La nouvelle



   La vie s'écoule, douce… douce. Le portail de notre charmante maison se pare d'un lierre protecteur, d'une glycine aux magnifiques grappes de fleurs parfumées. Le parc resplendit d'un désordre de roses que protègent mille frondaisons.
   Père veille sur les jeux de Luc, mon jeune frère.
   Sous une pile d'ouvrages pieux, dans le coffre de ma chambre, je dissimule un livre au contenu absolument indigne d'une jeune fille convenable, je le confesse ici à mon journal intime et secret, celui qui me fut offert voici deux ans par une tante de ma mère. Cher journal dans lequel j'aime confier des pensées terribles qui m'effraient parfois. Je cherche mes mots et je suis heureuse à l'idée que cet ami de papier à un joli fermoir en argent ciselé et un petit cadenas. La clé posa problème. Où la cacher ? Sur une chaîne, avec ma petite croix d'or, autour de mon cou ? Et si la chaîne se brise ? Finalement, un creux dans une plinthe, à proximité de mon lit. Que de complications pour protéger mes émois, mes troubles, mes joies et mes peines. À présent, Luc souhaite ma participation pour une partie de balle. Mais je me crois agacée par ces sollicitations puériles. Il existe probablement des divertissements plus appropriés et plus excitants.
   Il pleurniche et devient insupportable. En sœur aînée, je dois supporter tous ses caprices. Il se plaint auprès de père dont la grosse patte maladroite s'efforce d'atténuer les sanglots.
   Renfrognée, je contemple le spectacle, le câlin réparateur. La grosse main qui tapote les épis blonds du garçonnet.
   Mon esprit est ailleurs. J'ai hâte de retrouver ma lecture clandestine. Je ne suis plus une enfant qui joue à la balle. D'ailleurs, comment puis-je me considérer enfant, après avoir pris connaissance de ces pages brûlantes ?
   Je rêve de découvrir les ruines de cette abbaye, refuge d'une passion coupable unissant un prêtre à une noble dame du temps passé.
   Tandis que Luc se mouche bruyamment, projette avec ses chaussures des cailloux sur mes jambes et marmonne des paroles mauvaises à mon égard, je m'évade loin de ces enfantillages.
   Mon imagination, et c'est trop drôle, vient de créer le couple parfait de cette histoire : notre abbé, personnage bedonnant, amateur de vin autre que celui de messe et une comtesse au nom compliquée, incroyable cierge sur pattes de héron.
   Je pouffe de rire et Luc se persuade que je me moque de lui. Père, l'air désapprobateur, approche de nous deux.
   Tout mon environnement présent s'estompe. Mes pensées s'envolent et mes farceuses comparaisons avec des personnages existants et caricaturaux sont gommées par la puissance des descriptions de ce livre volé et adoré. J'ai l'impression qu'il a été écrit pour moi seule.

*


   La douceur du crépuscule accueille mes errances solitaires dans le vaste parc qui descend vers la campagne et les champs. Dans les fourrées, des animaux sauvages s'enfuient à mon approche.
   Mais là, soudain, ce museau espiègle n'a rien à voir avec celui d'un renard.
   Je m'immobilise tel un chien de chasse et questionne :
   — Qui es-tu ?
   — Sandra.
   Une singulière petite créature émerge. Plus femme qu'enfant, elle est vêtue d'une tunique claire. Ses cheveux sombres tombent en cascade, tandis que ses yeux immenses me troublent. Aucune innocence ne transparaît sur les traits réguliers de son visage.
   — D'où viens-tu ? ai-je la présence d'esprit de demander.
   Après tout, cette inconnue n'est-elle pas sur nos terres.
   — Je suis de partout où poussent les fleurs noires.
   Mon visage devient dur, car je n'aime pas que l'on se moque de moi.
   — Des fleurs noires ? Cela n'existe pas. Tu n'es pas très gentille de me répondre ainsi.
   Elle me tourne le dos et fait mine de s'éloigner.
   — Les fleurs noires existent. Qui peut prétendre du contraire ?
   Ses paroles coulent avec la sonorité de l'eau d'un ruisseau. Images grotesques, qui me font sourire, des livres pour enfants.
   — Mes parents ! ai-je lancé, dernier rempart d'argile de mes convictions.
   Elle n'est plus qu'une tache blanche qui sautille devant mes yeux ébahis.
   — Il ne faut jamais les croire… en rien.
   — Qui es-tu donc ?
   Dernière défense. Malgré moi, je m'éloigne dans son sillage.
   — Il me semble l'avoir déjà dit. Sandra, la fille d'une fée.
   Ah non ! Me suis-je dit. Me revoilà dans les contes stupides des livres pour les petits.
   — Tu vois que tu es menteuse ! Les fées n'existent pas. Des inventions pour endormir les enfants. Je ne suis plus une enfant.
   Elle vient de s'arrêter et se tourne vers moi. Je devine, plus que je ne le vois dans la pénombre naissante, son visage pointu.
   — Est-ce bien vrai ?
   Je perçois, mêlés, un défi et une menace.
   — Oui.
   Elle me toise et reprend sa marche.
   — Alors suis-moi. Viens si tu n'as pas peur.

