La nouvelle

   Heureuse !
   Je suis heureuse !
   Ils peuvent pleurer sur les contrats que j'ai refusé de signer.
   Ils peuvent pleurer, tous ces imbéciles.
   Cynthia Cynthie ! Cynthia Cynthie !
   Mon nom au générique. Tout seul !
   Il me semble entendre le vent qui souffle dans les palmiers de la Croisette. Mais ici les palmiers ont des feuilles qu'ils perdent et la mer n'est qu'un Vague terrain vierge. Ma retraite chérie, je vais te quitter. Adieu tous mes souvenirs, je vais à la rencontre d'une nouvelle gloire, d'un nouveau et immense succès. Ils peuvent venir me supplier, tous ces imbéciles, anciens amants ou producteurs de pacotille.
   On frappe.
   Vite, j'enfile un peignoir. C'est probablement lui !
   Oui, mais si ce n'est pas lui ? S'il ne s'agit que d'un producteur imbécile souhaitant que je sauve de ma présence un film à la dérive ?
   Non, je ne vais pas ouvrir. D'ailleurs, les gens convenables téléphonent avant de se présenter chez une personne en vue.
   On insiste.
   J'ouvre sans décrocher la chaîne de sureté.
   — Qui êtes-vous ?
   — Vous ne me connaissez pas ? s'inquiète l'homme, intimidé.
   — Un jeune producteur-réalisateur sans argent qui a besoin d'une vedette. Je suis désolée, mais il y a longtemps que je ne m'intéresse plus aux soi-disant inconnus ambitieux.
   Fière de ma réplique, je vais pour fermer, mais l'importun insiste, glissant les doigts jusqu'à la chaîne de sureté, afin de bloquer la porte.
   — N'insistez pas ! J'ai brisé plusieurs mains en claquant des portes. Retirez la vôtre, sinon…
   Rouge de confusion, il parvient à s'expliquer, d'une voix contrastant avec son teint :
   — Vous ne me reconnaissez pas, parce que je n'ai pas ma casquette. Je suis le laitier. Ma femme a découvert les photographies que vous lui avez dédicacées. Je dois vous les rendre… Je dois également vous demander de me payer le lait…
   Désappointée, puis écœurée d'une telle mesquinerie, sinistre panache d'un minable, je m'emporte :
   — Vous payer le lait ! Quel lait, je vous prie ? Ce liquide blanchâtre dans lequel je me baigne ? Quel individu êtes-vous donc pour agir de la sorte ?
   — Ce n'est pas moi, bredouille-t-il, c'est ma femme. Elle dit que vous êtes une vieille putain et s'est aperçue qu'il manque quotidiennement de l'argent dans ma caisse. Jai vos portraits dans mon auto… trois cartons.
   — Trois cartons ! Depuis combien de temps me livrez-vous du lait ?
   — Un peu plus de dix ans, affirme-t-il, reprenant un peu de courage.
   Je réalise que voici cinq bonnes minutes perdues en tergiversations avec un moins que rien. La patience d'une vedette pour son public est presque infinie, mais il y a parfois des limites. J'ai souvenir d'un seul mot : " putain ".
   — Moi, une putain !
   D'une rage dont j'avais oublié les conséquences destructrices -je songe alors au soir de gloire où le célèbre Ronald P.T Mac Clouc perdit sa virilité, suite à quelques bouffées malodorantes d'un super-cigare et d'une allusion sur ma création dans Jeanne d'Arc qui déclenchèrent ma jambe droite vers ce qui fit l'objet d'un retentissant procès- je claque la porte, n'en pouvant plus de ce niais.
   C'est à peine si je prête attention aux craquements des phalanges. L'obstacle a disparu et je pousse le verrou.
   Deux doigts gisent sur le tapis, tandis qu'une voix épouvantable gronde contre la porte :
   — Impossible salope ! Tu oublies qu'il n'y a pas que les photographies ! Tous les matins, tu me baissais le pantalon pour avoir autre chose que du lait pour te laver le cul.

