Bienvenue à Las Arenas (suite)
     Le jour suivant, on a rencontré les premiers squelettes, aussi blancs, propres que des os nettoyés par un chien. Preuve qu'on était sur la bonne route. Ils occupaient encore les carcasses de voiture. Entre autres, un cabriolet de la grande époque, 1927. On a vérifié. Le conducteur restait agrippé au volant, le crâne sous un panama décoloré. Luis voulait prendre en remorque ce cercueil des sables. Nous ferions notre entrée à la Las Arenas avec le squelette au volant. Ainsi, on ne passerait pas inaperçus. On tirerait un bon prix du cabriolet. Pour obtenir que Luis renonce, on a dû le soûler. Une si bonne affaire ! Il pleurait toutes les larmes de son corps. C'est là qu'il a fini de se déshydrater. Pauvre Luis ! C'était lui ou nous. On ne serait jamais arrivés vivants tous les trois avec cet engin à remorquer. De toute manière, les antiquités, ça n'est pas le genre à Las Arenas. On y travaille dans l'éphémère. Mais, quelques kilomètres plus loin, voilà José qui s'y met, à son tour. Il voulait qu'on ramène Luis jusqu'au cabriolet, disant qu'il lui servirait de tombeau. Il y tenait tellement. Je lui ai dit : José, je ne t'empêche pas de descendre et d'y aller à pied, avec le mort sur ton dos. Il m'a traité de salope, mais il n'est pas descendu. Luis, on lui a creusé une tombe sous les cailloux, dans le lit asséché d'un torrent. On ne peut pas se fier à cette cochonnerie de sable.
 
  Luis est mort sous le panneau BIENVENUE A LAS ARENAS. Sur l'autre accotement et dans l'autre sens, ceux qui en reviennent peuvent lire : LAS ARENAS VOUS REMERCIE DE VOTRE VISITE.
  Las Arenas, c'est une grand-rue de bordels et de tripots. Les rues latérales se perdent toutes dans la caillasse. Des baraques en bois. Une maison sur deux n'était qu'un décor. Beaucoup de magasins au nom ronflant n'avaient que la façade.
  D'un côté à l'autre de la rue on se mitraillait par les fenêtres.
  Assis sur un tonneau renversé, au niveau d'une gouttière qui n'avait pas reçu la pluie depuis un an, un gamin dormait à l'ombre de son chapeau, indifférent à la fusillade.
  Il ouvrit l'œil :
  — Si vous êtes pressés, caballeros, attendez cinq minutes. Ça s'arrête à dix heures.
  Il se rendormit.
  Le tir cessa tout à coup. Le gamin laissa voir le blanc de l'œil :
  — Dix heures. Les bordels sont ouverts.
  À côté d'une église de style néo-colonial, caramel, rose bonbon et pistache, El Paraiso se distinguait par sa façade aux giclées de peinture bleu charrette et sang de bœuf.
  À l'entrée de l'établissement, les seins de la caissière reposaient sur le comptoir, pareils à deux sacs de sable.
 
