La nouvelle


1- L'amour comme une brûlure


   Je me rapproche de la porte et frappe doucement. Tu sais que c'est moi. Il est déjà tard, tout le monde dort, même les chiens. Tu dévales les marches, tu sors sans un bruit. Je suis là. N'hésite pas, c'est bien moi. Vini, an nou maché an ti moman, chéri. Nous irons à la plage que tu connais, nous marcherons encore... Et puis...
   J'ôterai lentement tes vêtements, prendrai tes lèvres, ta bouche et ta langue. Mes mains caresseront ton corps. Ensuite ma langue commencera tout en bas : entre tes doigts de pied, puis elle goûtera la plante et le talon. Elle remontera lentement le long de tes jambes. Je mordillerai la peau derrière tes genoux, puis prendrai tes belles cuisses. Cool darling ! Devant, derrière. J'écouterai un moment la musique des vagues, puis saisirai la lumière argentée de la lune entre mes doigts pour la déposer dans ton cœur. Ma langue découvrira ton sillon parfumé. Mes mains caresseront tes seins, et puis...

   Je me sens devenir fruit. Une mangue juteuse, ruisselante entre tes doigts. Je me sens fondre dans ta bouche, à mesure qu'avancent et refluent les vagues, là-bas...
   Non ! Je ne me laisse pas dévorer si facilement. Viens Chéri, rattrape-moi si tu peux. Je m'enfuis en riant, pas besoin de vêtements, il fait si chaud ce soir ! Je sais qu'au clair de lune tu me regardes, quelques pas en arrière. Je sens tes yeux, dans mon dos, sur mes fesses. Et j'aime ça.
   Je me laisse rattraper. Je t'aime tant ! Doucement t'embrasser. Baisers sur tes yeux, ton nez, tes lèvres, ton cou, ta poitrine, ton ventre... Je descends, langue gourmande. Je peux ?
   Tu peux tout, et même plus ! J'aime quand tu m'échappes. Quand je te saisis doucement, quand ton corps satiné glisse contre le mien. C'est bon ! Ça chauffe bien. J'aime quand tes lèvres prennent mon sexe, le laissent entrer en elles et le caressent... La lune est plus basse. Je vois le gyrophare d'une bagnole de police qui s'approche. Chérie, je crois qu'il va falloir se tirer vite fait... La prochaine fois, on choisira une plage moins risquée...

   « Katia, tu te souviens, quand on avait abandonné nos fringues sur la plage ? On était à poil et on courait comme des dingues le long des vagues ! On avait des flics qui nous serraient grave au cul !
   — Oui, c'était très drôle ! Plus tard, on a braqué une station Shell, puis un supermarché Match !
   — Ouais, moins marrant... J'ai bien pensé y laisser ma peau. On avait une 205 pourrie qui refusait de démarrer...
   — Arrête, Yann ! On s'est bien éclatés ! Tu te souviens du couple de métros qu'on a arnaqués. C'était en Basse-Terre, du côté de Pointe-Noire ! Comment ils s'appelaient, déjà... ?
   — Laisse tomber, chérie. Plus vite on oubliera leur nom, mieux ça vaudra ! En tout cas, c'est vrai qu'on leur a tiré un bon paquet de fric.
   — Ils nous prenaient pour des anges, pour un petit couple mixte bien gentil. Mais on a bien joué le coup !
   — Tu veux dire qu'on a claqué tout leur fric au casino du Gosier. Bravo pour ton plan ! On s'est retrouvés à sec en une soirée. On a dormi sur la plage, serrés l'un conte l'autre, comme des chiens abandonnés. Tu as pleuré. Tu as dit : « Chuis vraiment nulle ! », et moi je savais bien que c'était pas vrai. Je t'ai prise tout contre moi et je t'ai dit : « Arrête, mon amour, j'ai un autre plan. Si ça marche, on se tire aux Baléares. »
   — T'as quand même bien merdé toi aussi, mon doux amour. Souviens-toi des actions Enron que tu avais achetées... Sans parler de cette Patricia qui t'avait branché sur un coup tordu. Tu sais, le collectionneur d’œuvres d'art... Ah, je l'aurais tuée, cette salope. Elle était blonde platine ! Comment peux-tu flasher sur ce genre de nana ?
   — Elle avait une belle paire de nichons avec des piercings gravés façon runes, tu sais, ces trucs mystiques à la Lovecraft... Je suis bien avec toi. On pourrait se calmer un peu. Pas faire des enfants, non, juste monter une boîte d'édition. Y'a plein d'idées nouvelles qui s'agitent dans ma tête...
   — Oui, je vois... T'es fou, Yann, complètement fou ! Tu préfères pas la musique ? »


2- Mélina


   J'avais une copine martiniquaise, attachée de presse à MFM. J'ai tapé son numéro sur mon mobile. Si j'étais un salaud ? Je me le demande encore. En tout cas, c'est à partir de là que tout a démarré : producteurs, studios, chanteurs... Mélina et moi, on s'est fait un fric pas possible sur les Antilles ! On se foutait de tout. Elle était douée, très douée pour les contacts. J'avais mal au poignet à force de signer des contrats.
   Un soir, je me souviens, nous étions en Guadeloupe. Mélina me tendait une flûte de champagne. Son sourire resplendissait. Nous avions loué une suite avec vue sur la mer des Caraïbes, dans un super hôtel du Gosier.
   « On a signé avec Jacob, t'es content, Yann chéri  ? »
   Dans ma tête résonnèrent les premiers accents de " Wep ! " Je dis :
   « Non, mais attends, là... C'est avec elle que je veux être, rien qu'avec elle !
   — Tu parles de qui ?
   — De Katia, tiens ! Ma chérie, celle qui me fait danser debout et couché, t'as pas idée comme j'ai envie de retrouver sa peau... »
   Mélina se pencha vers moi. Le décolleté de sa robe de soirée s'ouvrit, abyssal... Elle comprenait mal. Notre société de production faisait beaucoup d'argent. Elle avait oublié son petit boulot sur MFM et surfait depuis deux-trois ans sur la vague.
   — Merde ! Yann, tu me prends pour quoi ? Je t'aime, moi ! On va pas zouker comme des malades ! Réveille-toi, doudou, t'es vraiment un mako ! »
   Sa main glissa entre mes jambes. Elle était partie dans son grand numéro de séduction et n'allait pas tarder à...
   J'étais ailleurs. Je pensais à Katia. À mon bel et tendre amour... Il était temps de me tirer d'ici !


3- Yann

   « Allô ? Qui ça ? L’homme de ma vie ? J'suis pas d'humeur à ce qu'on me prenne la tête ! Qui êtes-vous ? »
   Il m’a bien fallu trois ou quatre minutes pour comprendre que c'était Yann. Oui, évidemment, je me souvenais cette nuit de folie sur la plage de Saint-François… J’avais une très bonne mémoire et, depuis une inoubliable dispute avec un certain Daniel, je rangeais soigneusement mes aventures, chacune dans son tiroir en tâchant de ne pas mélanger les étiquettes.
   « Oui, Yann, que me vaut ce plaisir? demandai-je en bâillant. Que devient le tombeur de ces dames ? Tu aurais pu m'envoyer une carte postale !
   — J’ai pas trouvé de timbre, dit-il. C’est avec toi que je veux être. Faut absolument que je te voie. Je serai dans une demi-heure en bas de chez toi. J'ai un plan d'enfer !
   — O.K darling, articulai-je avec difficulté. Si tu me laisses le temps de faire un peu le ménage, on se voit dans moins d'un quart d'heure ! »
   Au moment où je raccrochais, la masse de muscles qui me tenait compagnie depuis deux jours se retourna lourdement :
   — Qui c’était à c’t’heure ?
   — Ah, parfait, tu ne dors pas… Tiens, voici tes affaires, tu t’en vas. »
   Je regardai s’éloigner le petit cul ferme, un peu serré dans son caleçon à fleurs. Les bras chargés de ses quelques effets, l’air surpris, et pas bien réveillé… Il était gentil, Miguel, trop gentil.
   Le plus fou de tous serait bientôt en bas. Salaud de mako que j'adorais ! Dans quelle foutue galère allait-il encore nous mettre ? J'avais hâte de le toucher !
   En moins de deux, j’ai effacé toute trace du beau Miguel. Entendre la voix de Yann m’avait rendu le goût du risque et des aventures aussi folles que foireuses. Les verres dans le lave-vaisselle, les fleurs du jour et les chocolats de la veille, dans la poubelle. J’ai même changé les draps, en souriant. Avec Yann, mieux valait se tenir prête. Bien-sûr, je n’oubliais pas qu’il ne venait pas juste pour mes beaux… yeux. Il avait toujours une nouvelle idée, braquage ou arnaque, mais pour qu’il ait envie de le faire avec moi, ça devait être le coup le plus tordu du siècle.
   Quatre heures vingt-cinq. Une sonnerie brève à l’interphone. C’était lui.
   — Oui ?
   — Wep ! Wep ! Wep ! »
   Voilà qui donnait clairement le ton. J’avais bien fait de préparer la chambre.

   « C'est quoi ton plan ? demanda Katia. La Banque Mondiale ? Les fonds de pension américains ? Tu sais que tu me fais peur... »
   Je caressai le dos de ma belle chérie. Nous étions allongés chez elle.
   — Non, rassure-toi, dis-je, je vise seulement plusieurs centaines de milliers de dollars, ainsi que la peau du nouveau président de Région...
   — T'es complètement fou !
   — Pourquoi pas, il me faut juste un ingénieur en haute technologie et un expert en explosifs, t'aurais pas ça dans tes relations ? »
   Katia tourna son corps contre moi.
   — J'ai, fit-elle. Une copine et un copain qui pourraient marcher dans ton truc. Mais tu sais, c'est vraiment des cons ! »
   Je souris :
   — M'en fous. Le principal, c'est qu'ils disent banco ! Et surtout qu'ils soient capables de réaliser l'opération avec nous. Car tu en seras, ma belle. On ne se quitte plus !
   — Ils sont très bons, dit-elle. Mais ils vont nous balancer des vannes sans arrêt...
   — T'en fais pas, chérie, j'ai de quoi leur répondre. Ils sont où ? »
   Je caressai son ventre doré.
   — En Belgique, répondit Katia. Charline et Paulo. Je peux les appeler sur mon mobile. Mais après, tu me promets d'être avec moi, rien qu'avec moi. J'ai encore envie... »
   Je souris en glissant une main entre ses cuisses.
   « Je leur offre le voyage et le séjour, fis-je. J'ai confiance en toi ! De toute manière, on les baisera ! »
   Katia semblait si bien contre moi que j'en oubliais presque tout. Je ne lui avais pas encore expliqué quelle place elle tiendrait dans ce que j'avais baptisé l'Opération 2005. Mais je la connaissais. Faudrait pas trop attendre !


4- Le lolo, c'est comme le Loto


   En fait, j'avais préparé ma sortie de longue date.
   Ça avait commencé bizarrement.
   Je n'avais plus de cigarettes et cherchais un lolo encore ouvert à trois heures du matin. C'est ainsi que je m'étais retrouvé à Carénage, zone proche de Pointe-à-Pitre et qualifiée dans les guides touristiques d'endroit à éviter dès la nuit tombée. On rencontrait là une faune peu recommandable : trafiquants, putes et truands, dealers en tout genre, sans parler des zombies imprégnés de rhum qui saisissaient la moindre occasion pour provoquer des bagarres. Il me manquait une bonne dose de nicotine. Ça, c'était clair. Pour le reste, comment dénouer la vérité de l'affabulation ?
   Je trouvai enfin un lolo éclairé et garai aussitôt ma Porsche Boxster sur le bord de la route.
   L'intérieur semblait calme. Dix personnes tout au plus. Plusieurs tables étaient occupées par des joueurs de dominos. C'était à qui ferait claquer le plus fort son carré sur la table. D'autres zombies s'imprégnaient en écoutant un mauvais reggae, certains jouaient aux cartes. Derrière le bar, une femme aux cheveux roux frisés essuyait des verres, le visage penché, visiblement lasse. J'hésitai à lui donner un âge. Elle était plutôt jolie et portait une robe imprimée façon léopard.
   — Vous avez des cigarettes ?
   Elle leva son visage vers moi. Ses yeux avaient le vert profond des coraux et sa bouche semblait retenir un éternel sourire.
   — Pani pwoblem. Je te sers quoi ? »
   C'était de bonne guerre. Passé trois heures du matin, nul ne pouvait prétendre acheter des cigarettes sans accepter de boire quelque chose.
   — Une bière, fis-je.
   — Va t'asseoir, je te l'apporte. »
   Et voilà le piège qui se referme, pensai-je, tout en cherchant une table libre. En fait, je n'avais pas out à fait tort...
   Quelques minutes plus tard, après que la femme eût posé sur la table verre, bouteille et cigarettes, un homme s'asseyait face à moi.
   Il avait une sale tête. Ses yeux étaient vides et ses cheveux collés par la crasse.
   — Paie-moi un verre, dit-il.
   — Je ne paie de verre qu'à mes amis, répondis-je.
   — Mais je suis ton ami, balbutia l'homme. Tu veux de la poudre, une femme, un flingue ?
   — Merci. Je dois partir... »
   Je commençais à me lever quand l'autre me saisit par le revers de mon veston :
   — Tu roules en Porsche, petit blanc, et tu veux pas payer un verre à Tonton Yoyo ! »
   L'homme me secouait, comme pour m'arracher Dieu sait quel aveu. Puis il me tira vers lui. Sa force était décuplée par la folie. Il renversa la table dans un fracas de verre brisé, puis me frappa au visage.
   C'était trop ! Je répliquai sans attendre. J'avais un peu touché aux arts martiaux dans ma jeunesse... Le tranchant de ma main s'abattit sur la clavicule gauche de Tonton qui se mit à hurler.
   Les joueurs de dominos s'approchaient, escortés par quelques joueurs de cartes, tous visiblement prêts à en découdre.
   J'évaluai rapidement la situation, saisis une chaise et la balançai dans la modeste ampoule qui éclairait la salle. Tout fut plongé dans l'obscurité.
   Alors, les coups se mirent à pleuvoir ! Chacun frappait sans chercher à savoir qui se trouvait devant. Certains hurlaient, d'autres gémissaient, tous me cherchaient. Quant à moi, je n'avais qu'une idée en tête : rejoindre ma voiture au plus vite. Une douleur vive montait de mes côtes et mon crâne avait reçu un sale coup. La musique s'était tue. J'imaginais que la fille avait pris ses jambes à son cou...
   La Porsche brillait à quelques mètres. J'étais sorti de l'arène !
   C'est au moment d'ouvrir la portière que j'entendis les gémissements.
   Un homme se traînait sur le sol, tendant une main vers moi.
   « Aide-moi, je t'en prie, aide-moi ! »
   J'hésitai. Était-ce un piège ? L'homme insistait, visiblement mal en point. Il gémissait et suppliait.
   « Je suis blessé ! Je vais crever ! »
   Je me suis approché, me suis penché sur lui. Il avait reçu un méchant coup de couteau au ventre. Son pantalon suintait, rougi par le sang qui s'échappait de la blessure. Oubliant ma propre douleur, je l'ai pris sous les épaules, puis l'ai porté jusqu'à la Porsche. Il n'était pas question de le laisser là. Les "Urgences" feraient le reste...


