Jean-Pierre Planque
L'Archipel fut
publié en septembre 1984 (sous une version un peu différente)
dans Espaces imaginaires 2,
anthologie de nouvelles de science-fiction réunies
par Jean-Marc Gouanvic et Stéphane Nicot pour les éditions
Les Imaginoïdes. (Québec, Canada).
Alain Dorémieux l'avait
retenu (ainsi que Karma) pour un futur numéro
des « Territoires de l'inquiétude »...
Il doit paraître en septembre 2009 dans le n°51
de la revue italienne FUTURO EUROPA.
L'Archipel
Jean-Pierre
Planque
Après
avoir exécuté les trente-six postures transcendantales
prescrites par le Manuel de Mise en Condition Biloc,
Kob Gelsen se sentit merveilleusement serein. Il traversa d'un
pas léger la pièce de recueillement pour se diriger
vers le bloc de transfert IBM-Soyuta dernier modèle.
L'ensemble baignait dans la pénombre bercée de
chants d'oiseaux. Kob, ce soir-là, avait opté
pour la sobriété ; il n'avait pas programmé
la phase holographique. Son élévation dans l'échelle
ORNAI faisait de lui un Butor étoilé ou, dans
celle de Yen Tio – qu'il jugeait trop teintée
de symboles alchimiques – un Aigle mercuriel pour
qui les holos aviens s'avéraient superflus.
D'une main tremblante, il tapa les lettres B.U.T.O.R sur le
clavier du terminal, puis engagea son empreinte ORNAI dans
le lecteur. Cette phase était rapide. Il disposait
d'environ une minute pour se dévêtir et s'allonger
dans l'œuf antigrav avant que celui-ci se nimbe d'une
lumière bleutée. L'I.A ronronna paisiblement
et lui souhaita comme à l'accoutumée "la plus
haute élévation". Kob ôta son peignoir
de soie orné d'un magnifique Butor étoilé.
Un mince sourire éclaira son visage lorsque installé
au cœur de l'œuf les rayons antigrav soulevèrent
son corps. Il ferma les yeux.
La frayeur qu'il avait éprouvée dans le moindre
degré – celui de Moineau – lui
était devenue totalement étrangère. Il
pouvait se voir encore quelques mètres plus bas, flottant
dans le bleu, relié à lui par un mince fil d'argent
pulsant comme un cœur, certain de se rejoindre lorsqu'il aurait
atteint les frontières de son territoire de Migration.
Il reviendrait Butor ou peut-être, peut-être accéderait-il
au savoir du Cormoran.
Le procédé Biloc, mis au point par Jodrel Emiraï
et couplé au bloc de transfert IBM-Soyuta offrait,
outre la garantie d'un retour confortable, la certitude d'un
jugement impartial quant au degré spirituel du Voyageur.
L'échelle ORNAI permettait de s'y retrouver ;
elle était une traduction symbolique commode des différents
plans de conscience gravis par le Sage vingt ans plus tôt.
*
*
*
La lourde benne stoppa le long
du trottoir. La nuit était grise et poisseuse. Tout
ici suintait le refus, la misère, l'agression ; depuis
les façades décrépites qu'étayaient
d'énormes poutres noircies de pluie, jusqu'aux vitrines
sales des boutiques derrière lesquelles on devinait
un ensemble hétéroclite de produits dangereux.
De la nourriture morte et une foule de petits objets bon marché
tapis dans l'ombre, prêts à vous submerger de
leur niaiserie, comme les slogans hostiles à Dajnatâ
grossièrement jetés au hasard des ruelles sur
les murs malades :
«
L'UTOPIE C'EST DE LA MERDE ! »
«
NO FUTURE ! BAISE ET BOUFFE TOUT DE SUITE ! »
Kob sauta de la plate-forme, suivi des deux autres éboueurs
-un permanent de race noire et une passagère portant
comme lui le brassard du Centre de Répartition. Il
s'empara de la première poubelle et la jeune femme
l'aida tout naturellement à soulever la gueule du dévidoir.
Son visage était plaisant à regarder. Jeune,
sans autre maquillage que d'inévitables traînées
brunes, visiblement cérébrotonique, avec de
grands yeux moqueurs, une peau délicate et une aura
en bonne voie karmique. Le collecteur éructa une bouffée
riche d'odeurs avariées dans un grondement de bête
repue. Ils se pressèrent vers les autres vortex.