   Je hais les fétichistes. Des photos ! Trois cartons de photos ! Et de surcroît, minable au point de me réclamer de l'argent. Je jette les doigts dans le vide-ordures, puis gagne ma table de toilette. C'est un monde tout de même ! Fort heureusement que tous les commerçants du coin ne viennent pas faire leurs saletés devant chez moi.
   Cynthia Cynthie ! Cynthia Cynthie !
   Ce nom au générique. Tout en me coiffant, je m'excite, m'enivre de cette unique pensée. Les imbéciles qui dédaignèrent ce nom durant des ann… durant un temps, seront les premiers à ramper autour de moi pour me féliciter.
   Incroyable, tous ces gens au beau visage, au sourire charmant et charmeur qui, à minuit, se transforment en lycanthropes, afin de mieux vous dévorer.
   Des poulies gémissent sur un chantier voisin. La voiture du laitier démarre. Il est possible de conduire malgré l'absence de quelques doigts ; j'ai vu cela dans plus d'un film.
   Je suis belle.
   Cynthia Cynthie est belle.
   Et… On a frappé ! C'est lui !

   Au dehors, il n'y a plus que la nuit. Le monde est une salle de cinéma, dans laquelle vient se produire une vedette que personne n'ose vraiment oublier.

   Un ultime clin d'œil à mon miroir et je libère la porte de sa chaîne de sureté. Mon producteur, immense, drapé de noir, brandit un couteau sur moi et crie :
   — Studio 31 !
   — Ciel ! Vous êtes aussi le director ?
   De tous mes films, assure-t-il, haussant les sourcils, d'où s'échappe un peu de terre.

   On s'amuse et on boit.
   Le Studio 31 est une somptueuse villa, avec piscine et pelouse. Des voitures son garées partout. L'ambiance est extraordinaire, le chef éclairagiste n'employant que les rayons lunaires. Discrètes, les caméras cernent probablement le jardin.
   — Que dois-je faire ? Je n'ai pas le texte de mon rôle.
   La main gantée caresse mon épaule. Les lunettes sombres me fixent de leur incertitude tandis que, suave, la voix m'entretient :
   — C'est simple. Massacrez-les avec votre couteau.

   Les figurants sont à la hauteur de la réalisation. Feindre l'horreur avec un tel talent, c'est rare. Et ce sang qui gicle des blessures, quel souci de réalisme !
   Je suis toujours à la recherche des caméras, bénissant le chef-opérateur de maîtriser à ce point son métier.
   Grisée de carnage, je dessine des arabesques sur les murs ; mes doigts sont autant de pinceaux ensanglantés. Le director applaudit. J'imagine déjà la première du film, les félicitations des imbéciles. J'imagine Ronald P.T Mac Clouc à la voix de fausset, j'éclate de rire parmi tous ces figurants dont la pose demeure tragique. Il faut reconnaître que dans leur registre, par ailleurs très limité, ils excellent. À titre d'encouragement, je songerai à les récompenser d'un portrait dédicacé. Mais suis-je encore dans le champ ? Je m'approche du producteur et chuchote :
   — Que dois-je faire ?
   — Fuir avant l'arrivée de la police. De l'autre côté de la route, il y a des rails, semblables à ceux d'un chemin de fer ; vous devez les suivre jusqu'à un tunnel. Une caméra vous précède pour le plus long travelling jamais exécuté.
   Les louanges de la critique font une douce musique, un ronronnement céleste.
   Quel retour ! Cynthia Cynthie, ma chère, quel stupéfiant retour !
   Une seconde, je revois l'araignée, tissant sa toile autour de mon téléphone. Je l'ai écrasée, brisant du même coup l'appareil.
   Les rails me font trébucher. Je ne distingue toujours pas la caméra. Le tunnel précise sa nuit dans ma nuit de gloire. Mon visage n'est guère éclairé, je le déplore. Si ! Enfin, un phare surgit du tunnel, s'approche pour saisir toute l'émotion de la scène. J'aime les réalisateurs effacés, faisant confiance en l'interprète féminine. Je vais probablement être obligée de coucher avec lui, bien que cela soit devenu un peu banal, un peu cliché.
   Mais suis-je la vedette d'un film comique ?
   Une locomotive s'élance vers moi. Quelle déception ! J'ai vu ce gag des milliers de fois dans les plus mauvais dessins animés.
   Toutefois, l'effet est très réussi ; on croirait vraiment que cette locomotive va… Je songerai à récompenser d'un portrait dédicacé le director des effets spéciaux.
   Et mon lait ? Mon lait pour demain !
   Il me faut également penser à trouver un laitier plus compréhensif dès demain… Dès demain… DÈS DEMAIN !!

   « SPLATCH ! » (onomatopée internationale lorsqu'une star de cinéma heurte une locomotive).


THE END



© Texte de Dominique Blattlin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Illustration de Langel. Première publication : DEMAIN n°3, juillet 1976.

 
 

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06/07/2018