5- Bébé le Miraculé


   J'ai horreur des hôpitaux. Je n'ai jamais supporté leur froideur et l'odeur de l'éther me rend malade. C'est pour moi l'antichambre de la mort.
   Je me rendis pourtant plusieurs fois à l'hôpital de Pointe-à-Pitre pour visiter celui que les infirmières avaient baptisé "Bébé le Miraculé".
   C'est vrai qu'il était passé à deux doigts de la mort.
   Quand je l'avais déposé aux Urgences, il ne devait pas rester beaucoup de sang dans son corps, témoin l'état de la banquette arrière...
   La première fois que je suis entré dans la chambre, j'ai su qu'il allait se passer quelque chose d'important dont je ne sortirais pas indemne.
   Je me suis approché du lit.
   L'homme avait été rasé et coiffé. Il était sous perfusion. Des tubes reliaient diverses fioles à des aiguilles qui s'enfonçaient dans ses veines. Quelques appareils ronronnaient, à la fois rassurants et inquiétants...
   Je me sentais impuissant, me demandant encore pourquoi j'avais téléphoné à l'hôpital pour avoir des nouvelles de cet homme que je ne connaissais pas. Après tout, j'avais fait le nécessaire et j'aurais pu m'en tenir là.
   Ses yeux s'ouvrirent.
   Je m'approchai.
   « Merci, petit, je te revaudrai ça ! »
   C'était un murmure à peine audible, comme une petite chanson...
   Déjà les yeux se refermaient. J'étais seul tout à coup. Fallait-il partir ou rester près du lit en attendant que les yeux s'ouvrent à nouveau ? J'avais finalement décidé de m'éclipser.
   Mais j'étais revenu. Plusieurs fois.

   L'état de Bébé –j'avais horreur qu'on l'appelât ainsi– s'améliora rapidement. L'homme avait une forte constitution. Il avait dépassé la soixantaine et ce n'était pas la première fois qu'il prenait un mauvais coup. Il avait été transféré dans un autre service où une chambre individuelle lui avait été allouée.
   — Comment vas-tu, petit ?
   Incroyable, c'était lui qui me demandait comment j'allais ! Que fallait-il répondre ?
   L'homme poursuivit :
   — Tu sais, certaines personnes veulent ma peau. Alors, cette soirée où tout a dégénéré, où tout le monde tapait sur tout le monde, c'était l'occasion rêvée. Mais tu n'y es pour rien. Au contraire, c'est toi qui m'as sauvé. »
   J'avais oublié les coups que j'avais reçus. Les plaies cicatrisaient et la bagarre générale restait un souvenir parmi d'autres.
   — Oui, répondis-je, je ne pouvais pas vous laisser sur le bord de la route...
   — Si, petit, tu aurais pu le faire. Tu aurais pu sauter dans ta voiture, trop content de sauver ta propre vie ! »
   J'ai souri.
   — J'ai vu le chirurgien qui s'occupe de vous. Dans quelques jours, vous serez dehors ! On se boira un ti' punch pour fêter ça ! »
   Le visage de l'homme se durcit.
   — Non, petit, je sais que je ne sortirai jamais d'ici. Je sais que ma vie va finir. J'ai reçu des signes... Écoute-moi, maintenant. J'ai beaucoup de choses à te dire. »
   J'ai rapproché ma chaise du lit, tendant l'oreille, soucieux de ne rien perdre.
   L'homme reprit :
   — Je m'appelle Lucien Chanfort. À quatorze ans, je coupais la canne toute la journée. C'était épuisant. J'avais les mains en sang. Pourtant mon père me battait tous les soirs avec sa ceinture. Ma mère pleurait et priait Dieu en silence. Une nuit, j'ai réuni quelques affaires et je suis parti. La lune brillait dans le ciel, et je marchais devant, toujours devant. Je n'avais qu'une idée en tête : partir le plus loin possible pour en finir avec cette vie pire que chien... J'ai marché jusqu'à Pointe-à-Pitre. Tu sais, c'était moins grand qu'aujourd'hui. Il y avait très peu de voitures. J'ai trouvé une place chez un vendeur de drap. C'était un Libanais qui tenait boutique dans une petite rue du centre. Il ne m'a pas demandé d'où je venais. Il a simplement dit : « Écoute, petit, tu livreras le drap et tu feras le ménage dans la boutique. En échange de ton travail, tu pourras dormir ici et je te donnerai chaque jour de quoi manger. » C'était un brave homme. J'aimais plier le drap ou les étoffes avec lui, puis les charger sur mes épaules. Ensuite, je partais, fier, me perdant parfois dans les ruelles. Quand j'ai quitté sa boutique, six ans plus tard, j'aurais été capable de faire mes livraisons les yeux bandés. »
   Je l'écoutais et ses mots me berçaient. J'aurais pu l'écouter pendant des heures. Mais la voix de l'infirmière brisa la magie :
   — Il faut partir, monsieur, l'heure des visites est terminée ! »
   Je me levai et, m'adressant à l'homme :
   — Je reviendrai demain, Lucien. Vous me direz la suite. »
   Le vieux ne me répondit pas. Ses yeux s'étaient fermés. Mais je savais qu'il m'avait entendu...


6- Complices


   Aéroport Pôle-Caraïbes. Vingt minutes de retard ! Nous attendions, un peu nerveux, l’arrivée des deux compères. Pour tuer le temps, j’avais préparé Yann à la rencontre des personnages. Je lui avais parlé de leur inculture, de leur penchant pour la bouteille, de leurs jeux et blagues favorites, de leur manie de parler Wallon à tout bout de champ, et puis de leurs clichés sur les îles : paradisiaques et primitives à la fois…
   « Ils sont ensemble ? demanda-t-il. Je veux dire…
   — S’ils couchent ensemble ? Non, jamais de la vie ! Paulo ne s’intéresse qu’aux femmes qu’il n’aura jamais, quant à Charline, son type d’homme, c’est qui veut… Donc pas lui !
   — Il va falloir leur expliquer pour les vêtements. C'est quoi ce look ? Tu fais pas deux pas dans la rue, aussitôt t'es flashé... », soupira Yann comme je lui montrai du doigt mes potes qui s'activaient autour de leurs bagages.
   Charline était toujours aussi grande et gauche. Je ne me souvenais pas qu’elle fût aussi pâle. Cheveux courts, valises sous les yeux, comme à la main. Paulo, toujours aussi bedonnant. Tous deux portaient des « chemises cocotier » comme on n’osait plus en faire dans les années soixante-dix, en plus colorées peut-être. Les bermudas kaki identiques et les lunettes de soleil semblaient tout droit sortis du Kit du touriste ringard. Des gens se retournaient sur leur passage. Après un bref sourire, nous nous avançâmes vers eux.
   « Oufti ! fé tchôd !1 »
   Ça commençait bien…


______________
1- Ouf ! Qu'il fait chaud !


7- Lucien


   Fidèle à ma promesse, je suis allé aux visites le lendemain. Je sentais bien que Lucien était sur le point de me confier un secret important. Et puis, une sorte de complicité s'était établie entre lui et moi, un truc qui ne demandait qu'à s'affirmer. Je poussai doucement la porte de la chambre et restai là, cloué sur place. Le lit était vide. Tout avait été nettoyé, rangé, aseptisé, comme pour accueillir un nouveau patient...
Je me suis aussitôt précipité à la Réception.
   — Où est-il ! ai-je gueulé en secouant l'infirmière. Sa chambre est vide !
   — Calmez-vous, Monsieur. De qui parlez-vous ? »
   — Lucien Chanfort. Il était hier encore dans la chambre 184 ! »
   La femme compulsa un registre écorné. Elle n'en finissait pas de tourner et de retourner les pages.
   — Ah, voilà, fit-elle. Lucien Chanfort. Il est en Cardio, service du Professeur Deschamps, 4e étage, chambre 219. Vous êtes un parent ?
   — Je suis un ami, ai-je répondu. Je dois absolument le voir. Qu'est-il arrivé ?
   — Accident cardiaque. Vous ne pourrez pas le voir longtemps. Venez avec moi... »

   Lucien était à nouveau entouré de tout un arsenal d'appareils clignotants. Il avait retrouvé les perfusions et affichait une mine de cadavre.
   Je m'approchai du lit.
   Aussitôt ses yeux s'ouvrirent.
   — Pas de chance, petit, je n'aurai pas le temps de tout te raconter... »
   Il parlait d'une voix faible et semblait éprouver de la peine à respirer.
   — En septembre 1978 –j'avais tout juste trente-cinq ans#8211; j'ai fait un casse très important en dollars. Tu trouveras tous les détails dans le France-Antilles de l'époque... J'ai été repris, jugé, condamné à vingt ans. Un vigile avait été tué et un autre blessé.
   — Tu avais des complices ?
   — Laisse-moi parler, petit, sinon, on n'arrivera jamais au bout... Oui, j'avais deux complices. Jean-Yves s'est fait descendre pendant le coup. Il avait dix-huit ans... L'autre, Georges, nous avait donnés. Tu comprends la haine que j'ai accumulée contre lui pendant mon séjour en prison, et même après ? Avant que les flics me reprennent, j'avais planqué la caisse en lieu sûr. Tu te doutes bien qu'ils m'ont cuisiné pour savoir où elle était, cette foutue caisse... Ils m'ont même offert une remise de peine en échange. J'ai jamais craqué. J'ai tiré dix-sept ans. Sorti de taule en 95, j'ai retrouvé un semblant de vie normale. Petits boulots par-ci, par-là... J'ai rencontré une femme adorable qui m'a donné une fille. On déménageait sans cesse. Oui, tu penses bien qu'un tas de gens avaient lu les journaux et qu'ils s'en souvenaient, même après tant d'années... Alors, les plaisanteries, les flatteries et les menaces, j'ai tout connu ! Pas question d'aller récupérer la caisse... »
   Lucien se mit à tousser, pressa ses mains contre son cœur.
   La courbe de l'électrocardiogramme faiblissait. Je m'apprêtais à sonner l'infirmière, mais il retint ma main.
   — Ça va aller, petit, dit-il, fais-moi boire le verre. Oui, celui-là. Dedans, y'a un tonicardiaque. Ça soutient... »
   Après avoir bu, Lucien reprit :
   — Je me savais surveillé. Pas tellement par les flics, plutôt par les privés qui bossaient pour les compagnies d'assurance qui avaient dû casquer... J'avais décidé d'attendre. Et j'ai attendu des années ! C'est seulement quand la compagnie de terrassement SORAP a décroché le chantier de La Mulâtresse Solitude que j'ai saisi l'occasion...
   — La Mulâtresse Solitude ? ai-je soupiré. C'est quoi, ce truc ? »
   Lucien sembla sourire.
   — Laisse-moi continuer, sinon je vais perdre le fil... Je bossais pour la SORAP. J'étais conducteur d'engin, un bon petit boulot de réinsertion sociale, comme on dirait aujourd'hui. On devait creuser et installer la base d'une statue qui serait imposante. C'était un gros chantier. Avant que la dalle en béton soit coulée, j'ai récupéré la caisse et suis allé, de nuit, la déposer au fond du trou. Le lendemain matin, j'aidais les bétonnières à manœuvrer... Tu imagines ? Une caisse contenant plusieurs centaines de milliers de dollars planquée sous une statue, à l'entrée de Pointe-à-Pitre ? Elle y est toujours ! Sous La Mulâtresse, deux mètres à peine sous le béton. Elle est pour toi, mais faudra la gagner.
   — Comment ?
   — Là, c'est toute la question. Soit t'en as assez là-dedans (Lucien se tapa sur le front), soit tu laisses tomber... Mais je n'ai pas fini. Je t'ai parlé de Georges, tu te souviens ? Ce salaud qui nous avait donnés. J'avais bien essayé de l'approcher pour lui régler son compte. Mais il était très protégé. Pendant que je comptais les jours dans ma cellule, il s'était lancé dans la politique et vendait des promesses. Ça marchait bien pour lui, tellement bien qu'il a été élu Président de Région l'année dernière ! »
   Lucien s'agita. Ses traits se durcirent.
   — Promets-moi de faire tomber ce salaud ! Je veux sa peau. Tu es intelligent, tu vas le mouiller jusqu'au cou. Je peux te fournir tous les contacts. Tu iras voir ma femme Leila. Je l'ai mise au courant. Elle te remettra une mallette qui contient des documents... »
   Lucien ferma les yeux.
   Je compris que j'avais mis le doigt dans une mécanique qui risquait bien de me broyer. Et si le vieux avait pété les plombs en cours de route ? S'il avait tout inventé ? Assis sur une chaise de métal peinte en blanc, au chevet d'un mourant, je me sentais tout à coup vidé.
   Le tracé de l'électrocardiogramme faiblissait. La lumière rouge du bip s'éteignit. Je regardai autour de moi. Tout était froid. Il fallait partir, retrouver la rue. Vite. Je dis :
   « J'irai voir ta femme. Je l'embrasserai pour toi. Je te promets de faire ce que tu me demandes. Tu peux dormir en paix... »