« De quel degré es-tu ? » demanda la fille
sans cacher sa curiosité.
Elle avait probablement distingué l'oiseau brodé
sur sa chemise. Machinalement, Kob remonta la fermeture de
sa salopette. Il n'approuvait pas non plus le port du brassard.
Ça vous met toujours dans des situations impossibles,
pensa-t-il. Le Noir, au moins, elle lui fout la paix !
« Butor », répondit-il d'une voix contrite
en réprimant la nausée qui lui montait de l'estomac.
Le cadavre raidi d'un chat, en partie dévoré
par des rats, gisait à quelques centimètres
de leurs narines. Kob se souvint du gamin qu'il avait reconstitué
la semaine précédente. Le Centre de Répartition
l'avait cette fois dépêché vers un de
ces obscurs taudis des bas-fonds de Manira, une zone épouvantable
où les rats s'étaient organisés en bandes,
mettaient à sac les faibles réserves de nourriture,
attaquaient les malades et les vieux. Tom, c'était
son nom, bricolait çà et là, louant ses
services pour la retape d'une toiture, la réparation
d'un chauffe-eau, le transport du matériel de récupération
de la casse aux bazars de revente. Il avait fait une mauvaise
chute et rafistolé son tibia avec de grossières
attelles et du fil de fer bon marché. Une histoire
de fou, si fréquente dans le Manira ! La gangrène
lui avait mangé la jambe jusqu'au genou, et puis les
rats, une nuit qu'il avait bu et rebu pour museler la douleur,
les rats avaient rongé cartilages et tendons avant
de s'intéresser aux muscles de la cuisse. Le jeune
garçon délirait. Après avoir endormi
sa sensibilité, Kob investit sans tarder l'hémisphère
droit de Tom puis, mobilisant tout son savoir Butor, situa
l'empreinte mentale du membre détruit. Trois heures
plus tard, à bout de force, il parvenait à le
rematérialiser dans son ensemble. Les Ondes de Vie
opérèrent les dernières liaisons avec
le système nerveux central. Le gosse, sauvé,
dormait paisiblement. Après avoir frôlé
en pensée son fin visage, Kob s'était littéralement
enfui de la cabane, rayonnant de bonheur. Il avait erré
des heures entières dans la pénombre des ruelles
sans songer un instant que le premier venu pouvait lui régler
son compte proprement. De retour chez lui, la Biloc l'avait
remis d'aplomb.
La fille ne se laissait pas démonter par la froideur
de Kob Gelsen :
« Pas mal ! apprécia-t-elle. Moi, je plane
encore assez bas, mais j'ai bon espoir. J'interprète
le vol des pigeons. »
Kob grimaça. Les pigeons, pensa-t-il, ces oiseaux stupides
tout à fait à l'image du monde d'avant, égarés
dans une quête permanente de nourriture, incapables,
polluants et pollués.
La fille semblait malgré tout totalement détachée.
Son être respirait une parfaite maîtrise émotionnelle.
Accoutrée comme lui d'une salopette de grosse toile
et d'une casquette ridicule, elle soulevait les charges visiblement
sans trop d'effort physique.
« Je parie qu'après ça, vous allez rejoindre
les quartiers top. Ingénieur ou médecin, ou
directeur d'entreprise, non ? » continuait-elle
ironiquement.
La maladresse verbale alliée au culot des moineaux !
Kob se maudit encore d'avoir conservé cette chemise,
signe évident de fatuité. La fille perçut
sa gêne, ou interpréta son silence comme tel :
« Pardonnez-moi. C'est vrai que les top-classes commencent
comme tout le monde par le bas. Je veux dire, se reprit-elle,
que dans l'échelle ORNAI les différences sociales
n'existent pas...
— Non, renchérit Kob. Je connais des Condors,
des Milans, des Eperviers qui sont nés dans les taudis
de Manira ; ils pratiquaient la sortie depuis leur plus
tendre enfance, consciemment, et dans des conditions épouvantables.
Traqués par la misère de leur milieu, ils s'élevaient,
rayonnaient, tenaient bon. Quand Jodrel Emiraï rencontra
le Sage dans les montagnes du Séni-Vara, la nouvelle
technologie balbutiait, le monde errait encore. »
La fille tenait à son idée. Son petit visage
se durcit.
« Oui, approuva-t-elle. Aujourd'hui, nous avons les
trucs hyper-sophistiqués d'IBM-Soyuta, par exemple.
