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À
certaines
heures pâles de la nuit, quand la lune est au plus bas,
j'écris. Hommes, femmes et animaux dorment placidement
apaisés dans des rêves. Je suis seul et j'écoute
le chant de la nuit.
Les coqs ne dorment pas. On dirait qu'ils profitent
de l'humaine absence pour affirmer l'existence de leur communauté.
C'est à qui lancera vers les étoiles le plus beau
chant. Et lequel de ces mâles pourra se prévaloir
de l'organe le plus puissant ? Les chiens se sont tus peu à
peu. J'imagine qu'ils rêvent secrètement d'être
un jour des coqs avec une foule de jeunes poulettes à l'affût
de leur crête, de leurs ergots et de leur chant glorieux...
Les animaux sont des cons, je vous le dis. Ils n'ont
que notre exemple pour tenter de s'élever dans l'échelle
de l'évolution. C'est pitoyable. Que pouvons-nous faire
pour eux ? J'en ai parlé avec Fred, mon chat, pas
plus tard qu'hier soir.
— Qu'est-ce que t'en penses, toi, m'a-t-il demandé.
Ça vaut vraiment le coup d'être un homme ? »
J'avoue avoir hésité un moment. Cette
question m'interrogeait au plus profond.
— Franchement, ai-je répondu un peu lâchement,
je m'en tape ! »
Fred a passé une de ses pattes sur son oreille.
— Tu t'en fous vraiment ? m'a-t-il demandé.
— Non. J'ai souvent rêvé d'être
un chat. Vous semblez tellement à l'aise dans votre corps.
Pour moi, le chat a toujours été un symbole d'harmonie.
Un chat, c'est beau, c'est gracieux, et habile avec ça !
Et puis, vous, au moins, vous n'aboyez pas à longueur de
nuit...
— Hum, dit Fred, je te demande si ça
vaut le coup d'être un homme et tu me réponds que
tu aimerais être un chat. Est-ce une caractéristique
humaine de tout ramener à soi tout en désirant être
un autre ? »
J'avais du mal à suivre, mais il me semblait
bien que mon chat était plein de bon sens.
— Oui, répondis-je, les humains sont
pétris de contradictions... C'est peut-être ce qui
distingue l'homme de l'animal. En tout cas, des questions, nous
ne cessons de nous en poser. Tiens, connais-tu le paradoxe du
chat de Schrödinger ?
— Oui, répondit Fred, j'en ai vaguement
entendu parler. Ce type avait imaginé d'enfermer un chat
dans une boite et de le bombarder avec un électron. Je
crois que mon congénère avait 50% de chances de
s'en tirer. N'empêche qu'avant d'ouvrir la boite pour voir
si le chat était mort ou vivant, on pouvait dire
que, scientifiquement, il était à la fois mort et
vivant ! Ce qui était pour le moins paradoxal... Pourquoi
me parles-tu de ça ?
— Parce qu'on se pose trop de questions, merde.
J'aurais jamais l'idée de t'enfermer dans une boite et
de te bombarder d'électrons...
— Délicate attention, remarqua Fred,
mais tu n'as toujours pas répondu à ma question :
ça vaut-il le coup, oui ou non, d'être humain ? »
Il commençait à me gaver, ce connard
de chat. Je l'avais récupéré un soir de pleine
lune au bord de la mangrove. Je vous dis pas comme il puait !
Je l'avais ramené ici dans ma 205 Junior, mieux que le
SAMU. Je l'avais jeté dans la baignoire, lavé, brossé,
séché. À croire que j'avais un vieux compte
freudien à régler avec ma troisième femme
qui était morte au CHU de Pointe-à-Pitre. La pauvre,
quand j'y songe... Elle faisait sous elle en permanence et y'avait
personne (en tout cas pas moi) pour nettoyer les selles qui s'épandaient
dans sa misérable chambre. Oui, bon, on ne va pas me refaire
le coup de la culpabilité. C'est le libéralisme
appliqué à la Santé qui fait que la merde
des uns rejaillit sur tout le monde... Il était urgent
de trouver une réponse.
— Écoute, Fred, dis-je. Je suis assez
heureux d'être ce que je suis. Je peux écrire des
histoires drôles (je peux te le prouver ; certaines de mes
copines m'ont envoyé leurs strings pissés de rire,
tiens, sens celui-là...) tout en étant terriblement
sérieux. Le propre de l'homme, c'est de rire, de prendre
de la distance, de se foutre de sa propre gueule. »
Le frigo choisit ce moment-là pour relancer
son programme. Bruit parasite dans la cuisine. Demain, ce connard
de frigo allait me poser des questions invraisemblables. Y'avait
pas photo !
Un frigo qui m'avait coûté tout juste
150 €, que j'avais nettoyé, dégivré,
repeint en vert... Il allait me pourrir la vie !
Je me suis accordé une minute, le temps de
finir mon ti' punch et de fumer une clope. Puis j'ai demandé
à Fred :
— Tu connais le paradoxe du chat philosophe
enfermé dans un frigo ? »
© JPP, mai 2003.
| © Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. |
26/08/06 |