8- Wallons


   Nous avions pris la Clio de Katia. Je tenais à ménager mes effets.
   — Ça ira pour les bagages ?
   Je saisis une valise.
   Charline poussa de hauts cris :
   — Hé, fais gaffe ! J'ai apporté des trucs fragiles !
   — Oui, peut-être, n'empêche que pour l'opération, c'est moi qui te fournirai tout le matos... Ne perdons pas de temps ! »
   J'ouvris les portières, m'assis derrière le volant et tournai la clé. Ma belle Katia se pencha. Ses lèvres effleurèrent les miennes.
   — Vola qu'i rataque a se letchî! Li lumire dè djou è li niur dèl nûtt…2
   — Va ti fé corru arrèdje3, Paulo ! »
Katia connaissait donc des insultes en wallon. Je ne fus pas le seul surpris lorsqu’elle poursuivit sur un ton plus que sec :
   — Clô t' gueuye ou Rimouss è't mohonne4 »
   Nous sortîmes de l'aéroport, pour emprunter la rocade en direction de Pointe-à-Pitre. J'avais loué une grande villa, avec piscine et vue sur la mer à Sainte-Anne. Il fallait les impressionner, ces deux ploucs. Je roulais vite et jetais de temps à autre un coup d'œil dans le rétroviseur. C'est vrai qu'ils étaient choux dans leurs bermudas. Drôles, je les trouvais drôles, mais j'avais appris à me méfier de ceux qui jouent les tèbès5 , pour mieux rafler la mise. En tout cas, ils ne perdaient pas une miette du paysage et ne manquaient pas de faire des commentaires du genre « Qué solo !6 » ou de poser des questions auxquelles personne ne pouvait répondre, comme : « dji m' dimande si va plour'e7. »
   Ça roulait bien. Ma main droite caressait les cuisses dorées de Katia... On avait passé la sortie du Gosier.
   — Regardez, s'écria Charline, la mer ! Comme c'est beau !
   — Y'a intérêt que c'est beau, fis-je, vous allez vous éclater !
   — Sans blague ? Tu veux dire que tu voulais nous payer des vacances ? Fallait le dire tout de suite...
   — Non, répondis-je, c'est pas ça. On se détend quelques jours, histoire de vous faire tomber le stress et de bronzer un peu. Ensuite, je vous expliquerai une partie de mon plan.
   — Comment ça une partie, dit Paulo, méfiant.
   — Dans une affaire de ce type, fis-je, on ne met jamais tous ses œufs dans le même panier, tu comprends ? »
   Il sembla réfléchir un moment, avant de répondre :
   — Oui, je vois. Si l'un de nous se fait choper, il sera incapable de tout balancer, même sous la torture. C'est ça, chef ?
   — Exact, fit Katia en guidant ma main plus haut et plus fort.
   — C'est un boss, ton homme, soupira Charline, pas comme la larve qui gît à mes côtés...
   — Ti !T e-st on dmée cougnie !8 »
   Je compris que balancer des vannes était chez eux comme une seconde nature...


______________
2- Voilà qu'ils recommencent à se lécher. La lumière du jour et le noir de la nuit...
3- Vas te faire f… !
4- Tu la fermes ou tu rentres chez toi !
5- TDes idiots, des demeurés.
6- Quel soleil !
7- Je me demande s'il va pleuvoir.
8- Toi ! Tu n'es qu'une demi-folle !


9- Leila


   Je trouvai la case de Leila dans le quartier le plus pourri de Pointe-à-Pitre. Un endroit sordide, tellement sordide qu'un projet de réhabilitation était sorti des cartons des ingénieurs... quelque dix ans plus tôt.
   C'était incroyable ! Lucien s'était emparé de plusieurs centaines de milliers de dollars, et sa femme vivait là, plus bas que la misère.
   Je frappai contre la tôle.
   — Leila ! criai-je. Je viens de la part de Lucien. »
   Des bruits s'élevèrent à l'intérieur.
   — Ki moun’ ki la ?9
   — Je m'appelle Yann. Votre mari m'a parlé d'une mallette.
   — Attenn’ ti tak, an ka vinn wouvè10.
   La porte grinça, s'ouvrit lentement. Je retenais mon souffle. Qu'allais-je découvrir ? Qui vivait là, oublié du monde, méprisé, banni ? J'avais envie de partir, de tout abandonner, de rejoindre ma Porsche que j'avais sagement garée sur le port. Mélina caresserait mon corps, le masserait comme elle savait si bien le faire. Tout serait vite oublié. Plus de Mulâtresse Solitude, plus de dollars, plus de vengeance par procuration...
   — Alors, c'est toi. »
   Leila était devant moi.
   Je me mis à trembler. Pourquoi me mettais-je toujours dans des situations impossibles ? Et pourquoi le soleil s'acharnait-il à me marteler la tête comme s'il voulait la faire exploser ?

   Quel âge pouvait avoir la femme qui se tenait en face de moi ? Pas plus de quarante-cinq ans, me soufflait la logique, et son allure générale confirmait mon calcul. Pourtant les yeux qui me fixaient semblaient vieux de plusieurs centaines d’années. Pire encore, j’eus l’impression qu’à travers ce regard, c’était une dizaine d’yeux qui me scrutaient.
   Vêtue d’une espèce de boubou noir, elle avait noué ses cheveux dans un foulard de la même teinte. Une odeur de « pois doux » m’envahit les narines. C’était, m’avait-on dit, le parfum du diable et de ses adeptes.
   « Suis-moi ! » ordonna-t-elle.
   La porte se referma, me coupa de la lumière rassurante du jour. J’eus le temps de maudire la mémoire de Lucien, avant que l’obscurité ne m’avale complètement.

______________
9- Qui es-tu ?
10- Attends, je vais ouvrir la porte.


10- La mallette


   Nous étions chez moi. Une petite case toute simple que je louais dans les Grands-Fonds. J'avais raconté toute l'histoire à Katia. Ma rencontre avec Leila la laissait incrédule.
   — Tu veux dire que tu n'as aucun souvenir de ce qui s’est passé ensuite ? Mais la mallette, tu l’avais, c’est bien ça ?
   — Oui, c’est comme je te dis. Je me suis retrouvé assis dans la Porsche, avec une migraine épouvantable. J’avais tout : mes papiers, mes clefs, mes vêtements… »
   Elle éclata de rire.
   — Sûr que t’aurais été mal, nu comme un ver, en plein Pointe-à-Pitre !
   — Peut-être, n’empêche que je ne supporte pas l’idée que quelques heures de ma vie m’aient été ainsi volées.
   — Quelques heures ?
   — Oui, il faisait nuit noire lorsque je suis rentré, crevé. Je me demande si elle ne m’a pas…
   — Ça ne fait pas l’ombre d’un doute, fit Katia. À sa place, et même sans ses pouvoirs de sorcière, j’aurais tout fait pour séduire un homme tel que toi ! »
   Elle rit encore, avant de demander :
   — Et la mallette ?
   — Je l'ai planquée et j’ai rejoint Mélina pour…
   — Non, ce que je te demande, c’est : qu’y avait-il dedans ? »

   Yann tira de dessous le lit une vieille mallette grise qu’aucun cadenas ou système sophistiqué ne protégeait. Une odeur de vieux papiers me chatouilla les narines. Plusieurs coupures de journaux avaient été rassemblées dans une grande enveloppe de papier kraft. Toutes avaient trait aux activités d'un certain Georges Vermont.
   « Le complice de Lucien, précisa Yann, monsieur le président du Conseil Régional. »
   On pouvait en effet suivre, année après année, élection après élection, son parcours politique. Il y avait aussi un article de France-Antilles sur le fameux casse de septembre 1978. Une seconde enveloppe contenait des documents, qui portaient trace de l’implication de Vermont dans des magouilles diverses. Détournements de fonds publics, clientélisme, chantage... Un petit carnet était couvert de noms, d’adresses et de numéros de téléphone.
   — Le nom de Lucien est un sacré sésame, remarqua Yann. J’ai rencontré la plupart de ces personnages. Tous sont liés à l'U.G.T.G ou au milieu indépendantiste. Il y a aussi quelques rivaux politiques qui ont des comptes à régler avec Georges Vermont. Impressionnant... J'ai obtenu leur soutien pour l'opération et ses suites.
   — Ses suites ?
   — Ben, oui. N'oublie pas la promesse que j'ai faite à Lucien. On va se le faire en beauté, ce pourri ! »
   Il fouilla encore dans la mallette, en sortit une enveloppe ordinaire, ouverte au coupe-papier et adressée à un certain Pierre Angot.
   — C’est pour l’écriture et la signature de Vermont. On demandera à ta copine de fabriquer un faux. Ce que j’ai en tête, c’est un cocktail de mensonge et de vérité, tellement cohérent, qu’il aura du mal à s’en dépêtrer sans s’enfoncer davantage. J'ai quelqu'un au Conseil général, un jeune loup plein d'ambition qui n'hésitera pas à glisser certains feuillets dans les tiroirs de son patron... »
   Ça semblait tenir la route.
   — Ok, je marche ! » m'écriai-je.
   Surprise dans les yeux de Yann. J'étais prête à parier qu'il ne s'était jamais posé la question.
   — Y'a aussi ça, fit-il, en extrayant un petit ours en peluche de la mallette magique. Qu'en penses-tu ? C'est peut-être un gri-gri ?
   — N'y touche surtout pas ! Tu vas encore te retrouver malade au volant de ta Porsche...
   Yann sourit.
   — Chérie ! Si c'est avec toi, je n'ai rien contre... »


11- Séjour de rêve


   Yann avait bien fait les choses. La villa était immense et offrait une vue splendide sur la mer. Grand seigneur, il nous avait montré nos chambres, à Paulo et à moi.
   — Vous serez bien ici, avait-il dit. Prenez votre temps. Les frigos sont bourrés de boissons fraîches. Vous pouvez aussi piquer un plongeon dans la piscine, si ça vous dit. Pour l'heure, Katia et moi... »
   Oui, compris, pas la peine de me faire un dessin. À la façon dont ils se regardaient... Allait-il nous accorder la permission de minuit, notre cher patron ? Il s'était bien gardé d'évoquer d'éventuelles sorties en boîte. Merde, moi aussi j'avais envie d'un mec !
   Je retrouvai Paulo assis à la cuisine. Il sirotait un grand verre de jus de fruits.
   — C'est bon, ce truc ? demandai-je.
   — Pas mauvais, fit-il en grimaçant. Un peu spécial... »
   Je me servis à mon tour.
   — Charline, t’en penses quoi de ce Yann ? demanda-t-il.
   — Plutôt beau mec...
   — Que t’es biesse, soupira-il. Comment tu le sens ?
   — Pour l'instant, très correct ! Disons que je lui mets dix sur dix pour la réception. »
   Paulo posa son verre et repoussa sa chaise.
   « Mouais… Chais pas trop. Il roule en Porsche, il nous reçoit dans cette baraque qu'il a louée un bon paquet de fric, certainement pour nous en foutre plein la vue ! Alors, de deux choses l'une : soit il est riche comme Dreyfus…
   — Crésus !
   — Ouais… c’est pareil. Soit il est pété de thunes, et je vois pas pourquoi il ferait ce casse, soit c’est un dangereux mégalo.
   — Si Katia lui fait confiance, tu peux croire que…
   — Je sais bien, mais je te rappelle que nous sommes à huit mille kilomètres de Liège. Y a même pas moyen de trouver une bonne trappiste dans son paradis à la con ! Et d’ailleurs, elle est où, cette putain de piscine ? »
   Paulo râlait encore quand il mit le pied sur la terrasse. C'était pour la forme, et je le voyais plutôt rassuré. Mais il n’avait pas tout à fait tort de se montrer prudent. Après tout, nous risquions gros sur cette affaire dont Yann ne nous avait encore rien dit. De mon côté, j’avais décidé de tenter ma chance. Avec tout le fric que je pouvais en espérer, je m’installerais ici, ou sur l’île voisine. Oui, cette vie commençait à me plaire...