*


   Les prie-Dieu naturels d'un édifice ancien écorchent mes genoux.
   Sandra m'a guidée jusqu'à cette somptueuse ruine, probablement maudite par les âmes rigides et bien pensantes de notre petite église. Me trouvant nerveuse, elle me persuade de supporter l'inconfort de la position.
   En chemin, nous avons découvert un étang. Invisibles, des grenouilles mènent grand vacarme parmi les nénuphars. Un vent soutenu courbe une colonie de roseaux. Hostie sans ciboire, le soleil a disparu à l'horizon, et les ténèbres venues sur la terre laissent peu d'espoir d'un retour aisé à ma maison.
   Mes parents doivent s'imaginer que j'ai gagné la petite chambre de fille sage et studieuse, afin d'y dévorer quelques livres, bien calée contre un oreiller en plumes d'oie. Je n'ose bouger. Face à nous, ce qui fut autrefois l'autel est traversé de lueurs fugaces, indéfinissables.
   Une immense sensation de vide gagne tout mon être. Je regrette d'être là tout en sachant que ce rendez-vous est une étape cruciale de ma courte vie.
   Attentive, je surveille la nature qui a repris possession de l'endroit abandonné par les humains. Des nocturnes doivent se déplacer, d'arbre en arbre. Je songe aux leçons de père. Les hiboux, chouettes, de la famille des strigidés. Il tourne les pages d'une vieille encyclopédie. Pages agrémentées de planches qui répertorient tous ces oiseaux invisibles le jour.
   Des bourrasques soudaines me font frissonner. J'ai mal à tous mes membres.
   « Il viendra. » murmure ma compagne, immobile et agenouillée.
   Je tourne la tête en direction de la voix, mais je ne distingue pas sa silhouette.
   J'entends les battements de mon cœur.
   Les murailles torturées de l'abbaye se détachent sur un ciel nuageux. Le visage levé vers les cieux, mes yeux se sont habitués à l'obscurité.
   Ai-je une hallucination ? Est-ce un papillon de nuit qui volette dans mes cheveux ?
   Je frémis. Sur ma joue droite, un souffle musqué s'obstine.
   Dans un chuchotement, j'appelle Sandra. Un bref instant, j'imagine que c'est elle qui me joue un tour. Mais sur ma gauche, de l'emplacement qu'elle n'a pas quitté, ma compagne se manifeste :
   — Qu'as-tu ?
   — Peur !
   — Si tu as peur, vas t'en ! Je partage avec toi ce que j'ai de plus précieux et tu as sottement peur… Peur de qui ?
   Je n'ose répondre. Je n'ose lui révéler ce que je crois présence.
   Face à moi, là où devait se tenir l'autel, je crois voir briller les contours d'une immense croix renversée. Terrible, une plainte se heurte contre les niches désertes des saints qui apparaissent sous un pâle rayon lunaire. Un vague gémissement féminin qui se répercute dans cette nef absente.
   Sandra, toujours prostrée, murmure d'une voix méconnaissable :
   — L'autre est là ! Elle supplie son amant de revenir. Mais il ne veut pas ! Un devoir plus pressé l'attend...
   De par les confidences de ma compagne, je comprends brusquement que nous représentons ce devoir !
   Lentement, une brise légère soulève ma robe. Mes doigts se crispent sur la tablette moussue du prie-Dieu de pierre. Les plaintes ectoplasmiques ne représentent plus qu'un écho lointain.
   J'entends Sandra :
   — Toi d'abord.
   Le rôdeur inassouvi du passé prodigue ce qui n'a, à ce jour pour moi, pas de nom.
   Initiation magique, brise qui se transforme, au plus intime de mon être, en un ouragan d'une violence torride. Un feu monte entre mes jambes et me propulse vers des firmaments. Mon corps chavire. Des mains invisibles s'emparent de mes épaules, un halètement de bête sauvage ne parvient pas à m'effrayer. Un ruisseau coule d'entre mes jambes sur la roche.