Tu utilises ce genre d'appareil, non ? »
Ça devenait odieux. Kob fit rapidement le vide en lui.
Son esprit survola les eaux calmes d'un lac puis dériva
en direction des plus hautes branches d'un pin. Très
loin de là, ses lèvres répondirent :
« C'est vrai. Tu peux toi aussi en disposer quand tu
veux. »
Le Noir s'approcha :
« Hé, les touristes! Magnez-vous un peu, bordel ! »
Accrochés à l'arrière de la benne, il
traversaient les ruelles sombres et froides du quartier Sud-Est.
Partout, la même désolation sourde, le linge
pendant aux fenêtres, les jurons orduriers, les premiers
halos jaunâtres derrières les vitres rapiécées
de carton, les détritus jetés pêle-mêle
sur le pavé gras et qu'il fallait ramasser avec les
vomissures d'ivrognes et les animaux crevés. On butait
parfois dans le cadavre d'un pauvre bougre, épave de
la nuit, victime d'un règlement de compte ou d'usure
simplement. La consigne était de noter son identité
-à condition de trouver sur lui un quelconque papier-
puis de le basculer dans la gueule du collecteur. Broyé,
cassé, réduit en charpie dans le ventre de la
benne, le corps se mélangeait aux immondices. Kob savait
que certains manutes, pressés d'en finir, ne prenaient
pas le temps de s'assurer que le malheureux avait rendu son
dernier souffle. Il s'était souvent interposé,
prolongeant des vies. C'était la principale vocation
du passager de benne dont le brassard coupait court à
toute contestation. Comme tous les sensitifs délégués
par le Répartiteur, Kob discernait sans erreur les
Ondes de Vie ; il savait si le corps était vide
ou encore habité.
La fille poursuivait avec entrain :
« Le modèle XC 230 avec holosystème intégré,
c'est un peu moins top, mais pour moi le spatial, c'est du
gadget. On peut s'en passer, même si on plane moins
cool. »
La présence de Jill colorait les formes-pensées
de Kob Gelsen. Il revoyait leurs corps flottant sans entrave,
légers, libres de s'unir dans la lumière bleutée.
La position Off du bloc de transfert leur permettait
de demeurer ensemble autant qu'il est possible avant-pendant-après
l'amour.
« On fait l'amour dans une église, s'esclaffait
Jill entre ses bras, une belle chapelle coupée de Dieu. »
Le bloc ne pouvait bien entendu prendre en compte que des
données ORNAI individuelles ( « Ton Sage était
un ascète solitaire. Probable qu'il se branlait ! »
raillait-elle encore), mais il était permis de penser
que cette sérénité, cette paix absolue
qui les envahissait l'un et l'autre après chaque orgasme
leur signalait qu'un bout de chemin venait d'être fait
de concert vers leur île, si celle-ci existait.
Comme tous les Fêlés, Jill se raccrochait aux
sentiments. Elle tenait souvent des propos pénibles
où il était toujours question de système
de hiérarchie ( « Il n'y a pas de hiérarchie,
objectait Kob, toute chose progresse vers l'unité. »)
et d'éternel rapport de forces, un langage depuis
longtemps périmé qui ne mobilisait plus dans
l'Anâta que quelques centaines de Fêlés.
Hors les Mangeurs cantonnés dans leurs quartiers insalubres
qui, eux, tenaient leurs coutumes barbares et leurs névroses
d'une lourde hérédité, et les Fêlés
se rechargeant quotidiennement aux contacteurs, puisant largement
dans la Manne des bienfaits tout en refusant la main tendue
de Jodrel Emiraï, la grande population des Migrants,
des Voyageurs, suivait la Voie. Celle, nouvelle, tracée
par Jodrel dès son retour dans la cité de Berkeley
aujourd'hui engloutie.
Jill semblait loin de tout cela. Kob avait observé
son agitation d'un œil patient. Sont-ce les dernières
séquelles de l'ancien comportement ? se demandait-il.
Aurait-elle peur d'elle-même au point de ne jamais pouvoir
sortir de l'illusion ?
Elle surgissait chez lui à l'improviste, l'arrachant
aux visions extatiques, bouleversant sa méditation
pour se lancer dans un long réquisitoire :
« Tu te souviens de l'époque d'avant le cataclysme
où l'on comptait presque un télévidéo
par foyer ? Le progrès, c'était ça :
des boîtes à images diffusant des programmes
insanes à longueur de journée, abrutissant les
masses pour mieux les berner. Il y en avait partout ! L'idéal
du plus simple illettré, du plus pauvre manute du Manira
d'alors, c'était de pouvoir s'offrir un jour le dernier
gadget à la mode pour se sentir comme tout le monde.