12- Confidences


   Yann m'avait aimé comme un fou, puis nous avions tous deux sombré dans un demi-sommeil. Quand nous reprîmes conscience, la nuit commençait à tomber. Nous échangeâmes un long baiser.
   — N'oublions pas nos invités, dit-il, tout sourire.
   Il était beau, mon doux amour. Je le sentais très sûr de lui.
   — Dis-moi, Yann, on dirait que tu as investi un bon paquet de fric dans cette affaire...
   Il prit encore mes lèvres.
   — Oui, mais ça va nous rapporter mille fois plus !
   — Et le fric, tu le tiens d'où ? Je suppose qu'il t'est tombé du ciel !
   — Rassure-toi, non. Je l'ai gagné tout à fait honnêtement. Disons que ça représente ma part dans une affaire assez lucrative... »
   Il me parla de studios, de musique, d'argent facile, puis de son associée, une certaine Mélina.
   — Très jolie fille, ajouta-t-il rêveur, et excellente en affaires, ce qui ne gâchait rien… »
   Je me jetai sur lui, toutes griffes dehors.
   — Salaud ! T'es vraiment un mako ! m'écriai-je.
   — C'est ce qu'elle m'a dit quand je l'ai quittée, répondit-il tranquillement. Que veux-tu, Wep !, ça a été le signal : il me fallait te retrouver à tout prix.
   — Tu veux dire que tu avais préparé en douce ton Opération 2005 et que tu attendais le bon moment pour te tirer. C'est ça ? »
   Yann sourit.
   — Comme toujours, Doudou, t'as tout compris ! »
   On cogna discrètement à la porte. Paulo venait aux nouvelles.
   — Dites, les tourtereaux, si on allait se bouffer une pizza ? J'ai lu dans un guide qu'ils en font d'excellentes à l'Americano... »


13- L'Americano


   Excellentes, les pizzas ? Oui, possible. En tout cas, le cadre n'était pas exceptionnel. L'Americano s’adressait surtout à une clientèle de touristes de passage. Peu d’habitués. On pouvait y passer toute une soirée sans se faire remarquer. C'était une grande pizzeria construite en bois à deux pas de la mer. Une vaste salle avec des tables réparties en estrades, au centre un bar et, sur la gauche, le four à bois. Il y avait aussi un billard américain, de la musique techno et de la bière. Ah, la bière...
   À peine assis, les deux Wallons s'enquirent de la qualité des différentes marques.
   — Je n'y connais rien, avoua Yann. Vous avez le choix entre la Carib, la Corsaire, la Stella Artois, ou la Heinkein... À votre place, je tenterais plutôt un ti' punch ou un planteur, histoire de me mettre dans l'ambiance locale.
   — Pourquoi pas, dit Paulo. Dis, il fait moite par chez toi... »
   Il s'épongea le front en soufflant.
   Charline portait un grand chapeau de paille jaune et une robe à fleurs de couleurs vives. Elle s'était assise en face de Yann et scrutait la carte des menus.
   — C'est quoi le chatrou ? demanda-t-elle.
   — C'est un chat avec un trou ! rigola Paulo. Tu sais, ce truc poilu... »
   Katia serra la main de Yann.
— Toujours aussi drôle... » soupira-t-elle d’un air désolé, avant de faire signe à une serveuse.

   La sono balança Approved Bootleg Megamix. Yann semblait apprécier, Katia aussi. Ça les démangeait d'aller sur la piste...
   Les boissons furent rapidement servies, avec quelques accras-morue.
   — Yann, fit Paulo en sirotant son ti' punch, je ne voudrais pas avoir l'air d'insister, mais Charline et moi, on nage un peu dans le flou. On est bien reçus, c’est pas ça, mais tu pourrais pas nous dire deux mots de l'opération... »
   La main de Charline s’arrêta au-dessus du plat d’accras. Katia regardait Yann qui laissa passer une poignée de secondes avant de répondre :
   — Je comprends ton impatience. Tu auras un boulot très précis à faire le moment venu. Je te fournirai les explosifs. Tu es un expert en la matière, et pour moi c'est l'essentiel. Je sais que tu as bossé pour le compte de l'armée belge et que tu as explosé deux ou trois bâtiments à toi tout seul. Bravo, t'as fait fort ! »
   Paulo baissa les yeux :
   — Oui, je sais. Certains jeunes officiers trop vite formés m'avaient refilé des données pourries... Tout a foiré. J'ai été relaxé et l'incident est passé à la trappe. Ils m'ont tout de même viré avec une petite prime. Mais comment tu sais ça ?
   Yann adressa un clin d’œil à Katia en disant :
   — J'ai mon service de renseignements... » Puis, baissant encore la voix, il ajouta : « Écoute-moi bien, Paulo, tout est prêt. L'opération se fera dans quelques jours. Je te tiendrai au courant en temps et heure, mais en attendant, sois sympa, ne me pose plus de question. »

   Un silence un peu lourd s’était installé, pendant lequel les pizzas étaient arrivées, avec de nouvelles boissons. Les jambes de Yann et celles de Katia se frôlaient sous la table. Paulo décortiquait soigneusement sa pizza pour la débarrasser de ses anchois. Et Charline, qui avait ôté son couvre-chef, regardait son assiette sans y toucher.
   Soudain, elle lâcha avec la brusquerie de quelqu’un qui se retient depuis longtemps :
   — Dis, chef, je peux m'exprimer moi aussi ? »
   Yann fit un bref signe de la tête. Katia l’imita, comme pour l’encourager. Paulo vida son verre et fixa son amie d’un drôle d’œil.
   — Tu ne nous as pas dit si nous avions l'autorisation de sortir de ta belle cage dorée...
   — T'as des idées ? demanda Yann.
   — Ben, oui... Quelques unes... » soupira-t-elle, en tournant légèrement la tête en direction du bar.
   Depuis quelques minutes, elle jetait des regards appuyés à un jeune rasta assis au bar. Elle se passait la main dans les cheveux avec une sorte de nostalgie sur le visage.
   — Vaudrait mieux éviter, dit sèchement Yann. Des tas de plans ont foiré de cette manière ! J'ai besoin de tes compétences techniques et je n'ai pas envie d'aller te rechercher à l'autre bout de l'île... Pour les mêmes raisons, pas question de ramener qui que ce soit à la villa !
   — Merde, fit Charline en souriant au rasta, tu t'en fous, toi, tu peux baiser tant que tu veux... »
Yann se força au calme. Il aurait aimé lui en coller une, mais il avait encore besoin de ses services.
   — Je ne baise pas, dit-il. Inscris bien ça dans ta base de données. »
   Paulo, sourire aux lèvres, se redressa comme pour suivre un match de tennis. Katia ne semblait pas apprécier la tournure que prenait la soirée. Elle posa une main sur le genou de Yann qui respira lentement avant de préciser :
   — C'est simple, tu choisis : soit tu t'envoies en l'air avec un beau Black le temps d'une soirée, soit tu deviens riche, très riche... »
   Yann saisit le bras de la jeune femme.
   — Je ne suis ni ton père, ni ton mari, dit-il. Rien à foutre, mais réfléchis bien. Après tu pourras te payer tous les mecs que tu voudras. »
   Il avait murmuré entre ses dents, sans la quitter des yeux.
   — Ah, ouais ! C'est cool ! fit Charline. J'aurai droit à combien ?
   — Plusieurs milliers de dollars divisés par quatre, ça te va ? demanda Yann. Ça vaut le coup de calmer sa libido, non ?
   Il souriait, de nouveau sûr de lui.
   — On va faire avec, mais tu as besoin de moi, ne l'oublie surtout pas. »
   Charline venait de marquer un point. Elle regardait droit devant elle, évitant soigneusement le bar et le rasta, toujours assis, qui jetait de temps à autre un œil vers leur table. La main de Katia caressait le genou de Yann lorsqu’il fit signe à la serveuse de renouveler les planteurs. Il avait programmé l'opération pour dans trois jours...


14- Boxster


   J’avais proposé à Katia une balade en voiture, histoire de fausser compagnie aux deux emmerdeurs. Je voulais prendre la Porsche pour la griser un peu... Ivresse de la vitesse et de la passion. J’avais une idée très précise du lieu où je la conduirais. Pas une femme qui n’ait adoré ce coin. Nous avions bien besoin d’un moment de détente et je me réjouissais déjà en imaginant son plaisir, ses rires d'enfant.
   Elle était belle, ma Katia. Une robe dorée mettait en valeur sa peau sombre et ses formes élancées. Ses cheveux coiffés en tresses fines flottaient autour de son visage.
   « Passe moi les clefs ! » lança-t-elle joyeusement, comme nous arrivions à la voiture.
   Personne n’avait jamais conduit ma Boxster, et surtout pas une femme ! Une Porsche, c’est un peu comme un stylo-plume, ça prend la marque de son propriétaire… Et puis, il fallait une conduite sportive. Sinon, quel intérêt ?
   Elle avait fait le tour de la voiture et tendait déjà la main, un sourire moqueur sur les lèvres. C’est vrai que j’avais du mal à la laisser faire, parfois.
   « Allez ! File-les-moi ! »
   Après tout, c’était Katia, ma doudou, ma chérie, ma femme… Je m’exécutai.
   « À vos ordres, mon amour ! »
   Je me laisserais conduire par elle, les yeux fermés. Je les gardai pourtant ouverts. Elle démarra en prenant des précautions qui m’agacèrent un peu. On ne conduisait pas un tel bijou comme s’il s’agissait d’une simple Clio. J’allais lui faire la remarque lorsqu’une accélération vive me colla dans mon siège. Le moteur ronronnait de plaisir. En avant pour une course sauvage !
   « Yeeehaa ! » Nous riions aux éclats, oubliant toute prudence. Les virages se penchaient pour nous laisser passer. Les arbres étaient tout défrisés après nous, la route défilait en ondulant de la croupe. Je me détendis complètement. Il y avait si longtemps que je ne m’étais laissé porter.
   — Où allons-nous ? criai-je pour me faire entendre.
   — Tu verras bien ! » hurla-t-elle, avant de changer de vitesse.
   Oui, évidemment… Elle emprunta des routes que je ne connaissais pas, s’enfonçant toujours plus profond dans l’intérieur des terres.
   Lorsqu’elle s’arrêta et annonça « Nous y sommes ! » j’étais complètement perdu. Il y avait des arbres et une espèce de clairière où l’herbe était d’un vert à pleurer. Plus loin, un bruit que je n’identifiai pas immédiatement.
   « La rivière. » expliqua Katia. Il me sembla ne l’avoir jamais bien regardée. Elle était dans la clairière, faisant des gestes amples, expliquant les arbres, les fleurs, comme avait dû faire Dieu lui-même, en offrant à Adam le jardin d’Eden.
   Elle me prit les mains : « L’endroit est tranquille. Très peu connu. Tu viens te baigner ? »
   Petite cascade, eau limpide… Il valait mieux ne pas faire de pub pour un coin pareil. Les touristes le dévasteraient en moins de deux.
   Nus dans la rivière, nous jouions comme des enfants. Attraper des Sirik11, des Ouassous12, se lancer de l’eau, entrer dans la cascade, s’allonger sur la berge, s’embrasser, rire encore, s’aimer, sans jamais être dérangés.
   — Je t’aime, tu sais Katia ? »
   Elle se serra contre moi.
   — Tu crois qu’on va y arriver ? demanda-t-elle.
   — Oui, mon amour, ça ne fait aucun doute ! »
   J’ignorais de quoi elle me parlait. De l’opération ? De notre amour ? C’était sans importance. Ma réponse valait dans les deux cas.
   La nuit n'allait pas tarder à tomber.
   Pour le retour, c’est moi qui pris le volant et, grâce aux indications de Katia, nous fûmes bientôt de retour à la villa.


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11- Crabes d'eau douce.
12- Ecrevisses.


