mis sous
le boisseau certains savoirs secrets. Pas question de laisser
une once d'espoir ou d'espérance à qui que ce
fût ! Elle seule pouvait alors se prévaloir
d'apporter, par l'exemple du Christ, la métamorphose
espérée par tant d'êtres humains !
Pardonnez-moi, dit Thomas, vos spéculations ne
tiennent pas. J'admire vos connaissances en matière
de nature et d'insectes, mais pour ce qui est de l'Histoire...
J'ai lu la vie de Paracelse. Il n'a jamais vécu
au Moyen âge, mais un siècle et demi plus
tard. Ceci dit, l'Église a fort bien pu s'approprier
certains de ses écrits...
»
Puis il soupira :
« Nous sommes allés ensemble au
Palais des Papes et n'avons pas trouvé la moindre
trace d'archive relative aux écrits d'Aristote.
Même s’il est vrai que des pages ont été
déchirées, que cherchez-vous à nous
faire croire ?
Il n'est
pas question de vous faire croire quoi que ce soit, s'emporta
Jean-Henry. Cessons ces querelles frivoles et allons droit
au but : j'ai rencontré votre mère il y
a quelques années. Oui, j'ai été contraint
de libérer son corps et je puis bien vous assurer qu'elle
s'est envolée par la fenêtre. C'est le plus beau
souvenir de ma vie. Vous n'assisterez jamais à une
telle splendeur ! Elle s'est illuminée, m'a regardé
une dernière fois, puis a plongé sur les toits
d'Avignon. Elle a plané longtemps, comme pour me montrer
qu'elle avait réussi, qu'elle maîtrisait son
nouveau corps. Elle était belle, si belle... Je l'ai
vue disparaître aux abords de la lune. J'ignore dans
quel état j'étais. Peut-être ai-je crié
mon impuissance. Peut-être ai-je imploré l'aide
de la science ? Elle me quittait pour toujours. Je me
retrouvai seul ! »
Le
chant des cigales s'éteignit. Le visage de Thomas
devint exsangue. Il se mit à pleurer.
Comment aurait-elle su...
Je n'en sais rien, répondit l'entomologiste. Elle
avait une telle faim de changer qu'elle a peut-être
trouvé seule la solution pour quitter notre vie
sans lumière... »
Puis il se leva et s'approcha de moi.
— Tenez, murmura-t-il, prenez ces lettres
! Ne les lisez qu'après ma mort. Vous comprendrez
peut-être... »
Tandis que je dissimulais la lourde enveloppe
au regard de mes enfants, l'homme jetait pêle-mêle
ses affaires dans le coffre son auto.
— Je dois partir, dit-il. J'ai passé
de très bons moments avec vous et mon étude
sur les cigales a bien avancé. Mais j'ai d'autres
projets... Portez-vous bien, mes amis ! »
Son grand chapeau vissé sur la tête,
il nous fit des signes de la main. Les phares de l'automobile
éclairaient la route. Vers quel mystérieux
destin se dirigeait-il ?
Le soleil couchant incendie la cime des pins.
Je suis seul, un peu triste, assistant à la fin du
jour comme si c'était la fin du monde. Clara était
donc partie avec lui. Jean-Henry l'avait-il libérée
du poids de mon amour ? Où donc avaient-ils vécu
? Et que fallait-il penser de ces secrets enfouis ? Jean-Henry
nous a quittés cette année, en octobre. Il est
mort avant la fin de cette guerre où son jeune fils
a perdu la vie.
Thomas
ne cherche plus la voix de sa mère dans le pleur
des cigales. Va-t-il être à son tour mobilisé
dans l'obscur tourbillon ? Nadia est près de moi,
si douce que j'ai envie de rester avec elle. Le plus longtemps
possible... Je l'aime tant. Elle est à l'image
de sa mère, sensible, blonde et si tendre. Peut-être
vous en parlerai-je un autre jour...
Je déchire l'enveloppe que m'a laissée
Jean-Henry Fabre. J'y trouve quelques lettres. Mes mains
tremblent.