  Nous avons joué trois jours et trois nuits dans l'odeur du chlore et de la poudre, dans l'âcreté de ces horribles cigares tordus comme des souches, dans le parfum agressif des femmes qui ne parvenait pas à recouvrir les senteurs aigrelettes de leur chair. Autour des tables de jeu se pressaient des smokings lamés or. Les pépées roulaient seins et fesses de panthère ou d'ocelot, parlant cru, riant fort, buvant sec des alcools à trouer la table. Et leurs crachats dissolvaient la sciure.
  On avait droit aux attractions.
  — Señoras y Señores , faites découper votre silhouette au revolver !
  Un cri.
  — Ça n'est rien, dit mon partenaire. Le modèle a bougé.
  J'ai jeté un coup d'œil. Du nombril de la victime sortait une fontaine de whisky.
  Pour dix reales on baisait à même la sciure.
  Pour vingt reales on avait droit à l'une des stalles ouvertes à l'étage, le long de la galerie. On pouvait s'y étendre le temps de cuver, de ronfler ou de s'envoyer une pute. Contre un supplément, on avait même le droit de rabattre les rideaux rouges.
  Dans le passage, les clients attendaient leur tour parmi les senteurs de rut.
  — Hijo de puta ! tu as pris ma place.
  Ça cogne.
  On éjecte un homme - le fauteur de trouble ? - par-dessus la rampe. Roulé-boulé. Il récupère son sombrero et, grimpant l'escalier quatre à quatre, revient tout au bout de la file.
  Côté descente, une fille en mini-liquette poursuit un client qui n'a pas payé.
  — Maldita sea tu madre !
  Gros rire.
  Vingt-trois heures. Une chance que c'est à n'y pas croire.
  À minuit, nous avions joué puis perdu nos montres et nos bottes. On avait les poches vides mais on était pleins.
  Pour la première fois depuis un an, il avait plu. Des trombes. L'ordure fondait dans la boue. Des putes rentraient mouillées, fumantes, la robe collée au corps.
  Elles étaient allées se rafraîchir sous l'orage. On aurait pu s'offrir de la chair fraîche, contre un supplément d'un real.
 
  Cinq heures. Le jour se levait sur notre déconfiture. Un ciel vinasse et vomi d'ivrogne.
  José voulait s'exprimer. Le videur nous a pris par le col. Fuera !
  Et vlan ! Il nous a jetés au milieu des eaux grasses et de l'urine de chien. Derrière El Paraiso, dans un terrain vague, un chantier, celui de la banque Favor, qui a sauté avant de naître. Ces vaches ont éteint la seule lampe qui éclairait la façade arrière du tripot.
  On tâtonne parmi les corps qui marinent. José n'a pas dessoûlé, il fait : pardon ! pardon ! Eux ne disent rien. Et pour cause. Certains sont tièdes, mais les autres sont déjà froids.
  J'ai heurté une épaule. On jure :
  — Quel est l'enfant de putain ?
  Un vivant ! Enfin presque. Un autochtone.
  Il demande :
  — Quel jour sommes-nous ?
  D'un coup, José a recouvré ses esprits :
  — Cette nuit, avant de jouer ma montre et de la perdre, j'ai regardé l'heure et le jour. Onze heures. Lundi 12 juillet.
  — Alors, c'est le jour !
  — Lequel ?
  — Celui du Cochero.
  L'horizon commençait à blêmir.
  — Il passe avant l'aube, précisa l'autochtone.
  Sur la barre grise du ciel se découpait une charrette noire que tirait une haridelle. Sans descendre, El Cochero, géant vêtu d'un cache-poussière, piquait les corps de sa longue fourche et hissait les carcasses à bord comme des bottes de foin.
  En douce, nous avons grimpé à l'arrière de la charrette.
  Le jour se levait quand El Cochero s'arrêta devant le portail de l'usine.
  — C'est le moment ! Sautez ! nous dit l'autochtone. Et planquez-vous derrière ces barils !
  Un boiteux se présenta. Le concierge. Il leva sa lanterne, éclairant son propre visage bouffi de graisse jaune, hérissé de moustaches d'un noir huileux.
  — Buenos dias ! Combien tu en apportes ce matin ?
  — Dans les 700 kg.
  — C'est Juanito qui est à la bascule, dit le concierge.
  Le portail s'ouvrit et se referma. Au-dessus on pouvait lire :
  "FABRIQUE D'ENGRAIS".
  Et, sur un montant, cet écriteau : Cherche trois hommes à tout faire.
  — Les bureaux ouvrent à huit heures, dit l'autochtone.
  — On n'a pas le choix, me souffla José. On reste un mois. Le temps de se refaire. On essaie de récupérer la torpédo. À défaut, on pique une bagnole. Et dare-dare on repasse le panneau « LAS ARENAS VOUS REMERCIE DE VOTRE VISITE ».
 
 
© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Paru dans SFazendasia, août 1991 ; Octa n°50, juin 1994.

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