15- Piment pays


   Le lendemain de la soirée à l’Américano avait été plutôt tranquille. Charline avait tiré une tête longue comme un jour sans bière et s’était installée au bord de la piscine, avec une pile de magazines de l’année passée. Elle avait la ferme intention de bronzer. Katia et Yann étaient partis en voiture et j’avais passé mon temps à zapper devant la télé. Il y avait pas moins de cent-cinquante chaînes satellite mais, évidemment, la RTBF n’en faisait pas partie. Je me demandais ce que je foutais là et comment j'allais m'en tirer. Quand les amoureux sont enfin rentrés, il faisait déjà nuit. J’avais la dalle.
   — E qwê ? On retourne à l’Americano ce soir ?
   — Nenni, hein ! fit Katia, en exagérant l’accent de Liège. Ce soir, je cuisine pour vous ! Où est Charline ? Toujours fâchée ?
   — Ça va ! Je meurs de faim ! » répondit notre amie en émergeant à son tour de la terrasse. En fait de bronzage, elle était rouge comme une écrevisse.
   Yann nous servit un cocktail décapant, avec des chips, des cacahuètes, tandis que de la cuisine derrière s’échappait un fumet assez intéressant.
   « Colombo de poisson, riz blanc. » annonça Katia.
   J'ignorais qu’elle savait cuisiner. À la première bouchée, j’hésitai un peu. Tout était généreusement pimenté. Pas mauvais, mais terriblement enflammé. J’avais trop faim pour dire quoi que ce soit ; et puis, j’avais ma fierté. Yann n’avait pas l’air d’être incommodé. Au contraire, il dégustait lentement en souriant. Lui et Katia, picoraient de temps à autre dans un plat de bananes en rondelles. J’avais beau boire, je suais abondamment. Charline non plus n’en menait pas large. Quand je vis le fond de l’assiette, Katia lança, faussement surprise : « Yann, tu ne leur avais pas dit ? Moi, j’ai complètement oublié. », puis, se tournant vers nous : « Il faut absolument manger les rondelles de banane avec les plats très épicés, y'a rien de mieux contre la morsure du piment ! Ben, vous nous avez vus faire pourtant ! Ça va, la bouche ? »
   La garce ! Je me tus. Il était évident qu’elle avait cherché à se venger. Plusieurs années auparavant, Charline et moi lui avions joué un mauvais tour. Rien de bien méchant, une bonne blague comme nous les aimions… Charline, qui avait compris, me regarda en haussant les épaules.
   Nous avions mangé sur la terrasse et Yann prit sur la desserte un plateau, garni des fruits les plus étranges :
   — Ananas, caramboles, corossols, pommes-cannelle, goyaves, mangues et, bien sûr, des bananes ! Qui veut quoi ? »
   Katia buvait du petit lait. Elle attendit que nous eussions moins chaud pour annoncer :
   — Avant que Yann ne précise les choses pour après-demain, j’ai quelques points à définir, au niveau de l'organisation quotidienne. »
   Nous écoutions en silence. J’avais la langue toute endolorie et la gorge un peu irritée.
   — Tout d’abord, je dois vous rappeler que chez nous, on parle Français ou Créole. J’ai eu le temps de me faire un fameux lexique en wallon. Donc, de toute façon, je comprends votre baragouin… »
   Elle semblait attendre une réaction de notre part. Je ne bronchai pas. Charline hocha la tête. Yann continuait de caresser le bras de sa gonzesse, comme si nous n’étions pas là. Katia parlait encore :
   — Euh… Charline, ma puce, pour ton petit problème, ça ne sera plus très long. C’est pas le moment de tout faire capoter. Sans mauvais jeu de mot, bien sûr… »
   Charline n’avait visiblement pas envie de parler de ça. Ce qui n’empêcha pas Katia de poursuivre en riant : « Et puis, en cas d’extrême urgence, il y a toujours Paulo. »
   Charline se mit à rire aux éclats.
   — Ça ira, dit-elle, je ne suis pas désespérée à ce point ! »
   Yann pouffa. Moi, je ne trouvais pas ça marrant et j’avais du mal à rester tranquille. Mais la pensée des milliers de dollars m’ôtait toute envie de pousser une bonne gueulante.
   — Et toi, Paulo, tu as des projets ? »
   Non. Je ne savais même pas ce que je ferais de tout cet argent. Couler des jours tranquilles ? Oui, mais où, et surtout avec qui ? Et puis, s’agissait pas de s’emmerder. J’avais accepté de m’embarquer dans ce plan, sans rien en connaître et c'était excitant. Au fond, j’étais un homme d’action. Un aventurier. Peut-être monterais-je une affaire en Belgique…
   — Rien du tout, répondis-je. Faire ce que j’ai à faire et me tirer au plus vite de ce foutu pays où il fait lourd en permanence ! Rentrer en terre civilisée…
   — Fais gaffe Paulo, ton esprit de clocher et tes blagues à deux sous, vaudrait mieux que tu les gardes en poche. Ici les métros sont minoritaires et derrière les sourires, il y a des dents, n’oublie pas.
   — Mouais, mais je m’emmerde déjà, chal !13 Et si on parlait de la fameuse Opération-2005 ? »
   Alors, Yann nous invita à le suivre dans son bureau. Il allait enfin nous expliquer les étapes de l’opération.
   Ça se prolongea jusque tard dans la nuit...


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13- Ici.

16- Le plan


   Yann avait scotché un plan très détaillé sur le mur blanc du bureau. Il résuma rapidement sa rencontre avec Lucien, décrivit la place où se trouvait la statue, puis planta un doigt sur la carte.
   — C'est là que le fric nous attend ! Je précise que l'endroit est excentré et qu'il y a peu d'habitations à proximité. Nous arrivons sur les lieux à deux heures du matin à bord d'un Toyota. Tout sera minuté. Paulo, tu disposeras d'un temps limité pour installer les explosifs en étoile autour de la statue. Les trois rues qui figurent ici, là, et là, et qui accèdent à la place, seront barrées par des 4X4 occupés par des gros bras du syndicat U.G.T.G. Tout le monde sera relié par radio. Je serai posté avec Katia et Charline près de la cabane de chantier qui se trouve ici. Tu viendras nous rejoindre pour la mise à feu. Après l'explosion, faudra faire vite ! Le plus proche poste de police se trouve à cinq kilomètres, mais il y a fort à parier que ce seront les CRS qui interviendront. Leur caserne se trouve à Baie-Mahault. J'ai calculé le temps : un quart d'heure en allant vite. Je dégagerai les décombres en utilisant une tractopelle de chantier. Les femmes surveilleront et assureront la liaison radio. Toi, Paulo, tu m'aideras à déblayer. Rassurez-vous, Lucien a prévu le coup, il a protégé la caisse. Elle se trouve à deux mètres sous la statue. La récupérer sera l'affaire de quelques minutes. On dépose le coffre sur le Toyota et on se tire par ce chemin... L'opération est terminée. Message radio. Les 4X4 dégagent les routes. Quand les flics arrivent sur place, ils découvrent un message du groupe Main Blanche, une organisation xénophobe d'extrême droite, revendiquant un attentat " pour le retour à une politique réaliste dans les DOM ". Autant dire : davantage de privilèges réservés aux Blancs. La tractopelle ? Un ouvrier des chantiers, affilié à l'U.G.T.G, l'a récupérée et l'a rentrée gentiment au garage. Ici, à cent mètres à peine de la statue. »
   Yann jeta un œil autour de lui. Paulo et Charline affichaient un visage plein de gravité, comme s'ils avaient encore un pied dans la scène qu'il venait de décrire. Katia, elle, ne quittait pas des yeux son amant. Elle avait posé une fesse sur le bureau et semblait très à l'aise. Un sourire flottait sur son visage.
   — On rentre à la villa, on écoute les infos sur Radio-Guadeloupe en sabrant le champagne, poursuivit Yann.
   — Tu veux dire qu'on ouvre cette putain de caisse et qu'on fait le partage ! corrigea Paulo.
   — Non, c'est pas fini. N'oubliez pas que cette statue a une très forte valeur symbolique. Résultat : on entre dans une période de trouble. L'U.G.T.G lance des grèves un peu partout, les médias font monter la pression, le Préfet s'arrache ce qu'il lui reste de cheveux...
   — Et alors, fit Charline, rien à foutre de tout ça ! Notre intérêt, c'est de quitter le pays au plus vite. On est riches, merde ! »
   Yann sourit.
   — Non, dit-il. Nous attendrons au contraire que les choses se tassent. Tu imagines bien qu'au lendemain de l'explosion, l'aéroport sera bouclé. Pareil pour les ports. Y'aura des flics jusque sous ta couette, ma chérie... Et puis, on doit s'occuper de Georges Vermont. Des questions ?
   — Yann, tu crains pas que la situation dérape ? demanda Katia. Souviens-toi des émeutes en 85, des appels à la violence et à la haine raciale. Trois morts...
   — C'est un risque. Mais, là encore, les choses iront très vite. Nayassamy, le jeune loup dont je t'ai parlé, fera mine de découvrir –devant témoins– certains documents compromettants dans le bureau de Georges Vermont. Notre cher président sera accusé d'avoir monté le coup, sans parler d'anciennes affaires plus ou moins glauques qui remonteront à la surface. Ça éteindra le feu... Charline, approche, je sens que tu vas te régaler. Technologie de pointe ! »
   Yann ouvrit un placard. Il en sortit quatre appareils flambant neufs qu'il déposa sur le bureau. La Wallone sentit ses yeux sortir de leurs orbites.
   — Putain, le top ! T'as piqué ça dans quel centre ultra-secret ? Ah, Yann, tu sais que tu remontes dans mon estime... »
   Elle en bavait littéralement. Ses mains tremblaient.
   — Que du high tech, c'est ça, hein ? s'exclama-t-elle. Table optique, Imprimante haute résolution, pareil pour le scanner... On ne trouve ça que chez les sous-traitants d'Etat. Imparable ! Avec ça, je te fabrique des documents plus vrais que vrais... Papiers, faux billets, cartes d'identité et passeports, cartes de crédit !
   — T'excite pas, fit Yann. J'avais pensé à l'AFM, mais c'est hors de prix... On se limitera à quelques documents bien ciblés. Demain, je te fournirai du papier à en-tête, un exemplaire d'écriture et de signature, les textes à imprimer. Attention : pas d'empreintes ! Tu devras tout manipuler avec le plus grand soin. Évite aussi le plus vrai que vrai, ça entraîne toujours la suspicion. Il conviendra avant tout de faire illusion et de gagner du temps. Notre but est de calmer le jeu et de faire remonter les anciennes magouilles. Quand les avocats de Georges Vermont exigeront une expertise, nous serons déjà loin...
   — On se tire où ? demanda Paulo.
   — J'ai un quatre places pour la Guyane et un bon plan sur Cayenne. Le pilote n'est pas né de la dernière pluie. Vous verrez qu'il connaît son affaire... » Yann étouffa un bâillement. « Que diriez-vous d'aller dormir un peu ? »


17- Explosion


   Nous étions dans les temps. Deux 4X4 barraient la route, tous feux éteints. Ils firent marche arrière pour nous laisser passer. Je conduisis le Toyota jusqu'à la statue. Paulo en descendit, un volumineux paquet sous le bras. Je l'entendis ferrailler à l'arrière. Il posa devant lui le rouleau de fil électrique et me fit signe que tout était O.K.
   La masse compacte de la statue nous écrasait. Elle était un hommage à Solitude, l'héroïne de la résistance à l'oppression, figure emblématique du marronnage en Guadeloupe. Cette femme s'était battue, maniant sabre et pistolet, avant d'être capturée et condamnée à la pendaison. Elle avait à peine trente ans et attendait un enfant... J'imaginais mal une telle cruauté. Pourtant, de la statue, il ne resterait bientôt plus que d'informes débris.
   Je fis gémir le moteur du Toyota en direction de la cabane de chantier que j'avais repérée. Katia fut projetée contre moi.
   — Qu'est-ce qui ne va pas, chéri ? demanda-t-elle. Je te sens nerveux.
   — C'est cette foutue statue qui m'impressionne. J'aurais préféré faire sauter autre chose !
   — Rien à voir avec elle, souffla Katia. Marie-Rose Toto a été exécutée en 1802. J'ai l'impression qu'on va au contraire la libérer...
   — Tu crois ?
   — Oui, on ne fige pas l'histoire des gens dans la pierre ! »
   J'avais les boules depuis le matin. Pourtant, Charline avait fait la veille un boulot remarquable. Tous les papiers étaient prêts, soigneusement rangés dans un porte-documents qu'un complice du jeune loup viendrait chercher à la villa. La Wallonne ne manquait pas d'un certain charme. L'air toujours un peu paumé et en même temps attentive, sur le qui-vive. Parano ? Juste ce qu'il fallait pour ne pas perdre pied.... Pour l'opération de cette nuit, elle avait trouvé des vêtements sombres et s'était coiffée d'un bonnet de laine noire.
   « Comme dans les séries ! » avait ironisé Paulo.
   Nous étions tous un peu tendus. Bah, ce n'est pas tous les jours qu'on s'apprête à mettre la main sur un tel pactole ! Nous avions beau nous répéter qu'il fallait rester positif, nous n'en menions pas large...
   Je garai le Toyota sous un flamboyant. Nous descendîmes.
   La nuit semblait calme. Grenouilles et insectes emplissaient tout l'espace de leurs cris et bruissements. Quelques lampadaires repoussaient l'ombre çà et là. L'endroit était désert, comme prévu.
   Paulo s'activait autour de la statue. Il était en liaison radio avec Charline.
   — Des problèmes ? demandai-je.
   — Non, répondit-elle. Il dit qu'il en a encore pour quelques minutes. La foreuse perce bien le béton... »
   Katia, mobile serré contre l'oreille, se mit à rire.
   — Que se passe-t-il ?
   — Rien, fit-elle, nos anges gardiens me balancent des vannes en créole. Tu imagines le niveau ! »

   Déroulant le fil électrique, Paulo courait et trébuchait dans notre direction. Le pauvre... Je n'avais rien trouvé de plus sophistiqué qu'un système de mise à feu qui faisait encore ses preuves dans les carrières de pierre et autres mines à ciel ouvert.
   Nous fixâmes le fil au détonateur.
   — Wep ! Wep ! fit Katia. Je veux appuyer !
   On s'est tous regardés.
   — T'es incroyable, comme nana. » remarqua Paulo.
   Moi, j'étais déjà prêt à sauter dans la tracto.
   Ça a pété très fort. La statue s'est soulevée du sol. Nous l'avons vue se fissurer, hésiter un moment avant de s'écrouler, comme un géant de sable, en une myriade de fragments. Dans le nuage de poussière qui s'élevait, nous pouvions distinguer un énorme cratère.
   — Allez, Paulo, m'écriai-je. À nous de jouer !
   Nous montâmes dans la tracto. Les clés étaient sur le contact. Fallait pas s'endormir !
   L'engin avançait à 15 à l'heure et cahotait dans les trous. Je gardais un œil sur les 4X4. Les gars de l'U.G.T.G avaient un contact radio près de la gendarmerie et un autre en planque aux abords de la caserne de C.R.S. Nous avions convenu qu'au moindre signe de mouvement policier, ils allumeraient les phares des voitures.
   — On va y arriver, dit Paulo. »
   Un sourire enfantin éclairait son visage. Il venait de se payer la plus belle blague de sa vie. Je l'imaginais, sautant de la tractopelle et la poussant pour le faire aller plus vite.
   — Oui, fis-je, pas de doute, on est tous complètement allumés... »