Bientôt ? Des contacteurs cosmiques à chaque
coin de rue, des IBM-Soyuta dans les piaules les plus minables.
Du fichage, ni plus ni moins ! Tout le monde vénérera
le Grand Illuminé, ou plutôt Jodrel Emiraï
manipulé par les TechnoTrusts. Tous, tu m'entends ?
Vous serez tous conditionnés. Vous vous épuiserez
dans une quête sans fin en poursuivant un leurre préfabriqué.
Rien n'a changé. Vous errerez en vous-mêmes comme
des drogués et vous émerveillerez de vos propres
rêves en vous coupant du monde. Votre cœur sera mort,
car aimer tout le monde c'est n'aimer personne ! Plus
de libre arbitre : un modèle à suivre,
un étage à atteindre dans une hiérarchie
bidon, puis un autre, encore un autre, et ainsi de suite à
l'infini... »
À bout de souffle, réalisant avec effroi qu'elle
venait de lui jeter tous ces mots au visage, elle s'écroulait
sur son épaule.
« Je t'aime, s'excusait-elle en sanglotant. Je t'aime. »
Kob baisait ses larmes maladroitement, se perdait dans la
chaleur diffuse de ses cheveux cuivrés. Leurs visages,
leurs corps se frôlaient à leur insu, se caressaient,
algues dans le courant. Une autre femme prenait ses lèvres
et se collait à lui avec la certitude désespérée
de le ramener à elle. Kob capitulait. Son cerveau primordial
lui imposait d'ôter un à un ces vêtements-enveloppes
ridicules pour caresser le corps de Jill offert et frémissant.
Ils roulaient sur le sol, frénétiques, oublieux
de l'espace et du temps.
« Tu penses très fort à la femme que tu
as aimée, n'est-ce pas ? demanda la fille.
— Oui, répondit Kob, son souvenir est tenace.
Je me demande encore dans quel monde elle vivait. »
Fort de ses frêles dons télépathiques,
le Moineau s'enhardit :
— Les Fêlés sont tous paranos. Leur champ
de conscience ne dépasse pas celui des connecteurs.
Ce sont des oiseaux domestiques, des parasites rétrogrades
en quelque sorte. »
Complètement faux, objecta Kob pour lui-même.
Se rechargeant comme nous aux contacteurs d'énergie
cosmique, ils manifestent très tôt des facultés
psy, empiriques, mais utiles.
Dans la zone Svâdha, un jour triste pointait lentement
autour d'eux. On distinguait au loin quelques villages de
pêcheurs qui sommeillaient encore. La benne brinquebalait
entre les locaux délabrés à l'usage du
personnel. De nombreux gyrophares groupés au voisinage
de l'incinérateur zébraient l'espace d'éclairs
hallucinés. Kob jeta un bref regard aux volutes se
déroulant dans l'atmosphère. La mort crachait
de noirs maléfices; transportée par le vent,
elle détruisait d'invisibles équilibres.
Il dirigea ses pas vers le vestiaire "Passagers". La fille
le suivit.
« Ça fait plaisir de retrouver un peu de son
chez soi. » remarqua-t-elle avec une moue
de satisfaction.
La pièce était sobrement décorée.
Un simple lieu de passage qu'on s'était évertué
à rendre agréable. Ils se défirent de
leur équipement. Kob passa sous la douche collective
et s'offrit aux jets glacés. La fille vint le rejoindre.
Il remarqua les formes rondes de ses seins et fesses qui frémissaient
au contact de l'eau. Les lèvres de la fille esquissèrent
un sourire très féminin quand il lui demanda :
« Comment t'appelles-tu ?
— Tabris, répondit-elle. Tu as envie de moi.
— Oui, grogna-t-il, toute cette mort...
— C'est une réaction typique de Mangeur, remarqua-t-elle,
feignant le détachement (un désir pourpre auréolait
son ventre). Les enterrements, ça excite toujours leurs
pulsions.
— Nous sommes encore humains, non ?
— Et comment ! » approuva Tabris en
se baissant pour prendre dans sa bouche le sexe gonflé
de Kob.
Tout compte fait, sans spatial, c'était pas
mal non plus...