Avignon,
Octobre 1912
«
Mon bel amant,
Je
n'en puis plus de vous attendre dans cette chambre d'hôtel
où vous m'avez abandonnée. La peau qui
fut mienne se détache peu à peu et tombe
sur le sol. Impossible de sortir. Que pourrais-je bien
faire dehors, sinon courir nue dans les rues en criant
votre nom ? J'appelle votre présence à
mes côtés ! J'ai lu toutes les pages que
vous m'avez confiées et bu le contenu de la fiole
bleue. Vais-je réellement me transformer en cigale
et m'envoler ? Ce serait merveilleux ! Où êtes-vous
donc, mon bel amant ? Savez-vous que vous m'avez donné
le plus grand des bonheurs, que je n'ai jamais autant
joui dans mon corps qu'avec vous ? Votre membre est
puissant ! Ah, venez me rejoindre au plus vite, libérez-moi
du carcan qui m'enserre... Je n'en puis plus, je prie
de toute mon âme pour sentir votre lame déchirer
le bas de mon ventre ! Je songe parfois à mon
mari, à mes enfants. Comment vont-ils me juger ?
Sauront-ils jamais ? En fait, je m'en moque. Mon désir
de partir est inscrit au plus profond de moi. Vous seul
l'avez compris ! Quand viendrez-vous enfin ?
Votre
insatiable amante. »
Sérignan,
Octobre 1912
«
Mon seul amour,
J'ai
toutes les peines du monde à mettre en marche mon
automobile. Vous savez bien que l'époque où
nous vivons impose toutes sortes de restrictions. Nous
sommes bien incapables de savoir de quoi demain sera fait.
Pourtant, je viendrai vous rejoindre, même à
la force de mes faibles jambes. Je suis malade de ne pouvoir
vous joindre car la poste fonctionne mal elle aussi. Vous
êtes dans toutes mes pensées. Savez-vous
que j'ai joui, tout seul dans mon lit, en évoquant
nos délicieux ébats... Sommes-nous fous
de nous aimer ainsi ? Non ! Ce sont les autres qui sont
fous. Demain je serai là, tout contre vous.
Quel
homme n'a jamais désiré pourfendre son amante,
la voir se transformer sous ses yeux ? Je vous caresserai
tout entière, ma douce. La lame pénétrera
la chair qui vous retient encore. Mon sexe entrera en
vous au plus profond. Votre sang coulera lentement entre
vos douces cuisses. J'embrasserai alors votre merveilleux
sourire. Vous serez libérée ! Et vous pourrez
voler loin, plus loin que Saturne, plus loin que Jupiter.
Vous serez vous ! Totalement vous-même.
Mon
cœur bat d’émotion. Je vous aime.
Votre amant. »
J'imaginais
la scène. La triste chambre d'hôtel, et cet homme
penché sur ma femme... Mon Dieu ! Comment était-ce
possible ? C'était à la fois horrible et magnifique !
La lettre me tomba des mains. Je vis s'ouvrir la tête
de Clara, son nouveau corps sortir de sa dépouille dans
toute sa splendeur. Il était à la fois brun, marbré
et lumineux. Je le vis s'envoler par la fenêtre ouverte
! Je me mis à pleurer.
Plus
tard, j'imaginais Jean-Henry enfouissant quelque part dans la
garrigue les restes desséchés d'un amour fou...
L’évidence me frappa : ce diable d’homme
en avait fini depuis longtemps avec les cigales. Il était
venu ici pour la contempler une dernière fois. Avait-il
retrouvé son corps, là, tout près ? Des
lambeaux de chitine s’étaient-ils effrités
sous ses doigts ? Où donc puisait-il une telle force ?
Je
trouverai moi aussi le secret, dussé-je y consacrer tout
le temps qu'il me reste à vivre. Nadia, ma fille, tu
t'envoleras toi aussi dans le ciel. Je le veux !
FIN
© JPP, Novembre 2003
Jean-Henry Fabre (1823-1915) voua pratiquement toute
sa vie à l'étude de la nature et des insectes.
Si j'ai pris quelque liberté avec sa "vraie"
vie, c'est qu'il s'est imposé à moi alors que
j'écrivais. Qu'il me soit permis ici de rendre hommage
à sa vie et à son uvre.
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05/11/03 actualisé 17/12/06
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