   Les phares des 4X4 demeuraient résolument éteints. La mâchoire de la tracto fouillait le cratère, extrayant d'énormes blocs de béton. J'entendais Paulo qui toussait, entouré de poussière et peinant sur sa pelle. Ce n'était pas un gringalet, mais il n'était pas très musclé. J'imagine que sa petite vie liégeoise l'avait éloigné des activités physiques depuis fort longtemps. En tout cas, ce fut lui qui heurta le premier le coffre du tranchant de sa pelle. Je le vis lever les bras au ciel.
   Je lui fis signe de s'écarter, puis manœuvrai la pelle.
   J'arrachais le coffre de sa gangue de terre pendant qu'il s'égosillait dans son portable. Il prévenait les deux femmes qu'il fallait rappliquer en vitesse. Brave Paulo !
   Le coffre était intact et fut déposé à l'arrière du Toyota.
   C'est alors que les choses commencèrent à se gâter.
   Trois mecs s'approchaient, peau claire, cheveux crépus tirant sur le roux. Mais surtout costauds et armés de machettes...
   — Ce sont des Chabins, fit Katia, qu'est-ce qu'ils veulent ?
   — Des quoi ? demanda Paulo.
   Katia n'eut pas le temps de lui répondre. Deux d'entre eux brandissaient leurs machettes pendant que le troisième sautait sur la plate-forme du Toyota.
   J'imagine qu'ils faisaient dissidence et voulaient leur part du gâteau. C'est fréquent en Guadeloupe. On ne sait plus à qui se fier...
   Le Chabin fit sauter le couvercle du coffre. Dans le même temps, les phares des 4X4 s'allumèrent. Le type poussa une gueulante en créole.
   « Landjett’ sa ! Yen ki vié papié jounal ki ni la ! »
   Je compris que le coffre était plein de vieux journaux et qu'il n'y avait aucune trace des dollars.
   « An nou alé, fit l'un des gros bras, An pa jin vwè couyon kon cé zoreye la sa !14 »
   Dépité, furieux, il cracha à nos pieds. Je sentis qu'il était sur le point de nous massacrer, mais l'animation autour des voitures ne laissait aucun doute : les flics rappliquaient.
   Nous vîmes les trois hommes détaler en direction de leur 4X4.
   J'étais effondré. Katia prit les choses en main :
   — Il faut partir... On réfléchira après ! Allez, montez, on rentre à la villa ! »

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14- Tirons-nous, fit l'un des gros bras, ces Blancs sont minables !

18- Cogitations nocturnes


   — Je n'y comprends rien, dit Yann. Lucien n'a pas pu me faire une crasse pareille ! Quelque chose ne colle pas...
   — Pourquoi pas ? fit Charline. Il a peut-être eu envie de se payer une bonne pinte de rire avant de casser sa pipe...
   — Non, c'est absurde ! Il a bien mis le fric dans cette caisse ! »
   Katia servit des planteurs et se laissa tomber dans un fauteuil.
   — Je pense comme Yann, dit-elle. Vous oubliez la mallette. Lucien cherchait quelqu'un de fiable pour se venger. D'après Yann, c'est un être droit, un peu fier, et honnête. En tout cas, pas con. Nous arnaquer, c'était le meilleur moyen de faire une croix sur sa vengeance !
   Paulo se leva, visiblement bien remonté.
   — Moi, je laisse tomber. On s'est fait avoir, c'est tout ! Faites ce que vous voulez... »
   Il regarda sa montre.
   — 4 heures du mat', soupira-t-il. Je saute avant midi dans le premier avion...
   — Impossible, fit Yann, le plan est enclenché. Tout sera bouclé dans moins d'une heure. Pour le moment, nous sommes cloués ici et j'ai bien l'intention de respecter ma parole.
   — Quoi ? Non, mais je rêve ! Tu veux dire que tu continues comme si de rien était ?
   — Exactement. Il nous reste un peu de temps pour mettre la main sur ces foutus dollars... »
   Katia dut admettre que c'était assez culotté. Mais, venant de Yann, plus rien ne l'étonnait. Sirotant son planteur, elle repassa l'histoire de Lucien et observa ses compagnons.
   Charline fumait une cigarette blonde. La Belge avait pris une douche, s'était changée et portait un paréo dans les rouges et les oranges. Ça lui allait plutôt bien. Ses coups de soleils s'étaient atténués. Dans quelques jours, sa peau aurait la couleur du bon pain, ni trop cuit, ni trop blanc... Paulo tournait en rond et s'épongeait le front. Yann semblait perdu dans ses pensées.
   — J'ai peut-être une idée, fit-elle.
   Suivit un long silence.
   — Yann, il faut retourner chez cette Leila, insista-t-elle.
   Yann leva la tête. Il n'était pas certain d'avoir bien compris.
   — Tu penses que c'est elle qui...
   — Pourquoi pas ? Tu me l'as décrite comme une femme de caractère, et puis n'oublie pas qu'elle t'a marabouté. Peut-être avait-elle simplement envie de te tester, de savoir si tu tiendrais la promesse que tu avais faite à son mari ?
   — C'est possible. Mais elle vit dans la misère, bon dieu ! Si elle avait mis la main sur un tel paquet de fric, pourquoi serait-elle restée avec sa fille dans ce quartier pourri ?
   Katia s'était levée. Elle caressa la nuque de son amant.
   — Les mystères humains sont insondables, dit-elle. On s'installe dans la misère comme on s'installe dans le luxe. Certains sont incapables de franchir le gué. Ils ignorent tout du pouvoir de l'argent. Peut-être a-t-elle eu peur de contrarier son mari. Elle a pu aussi se réfugier dans le rêve. Va savoir... »
   Paulo semblait tout à coup intéressé.
   — C'est qui, cette Leila ?
   — La femme de Lucien, répondit Yann. Elle vit dans le quartier Boissard. Tout compte fait, Katia a peut-être raison. On va lui rendre une petite visite. »


19. La sorcière pète les plombs


   Le quartier Boissard n’a jamais figuré sur les cartes postales. L’endroit avait de quoi choquer la bonne conscience de nos compagnons. Les ruelles étaient étroites, sales et désertes à cette heure matinale.
   « C’est encore pire que Droixhe15 ! » lâcha Paulo, mais personne ne lui répondit.
   Nous avions rencontré quelques barrages sur la route. Mais rien de bien méchant. À bord d'une Boxster flambant neuf et accompagnés de touristes belges, Yann et moi passions difficilement pour des terroristes.
   — C'est ici ! »
   Je pilai et manœuvrai en douceur pour me garer.
   Un coup sec sur la porte fit savoir que nous étions là. On ouvrit aussitôt. Une adolescente en tenue légère nous toisa, puis nous bouscula en sortant, sac à dos sur l'épaule. Elle s’éloigna dans la nuit, visiblement pressée. Était-ce la fille de Lucien ? Leila, tout sourire, s’avançait vers nous.
   « Ah ! Yann, entre, je t’attendais ! »
   Puis, semblant s’apercevoir qu’il n’était pas seul, elle ajouta comme à regret : « Bon, venez... »
   Je sentais monter la nervosité dans nos rangs et brûlais de gifler cette femme pas trop mal conservée pour son âge. Non contente de mettre ses sales pattes sur les dollars, elle les avait aussi posées sur Yann...
   La maison était un rectangle séparé en trois pièces par deux rideaux. Dans celle où nous la suivîmes, il y avait une table et quatre chaises. Comme elle faisait mine d’aller chercher un siège supplémentaire, je l’arrêtai.
   « Nous ne restons pas. Dites-nous simplement où est l’argent. »
   C’est à Yann qu’elle répondit :
   « N’honm ka brilé papié, fanm ka konstrui si roch.16 J’ai travaillé pour toi, mon coco. Te fâche pas…
   — Comment ça travaillé pour moi ? » demanda Yann.
   J’avais le plus grand mal à garder mon calme. C’était donc bien elle qui nous avait dépouillés. Toutes les cartes étaient entre ses mains, tous les billets aussi. Peut-être. Elle prenait un plaisir évident à jouer avec nos nerfs. Son sourire se fit plus large encore. « Tu es un homme de parole. J’ai su dès que je t’ai vu que tu vengerais mon Lucien. Et même en approfondissant… »
   À ce moment-là, elle fit claquer sa langue en se tournant vers moi.
   J'étais sur le point de me jeter sur la sorcière pour lui labourer les yeux, mais Yann me retint d'une main ferme.
   Charline et Paulo se dandinaient d’un pied sur l’autre.
   Leila, prenant un air des plus malheureux, récita en gémissant :
   — Roch adan dlo pa konnèt doulè roch an solèy17. Tu n’imagines pas comme ça a été pénible… Lucien ne pensait plus qu’à sa revanche et son travail suffisait à peine à nous faire vivre.
   — Ça suffit comme ça ! Qu'as-tu fait des billets ?
   J’étais pressée d’en finir. Elle me regarda droit dans les yeux et cracha méchamment :
   — Tu n’as pourtant pas l’air d’une idiote ! Il fallait bien vivre et nourrir ma fille. Ti moun pa ti roch. Les enfants ne sont pas des cailloux. Ça coûte cher à élever… Oh ! Il ne nous faut pas beaucoup, vous savez. Payer son manger, ses livres, ses habits. Quand Lucien m'a montré l'argent, j’ai su qu’on n’en profiterait jamais si je le laissais faire. Alors, j’ai remplacé les billets par des journaux. »
   Elle éclata d'un rire gras.
   — Oui, on a vu. » grommela Paulo, de plus en plus mal à l’aise.
   Un rire hystérique agitait le corps de Leila. Elle fit de grands gestes dans le vide et annonça :
   « Leila connaît des zinzins ! Pouf ! Tous les billets… disparus. »
   Charline recula imperceptiblement vers la sortie. Paulo la suivit.
   La femme riait toujours et s'agitait frénétiquement, comme possédée.
   « Ti bet’ ka manjé roch, lè yo pa touvé grèn’18. » jeta-t-elle enfin sur un ton sentencieux.
   Yann se tourna vers moi et me glissa à l'oreille :
   — Wep ! J'ai compris. On met les voiles, chérie ? »
   Moi aussi, j'avais compris.
   « Allez, on se tire d’ici ! m'écriai-je. La sorcière a pété les plombs ! »
   Les Belges ne se sont pas fait prier. Nous-nous sommes tous engouffrés dans la Boxster et Yann a démarré sur les chapeaux de roue.

   Le trajet de retour fut particulièrement rapide.
   Nous retrouvâmes nos voix dans le salon, après que les portes de la villa fussent soigneusement bouclées.
   Les yeux baissés, Charline se rongeait les ongles. Puis elle laissa éclater sa colère :
   — Merci pour la visite ! s’écria-t-elle. J’en ai marre de vos combines ! dj' ènn' a å grand lådje assez !19 Merde, j'étais tellement bien avant de rencontrer cette folle...
   — Je me demande à quoi elle a pu dépenser tout ce pognon ? renchérit Paulo. Il doit bien en rester un peu quelque part, non ? Peut-être qu'on aurait pu...
   — Pu quoi ? demanda Yann. Lui brûler la plante des pieds pour la faire parler ? Enlever sa fille et exiger une rançon ? Tu as vu trop de films, Paulo... »
   On s'est tous mis à rigoler. Ça devait être le contrecoup du choc qu'avait produit Leila sur nos petits cerveaux. Je profitai du relâchement général pour lancer :
   — Je suis vraiment désolée. Nous y avons cru nous aussi. Bien entendu, nous vous offrons le billet de retour… »
   Yann sursauta. D’un regard, je le suppliai de ne rien dire, puis ajoutai avec un grand sourire :
   — Charline, tu gardes le matériel qui t’intéresse. Dédommagement ! »
   Les doigts de Yann serrèrent les miens. Je me tournai vers Paulo :
   — Et toi ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? »
   Il semblait plus détendu. Un sourire blagueur éclaira son visage.
   — Je sais pas, moi, dit-il. Pourquoi pas la Porsche…
   Yann sursauta.
   — Je plaisante, corrigea Paulo. Je ne vais pas vous mettre sur la paille. Disons que j’ai passé de bonnes vacances avec vous… Si tu tiens à faire un geste, tu pourrais me faire livrer quelques caisses de rhum Damoiseau… »
   — Entendu, je m’en occupe ! »
   Élégant, non ? Je venais de renvoyer les Belges chez eux sans faire trop de vagues. Yann retrouvait son sourire.
   — C'est un peu tôt, dit-il. Mais que diriez-vous d'un petit décollage ?
   — Désolée, fit Charline, je suis trop bien ici. Je n'ai pas du tout envie de partir ! »


______________
15- Droixhe est un quartier insalubre de Liège, en réhabilitation permanente.
16- L'homme brûle du papier, mais la femme construit sur la pierre.
17- Le galet au fond de l'eau ignore tout de la douleur du galet au soleil : on ne sait rien des souffrances d'autrui. (À moins de les partager.)
18- Les petits animaux mangent des cailloux quand ils ne trouvent pas de graines : on se contente de ce qu'on trouve.
19- J'en ai plus qu'assez !


20- Le porte-documents indien


   J'étais seul avec Charline. Katia et Paulo étaient partis, direction l'aéroport. Trouveraient-ils une place libre ? Profitant que Paulo préparait ses bagages, que Charline folâtrait nue dans la piscine, j'avais échangé quelques mots avec Katia.
   — Tu crois qu'elle se doute de quelque chose ?
   — Non. Elle ne connaît rien au créole. Mais c'est une emmerdeuse...
   — Et les paroles de la vieille ? Ti bet’ ka manjé roch, lè yo pa touvé grèn’. Tu penses comme moi ?
   — Je pense toujours comme toi, Yann chéri. J'ai une idée de ce qu'a mangé Ti bet'. Mais nous verrons ça plus tard, quand nous ouvrirons le ventre de ce méchant nounours... »
   Katia m'avait longuement embrassé et je m'étais retrouvé, en pensée et pour quelques secondes, sur la plage de Saint-François.

   Huit heures. Le type n'allait pas tarder à arriver pour prendre livraison.
   J'avais posé l'attaché-case sur la table du salon. Nous avions tout vérifié, Charline et moi. Avec ça, Georges Vermont était bon pour la garde-à-vue prolongée. Nous avions regardé les infos sur RFO. Le groupe Main Blanche avait bien revendiqué l'explosion de la statue et l'on commençait à parler d'attentat terroriste...
   — Pourquoi tu fais ça ? demanda Charline. T'es pas Antillais. Qu'en as-tu à foutre des politicards et des magouilles de ce pays... »
   Elle portait une large chemise à carreaux rouges et blancs et avait enfilé un short de jean. Ses pieds nus reposaient bien à plat sur le sol frais. Elle appuyait son visage dans le creux de sa main, le coude solidement ancré à la table. Plus je la regardais, plus je trouvais son visage apaisant.
   — Par bien des côtés, répondis-je, je me sens Antillais. Et puis, j'ai fait une promesse. C'est pas plus compliqué que ça. Et toi, pourquoi as-tu décidé de rester ?
   — Je sais pas trop. En fait, je me sens bien ici. J'ai envie de me laisser un peu vivre... Et puis maintenant, j'ai quartier libre, non ? »
   J'éclatai de rire. C'était trop drôle !
   — Charline, sous tes airs de ne pas y toucher, t'es comme un électron libre, m'écriai-je. Avec toi, on va de surprise en surprise.
   — Et avec Katia, demanda-t-elle, c'est comment ?
   — À la fois doux et torride. En fait, c'est bien. Tu sais, l'amour, c'est difficile à expliquer... On s'entend sur presque tout.
   — Comme pour rouler les copains dans la farine ? »
   Là, j'avoue qu'elle m'en bouchait un coin. J'ai demandé :
   — Que veux-tu dire ?
   — Adieu Paulo, adieu Charline... Je commence à vous connaître, l'un et l'autre. Vous n'avez pas du tout l'intention de baisser les bras. Je me demande même si vous n'avez pas une idée de l'endroit où se trouve le fric.
   — C'est pour ça que tu n'es pas partie avec Paulo ?
   — Paulo... Non, c'est pas vraiment pour ça. J'aurais aimé finir en beauté, tu comprends ? Pas sur un sentiment d'échec. Le fric, je m'en fous. Je me serais contentée de regarder les billets et d'y plonger les mains. »
   Elle se leva et alluma une cigarette.
   — Si vous pensez que je peux encore servir à quelque chose, sifflez-moi. On verra ce qu'on peut faire. »
   Le carillon du portail retentit. C'était inespéré.

   J'allai ouvrir à l'homme. C'était un Indien. Souriant, la trentaine, très élégant dans son costume trois pièces. Il me serra la main avec vigueur.
   — Bonjour, dit-il, j'imagine que vous savez pourquoi je suis ici...
   — Oui, venez ! »
   Je n'avais nulle envie qu'il s'attarde trop. Pour tout dire, je n'avais qu'une idée : en finir avec toute cette affaire et me tirer avec Katia, couler des jours paisibles le plus loin possible. Les paroles de Charline m'avaient laissé un goût amer. Je n'éprouvais aucun scrupule à tromper les aigrefins. Là, c'était différent. La copine de Katia me troublait...
   Elle nous ouvrit la porte. Je remarquai aussitôt qu'elle avait arrangé ses cheveux. Peut-être s'était-elle légèrement maquillée. Je lui trouvai une mine moins fatiguée. C'est fou, me dis-je, comme une femme peut changer de visage en quelques minutes.
   — Les documents sont là, fit-elle. Peut-être désirez-vous vérifier...
   — Non, ça ira, fit l'Indien. J'ai confiance.
   — Désirez-vous boire quelque chose ? »
   — Non, merci.
   Charline en faisait décidément trop. Je m'efforçai de reprendre la situation en main.
   — Transmettez mon amitié à monsieur Nayassamy, dis-je. Nous serons très attentifs dans les jours qui viennent...
   L'homme sourit.
   — Nous allons veiller à ce que tout se passe comme prévu. Quand le crabe sera dans le panier, nous pourrons le cuisiner avant de le manger. »
   Il nous salua et sortit.
   Charline se précipita.
   — Je vous raccompagne !
   Elle revint quelques minutes plus tard, le sourire aux lèvres.
   — Il m'a laissé sa carte de visite, dit-elle. Tu crois que j'ai une chance ? »


21- Le retour de Katia


   Je fus soulagé d'entendre le moteur de la Boxsler vers les onze heures. J'avais un peu dormi dans le canapé, laissant le hamac à Charline.
   Katia déposa un rapide baiser sur mes lèvres. Elle semblait exténuée.
   — Tu me sers un jus glacé, chéri ? Je vais sous la douche ! »
   Elle se dirigea vers la salle de bains, jetant robe par-dessus tête, puis se débarrassant de ses sous-vêtements tout en continuant à marcher. Entreprise ô combien périlleuse pour elle, spectacle irrésistible pour moi. Elle était belle, ma Katia. La noirceur satinée de sa peau m'avait toujours fasciné. Quand je la caressais, mon bonheur était tel que je perdais tout contrôle. Mon corps se mettait à vibrer, j'oubliai tout ce qui fait que le monde est monde pour entrer dans l'univers des saveurs, des parfums, des couleurs... J'étais ailleurs, oui, mais ailleurs avec elle ! Nos esprits s'épousaient. Ah, je n'aurais renoncé pour rien au monde à cette joie qu'elle seule était en mesure de me donner.
   — Comment ça s'est passé ? »
   Katia saisit le verre que je lui tendais et but une gorgée avant de me répondre, haussant un peu la voix pour couvrir le bruit du jet qui lui fouettait le dos et les reins.
   — Plutôt bien. Tous les accès à l'aéroport sont filtrés. Barrages, contrôles, fouille des bagages... Nous avons dû attendre trois bonnes heures avant que Paulo reçoive la garantie d'avoir une place dans un prochain vol. Le pauvre, tu l'aurais vu, il était à deux doigts de craquer ! Sans parler de panique, une foule de touristes se pressaient aux guichets pour exiger leur retour. Les compagnies annonçaient des vols supplémentaires. Enfin, notre cher Paulo devrait s'envoler vers midi... »
   Elle posa une main sur mon épaule et murmura :
   — Frotte-moi le dos, chéri. Tu sais que j'adore ça... »

   Je m'étais assuré que Charline dormait toujours dans le hamac. Katia et moi étions assis dans le salon. Je lui avais résumé l'état d'esprit de la Wallonne et la visite de l'Indien.
   — Va falloir jouer serré, dit-elle. Attendons quelques jours, le temps que la situation s'éclaircisse. Tu l'as dit : l'affaire Georges Vermont éteindra le feu. Nous mettrons ce temps à profit pour écarter Charline. N'oublie pas qu'elle a fabriqué les documents et qu'elle peut témoigner contre nous...
   — Merde, tu la crois capable de nous faire chanter ?
   — Pourquoi pas ? Elle est tellement imprévisible. »
   Katia avait recouvré toutes ses forces. Je la sentais prête à se battre.
   — Nous allons virer le matériel high tech, ajouta-t-elle. J'imagine que c'était prévu ?
   — Oui. Quelqu'un passera dans l'après-midi.
   — Bon. Reste Charline.
   — On ne peut tout de même pas la... flinguer. »
   Les paroles dépassent souvent la pensée. À peine avais-je prononcé ces mots que je me sentais prêt à tout abandonner. J'étais incapable de tuer et imaginais mal Katia ôtant la vie à qui que ce soit. C'était absurde. Nous étions en train de tourner en rond.
   — On verra, dit Katia. Ne la perdons pas de vue. À la limite, on lui jettera quelques graines. »
   Un sourire éclaira son visage. Elle saisit une petite paire de ciseaux qui traînait sur la table au milieu de produits de beauté.
   — Allons rendre visite à notre ami l'ourson. Faut l'opérer d'urgence ! On n'a pas idée de manger des cailloux ! Pourquoi pas des pierres précieuses ou des diamants tant qu'on y est !»

   Katia tira la mallette que j'avais poussée sous le lit. Elle sortit un à un les documents jaunis avant de se rendre à l'évidence.
   « Putain, s'écria-t-elle, l'ourson a disparu ! »


22- Fou rire


   Katia s'était précipitée vers la terrasse. Je n'avais pas eu le temps de la retenir. Je la rejoignis près du hamac qui flottait au vent.
   — La salope ! s'écria-t-elle. Ah, bravo ! Elle s'est bien payé notre tête ! »
   Je n'en menais pas large.
   — Chérie, dis-je. Ne t'énerve pas. Regarde, il est là ! »
   Je tirai l'ourson d'une des poches de mon short.
   — Très drôle ! Ma parole, t'es pire que Paulo... »
   Katia prit la peluche et passa un ongle sur son ventre. Elle retenait le fou rire qui montait dans sa gorge.
   — Ne me fais plus jamais ça ! » trouva-t-elle la force de crier.
   Ensuite, son rire explosa. Un rire énorme qui n'en finissait pas, mouillait ses yeux et agitait son corps. Un rire qui me prit moi aussi au ventre. Nous sommes restés comme ça plusieurs minutes, à rire comme des bossus. Je me suis même demandé si l'ourson ne riait pas lui aussi.
   Enfin, Katia sécha ses larmes pour demander :
   — Tu crois qu'elle s'est barrée ? »
   C'était peu probable. Charline devait se promener dans les rues de Sainte-Anne à la recherche d'un bon coup. Peut-être se dorait-elle sur la plage ? Je l'imaginais aussi à la terrasse d'un lolo, sirotant un ti' punch et jetant de temps à autre un œil discret vers le vendeur de tee-shirts ou le maître nageur.
   — Laisse tomber, dis-je. Ouvrons le ventre de l'animal. »

   Les petites pierres scintillaient comme de minuscules étoiles jetées dans les ténèbres. Katia avait tenu à faire les choses dans les règles de l'art. Elle avait exigé un tissu noir et j'avais dû retourner la villa pour trouver ce qu'elle voulait : un carré de 20 cm de côté que j'avais découpé dans un chiffon qui traînait au garage. C'est dire que j'étais prêt à tout pour me faire pardonner ma douteuse plaisanterie. En fait, on en riait encore...
   Quand les ciseaux déchirèrent le ventre de la peluche, un flot brillant s'en échappa, coula lentement, comme un liquide. Ce fut une vision miraculeuse et je rendis grâce à cette sorcière de Leila d'avoir changé d'affreux billets étasuniens contre cette ineffable beauté. J’ai travaillé pour toi, mon coco, avait-elle dit. Nul doute que ce serait plus facile à transporter, à échanger. La valeur de ces petites choses était beaucoup plus stable que celle des dollars. Notre affaire prenait tournure, s'arrangeait presque malgré nous.
   Katia planta ses yeux dans les miens. Elle avait toujours su me pousser hors de mes limites et je savais ce que son regard voulait dire : maintenant, pas question de se planter.
   Nous avions encore fort à faire.


23- Complications


   Charline n'était pas reparue. Son escapade nous amusait. Nous la mîmes sur le compte de ce que Katia appelait flirt prolongé, tendance griffue. Pour résumer, ça signifiait que la Wallonne s'était trouvé un mec et qu'elle ne se résignait pas à le lâcher. C’était tout à fait son genre, et pour nous, c'était assez réconfortant.
   Les deux jours qui suivirent furent plutôt maussades. Deux hommes se présentèrent à la villa pour récupérer le matériel qui avait servi à fabriquer les faux documents. Je tirai un bon prix de la Porsche Boxster. Nous profitâmes encore de la villa que j'avais louée jusqu'à la fin de la semaine, organisâmes notre départ en écoutant de la musique, suivîmes de près l'information.
   France-Antilles consacrait à l’attentat de La Mulâtresse Solitude une double page avec photos. Le point sur l'enquête, un court historique de la statue, le discours du Préfet et celui du président de Région, l'avis de pseudo-spécialistes, l'analyse politique et le rappel des émeutes de 1967 et 1985. On y parlait aussi d'un début de grève dans les stations-service et les hôtels, en laissant entendre que le mouvement allait bientôt s'étendre aux transports, au personnel soignant, aux dockers. RFO mobilisait tous ses moyens, recevait dans ses studios tout ce que la Guadeloupe comptait de déçus et d'arrivistes. Politiciens et commerçants craignaient que la situation devienne incontrôlable et exhortaient les syndicats au calme. À les entendre, nous venions d'entrer dans le chaos.
   — Pas un mot sur la nature de l'explosif, sur d'éventuels mouvements de véhicules autour de la statue. Aucun témoignage de proximité. C'est plutôt bon pour nous, non ?
   — Oui, fit Katia, n'empêche que je commence à m'ennuyer. Le coup contre Georges Vermont est prévu pour quand ? »
   En fait, je l'ignorais et n'avais aucun moyen de contacter Nayassamy, ou son intermédiaire à qui Charline avait si habilement soutiré une carte de visite. J'en parlais à Katia.
   — Pas très prudent, dit-elle. Faudrait la retrouver avant qu'elle nous cause des ennuis... »
   Le téléphone sonna. C'était Mario, le pilote d'avion.
   — Salut ! J'ai un départ dans deux jours, ça te va ?
   — Oui, fis-je, c'est parfait ! On a envie de s'arracher...
   — Bon, t'es au courant de la situation. Pas brillant ! Ça sera un peu plus cher que prévu, mais on fait comme on a dit. Vous êtes toujours deux ?
   — Oui. Le deux places suffira. On a très peu de bagages à main... »
   Le rire du Cubain résonna dans l'écouteur.
   — Tu diras à ta copine de serrer les fesses. C'est pas un 747 !
   — Salaud ! Tu changeras d'avis quand tu la verras.
   — O.K, ça marche. Hasta pronto, amigo ! »
   Il raccrocha.
   — C'était qui ? demanda Katia.
   — Mario, le pilote. On part après-demain, dans la nuit. Je lui ai confirmé qu'on serait deux, mais en fait, on sera trois.
   — Comment ça ?
   — Nounours nous accompagne, tiens. Tu l'as recousu ? »

   L'affaire Georges Vermont éclata le lendemain et fit les choux gras de RFO. Un flash spécial annonça que des documents compromettants liés à l'attentat avaient été découverts, par un de ses proches collaborateurs, dans son bureau de la présidence régionale. Il était en garde à vue à Basse-Terre et criait au complot. Comme prévu, certains journalistes déterraient d'anciennes affaires, interviewaient ses adversaires politiques. Et ces derniers n'étaient pas tendres.
   — Wep ! fit Katia, il est cuit ! Et nous, mon doux amour, on se tire demain. La vie est belle, non ? »
   Elle était vêtue d'un short noir et d'un maillot clair à larges mailles avec rien dessous. Enfin, rien... Façon de parler ! C'était le genre de truc qui rend fou tout homme normalement constitué. Je l'ai prise par le cou et embrassé ses lèvres avec passion. Nous avons roulé sur le sol en riant. J'eus tout juste le temps de distinguer la silhouette de Charline en contre-jour. Après, ce fut la nuit. Quelque chose de très dur m'avait frappé derrière l'oreille.


24- Mal, très mal


   — Désolée, Yann, tu vas devoir collaborer... »
   Ma position était assez inconfortable. Un mal de crâne me sciait la nuque et j'étais attaché sur une chaise, toujours dans le salon. Impossible de lui sauter dans les plumes. Cette salope de Charline me toisait du haut de ses 1m70. Elle portait un body et une jupe courte. Elle avait noué un foulard autour de sa tête, façon hippy.
   — Où est Katia ? demandai-je.
   — Dans votre chambre. Mon copain va s'en occuper... »
   Je me démenai sur ma chaise, ruant et pestant, essayant de me libérer. Les liens s'enfonçaient dans mes poignets. Je hurlai :
   — Charline, tu ne peux pas nous faire ça ! On te donnera tout ce que tu veux, mais je t'en prie, libère-moi ! »
   La Wallonne s'approcha.
   — On aurait pu s'entendre, toi et moi, dit-elle. Ça ne m'aurait pas déplu... »
   Mains sur les hanches, elle se pencha sur moi. Ses lèvres effleurèrent les miennes. Je ruai à nouveau. La chaise fut sur le point de basculer.
   — Maintenant, c'est trop tard, poursuivit-elle sur un ton volontairement détaché. J'ai tout balancé à Éric. Il est allé voir la sorcière et l'a cuisinée. Tu sais, il a un don pour la torture. Elle n'a pas tenu plus de cinq minutes... Tu aurais vu à quelle vitesse elle vous a balancés ! Vous avez récupéré le fric, elle nous l'a dit. Les billets sont là, quelque part planqués dans cette immense baraque... »
   Je me sentais devenir fou. Fou de colère et d’inquiétude. Je l’aurais giflée si j’avais eu l’usage de mes mains. Ses yeux étaient vagues. On aurait dit qu'elle avait bu. Peut-être pour se donner du courage...
   — Cherche-les ! m'écriai-je. Te gêne surtout pas, retourne tous les placards, éventre les matelas. Tu peux aussi vider les tiroirs, défoncer les fausses cloisons. Cherche dans le garage, descend au fond de la piscine, retourne la pelouse. On sait jamais... Le magot peut être caché n'importe où !
   — Éric vous fera parler. Tu te souviens : la carte de visite. Je l'ai appelé. On s'est retrouvés dans un grand hôtel du Gosier. On a tout de suite flashé. Je lui ai dit ce que j'avais sur le cœur. Il m'a comprise...
   — Mais bien sûr ! ironisai-je. En fait, je m'en fous. Je veux voir Katia ! »
   Charline se rendit dans la chambre. Je l'entendis vaguement parlementer avec l'Indien. Elle revint quelques minutes plus tard.
   — Tu vas la voir, répondit-elle. Éric l'a un peu bousculée... »
   J'aurais aimé hurler, cracher l'horreur que ces paroles soulevaient en moi. Personne, vous m'entendez, personne n'avait le droit de porter la main sur mon amour ! Enfoirés !
   — Tu peux encore changer la donne, poursuivit-elle en se penchant à nouveau sur moi. Yann chéri, c'est simple : tu me dis où est caché le fric et on se quitte bons amis… »
   Je me démenai comme un beau diable. Cette fois, la chaise bascula. Quelques secondes plus tard, j'avais arraché la corde de mes poignets. Du sang coulait un peu partout. Charline hurlait. Je me précipitai vers la chambre.


25- Les pleurs de Charline


   Un bruit de chute me réveilla. Des cris provenaient du salon. Yann criait des choses que je ne comprenais pas. J'étais attachée sur un lit, bras et jambes écartés. Une odeur d'éther flottait dans la chambre. On m'avait endormie.
   Yann déboula de nulle part et alluma. La lumière me poignarda les yeux.
   — Katia ? Tu vas bien ? Il ne t’a rien fait ? »
   Il me regardait comme on regarde un fantôme.
   — Hein ? Qui ? Quoi ?
   — Rien. Un cauchemar, grommela-t-il. Cette salope de Charline a essayé de me faire croire... »
   Elle se pressait derrière lui, le visage décomposé. Elle avait même posé une main sur son épaule.
   Je l’apostrophai :
   — C’est quoi ce cirque ? Tu me détaches tout de suite. Ensuite, tu nous expliques ce que tu veux. »
   Ses mains défirent mes liens. Elle murmura, d'une voix mal assurée :
   — Vous alliez partir. À part vous, je ne connais personne ici. Alors j'ai décidé de vous flanquer une bonne frousse. J'ai assommé Yann. Ensuite, je t'ai chloroformée. Tu sais que t'es pas mal, ma chérie, dans le rôle de la Belle au bois dormant... »
   Je l'aurais pilée !
   — Et le fameux Éric ? demanda Yann. Tu as inventé ce complice et ces histoires de torture pour me faire parler. C'est ça ?
   — Oui. Ça aurait pu marcher... Ne m'en veut pas, Yann. Vous-vous êtes bien foutu de ma gueule… »
   Elle hésita avant d’ajouter :
   « En fait, Éric est un crétin, comme tous les autres. Il ne s’intéressait qu’à mon cul... Et à l’opération. Il m'a posé des questions très précises. Il ignorait tout du fric, c'est clair. Et je ne lui ai rien dit. Mais l'idée de vous menacer n'était pas si mauvaise. J'ai pensé que le moment était venu de jouer ma dernière carte. Vous deviez partir aujourd’hui. Il fallait vous retenir à tout prix. »
   Cette fois, quelques larmes roulèrent sur les joues.
   « J'ai joué et j'ai perdu, dit-elle encore. Vous pouvez penser ce que vous voulez, n'empêche que vous nous avez bien baisés, Paulo et moi... »
   Yann me regarda brièvement. Pas question de la détromper en avouant que Mario ne nous attendait que le lendemain, tard dans la nuit. Je pris mon air le plus gentil :
   — Charline, essuie tes larmes de crocodile. Nous n’avons pas l’intention de t’abandonner. Tu auras ta part, comme prévu. »
   Pas question de passer plus de temps avec cette folle.
   — Je fais du café pour tout le monde, proposa Yann. Il est trois heures et je sens que la nuit n’est pas terminée. »
   Il s’éloigna en massant ses poignets douloureux. Il savait où j’avais rangé les somnifères.


26- Cayenne


   Le moteur de l'avion tournait paisiblement. Mario avait coiffé ses lunettes de pilote. Sa barbe de trois jours et son tee-shirt maculé de taches de cambouis lui donnaient des airs d'aventurier. C'était bon de le retrouver. Katia et moi étions fatigués. Nous n'avions pas dormi. Charline serait surprise à son réveil. Elle allait être un peu secouée, et je l'imaginais mal en train de calculer un nouveau plan. Elle trouverait un peu d’argent dans la villa, de quoi survivre quelques jours sans devoir faire la manche.
   On s'arrachait enfin. Je ne quittais pas des yeux le tableau de bord. Ça clignotait à tout va. En fait, ça me rappelait l'hôpital, ces petites merdes autour de Lucien, quand les appareils l'avaient laissé tomber. Ils avaient clignoté, guirlande de Noël, puis ils s'étaient éteints.
   — Bébé le Miraculé, tu les as bien baisés ! »
   J'avais crié ces mots sans me préoccuper une seconde de qui pouvait m'entendre. C'était comme une délivrance, comme un crachat à la face du monde. Mario a rigolé. Il n'avait pas tout compris.
   — T'en fais pas, Yann, a-t-il dit. Je vous pose en douceur à Cacao. Après, vous allez vous démerder... »

   Le soleil incendiait l'horizon. La forêt était magnifique. Je sentis l'appareil plonger dans la verdure, à la recherche d'un endroit où se poser.
   — On arrive ! cria Mario. Bouclez vos ceintures ! »
   L'avion se posa en douceur dans un champ.
   Nous n'étions pas loin de Cacao, un village qu'une poignée de Laotiens avaient arraché à la forêt. La communauté s'était développée. Ils faisaient du maraîchage et vendaient chaque matin leurs produits sur le grand marché de Cayenne. Après force embrassades, Mario repartit vers la Guadeloupe.
   — Bonne chance ! cria-t-il. Que le soleil brille pour vous ! »
   Arrivés au village, nous fîmes rapidement la connaissance d'un couple qui nous proposa ses services. Ils étaient efficaces et comprenaient les choses à demi-mot. Après le petit déjeuner, nous sautâmes dans leur 4x4.
   Cayenne me faisait penser à une femme un peu lasse, une maîtresse qui aurait bien vécu. J'aimais cette ville indolente échouée au bord des vagues et j'y avais traîné quelque dix ans plus tôt. J'avais des copains du côté de Roura qui traficotaient avec des orpailleurs...
   Katia et moi nous mîmes en quête d'un hôtel correct.
   — Chéri, dit-elle, je suis fatiguée. J'ai besoin de sentir ton corps contre moi, longtemps.
   — Moi aussi, doudou. Nous allons dormir quelques petites heures. Ensuite, on s'offrira un bon repas. Demain, nous irons au Jazz' Bar. Tu verras, c'est un endroit génial ! »
   Elle me sourit en tapotant son sac en paille tressée. Dedans, il y avait un petit ours plein de diamants. Nous étions riches.
   — Yann, m'a-t-elle dit, jure-moi que c'était ton dernier coup ! »
   J’ai caressé son épaule nue.
   — Wep ! ai-je répondu. On va se calmer un peu. Pas faire des enfants tout de suite, non, encore que... »

   J'avais trouvé une grande villa de type colonial avec des arbres centenaires. Katia manifestait l'envie de se faire des amis et de les recevoir chez nous. Nous avions décidé de ne plus parler de la Guadeloupe. Rire et danser nous occupait beaucoup. Lorsqu'elle posait sa tête sur mon épaule, j'étais le plus heureux des hommes...
   Nous étions devenus des habitués du Jazz' Bar. Bernard, le patron, nous réservait d'office une table. Un soir comme les autres, j'ai commandé deux Leffe. Allez savoir pourquoi, mon regard s'est tourné vers le bar. Une nana coiffée d'un grand chapeau de paille jaune riait aux éclats...


FIN



© Jean-Pierre Planque & K.S – 2004.


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Sous la neige

01/11/2018