   Excitée, Sandra s'impatiente :
   — C'est mon tour… C'est mon tour… Surtout ne bouge pas. Il ne faut pas le vexer.
   La présence me quitte et la silhouette de ma compagne que je devine toujours immobile sur ma gauche s'auréole d'une lumière spectrale.
   Cela ne dure que de très brefs instants. C'est évident, Sandra ne convient pas à l'ombre.
   Après une hésitation, mon dos reçoit une poussée intense. Je suis saisie et transfigurée bien davantage qu'à la communion dominicale sur notre sotte chapelle.
   Si mes parents savaient, approuveraient-ils la joie profonde de leur enfant ou crieraient-ils au sacrilège, au déshonneur, de leurs mots rigides et définitifs qui claquent comme des sentences, comme des gifles.
   La chaleur qui envahit mon corps est-elle damnation ?
   Mais alors, je ne désire plus qu'être damnée !
   Une entité invisible s'arc-boute et me possède, m'arrache des cris de jouissance. Devant moi, la croix renversée se brouille, n'est plus qu'un reflet lunaire.
   Je songe à la lumière du jour, aux fadeurs du temps qui passe, des partages entre l'office, les repas, des jeux banals avec mon jeune frère. La nuit semble désormais mon unique royaume, peuplé d'incubes échappés du livre interdit.
   Déçue d'avoir été négligée par l'ombre, Sandra me lance, perfide :
   — Pour rentrer sauve, il te faut éviter ta rivale.
   Toute emprise s'est envolée. Je suis une petite fille agenouillée sur un prie-Dieu inconfortable. Je suis abandonnée par cette possession et couverte d'un vent glacial et soudain.
   — Que veux-tu dire ?
   — Une noble dame a aimé ici son confesseur. Après sa mort brutale, elle fut condamnée à errer autour de ces ruines consacrées sans jamais pouvoir y pénétrer. Elle guette ceux qui osent venir. Elle n'a de cesse de se venger des intrus, et ainsi d'un monde aux principes moraux absurdes. Jugée par les vivants, elle leur voue une haine farouche pour l'éternité.
   — Et le prêtre ?
   — Il est le vent parmi ces ruines.
   — J'ai lu pareille histoire, voici peu. On ne parlait pas de ce fantôme.
   — Les livres content le jour, pas la nuit, persifle Sandra. Les parents arrachent toujours des pages trop audacieuses aux réalités de l'au-delà.
   — Mais l'ombre…
   — Elle fait partie des pages arrachées. Peut-être n'existe-t-elle que dans nos têtes.
   Obstinée, je proteste :
   — Il y avait bien une présence !
   — Ou simplement une apparence… Tu ferais mieux de rentrer chez toi.
   Ankylosée, le corps meurtri et les genoux écorchés, je me redresse avec peine. Sandra fait de même.
   Silencieuses, nous restons à l'écoute du décor fantomatique.
   La masse sombre de l'abbaye semble vibrer.
   — C'est elle ! s'écrie Sandra. À sa traîne sont agrippés tous les démons de l'enfer, t'affirmeront les bons croyants. Ils te diront aussi qu'elle a souillé chaque chemin, chaque bois des alentours d'une liaison coupable. Ils te parleront, ces biens pensants, tout comme leurs ancêtres, des fleurs noires qui naissent sous les pas de l'infâme créature. Ils n'ont pas cherché à l'absoudre, préférant, avec délectation, prononcer l'anathème. Et rien ne changera jamais ; les crapauds aux écœurantes pustules seront montrés aux enfants, comme les pusillanimes victimes de cette créature monstrueuse. Mais tu ne crois pas aux légendes ? Tu m'as affirmé que tu n'étais plus une enfant. Alors je vais te livrer un secret : l'abbaye est un bouclier qui te protège. Il te suffit d'attendre le jour. Tous les gens bien éduqués te le confirmeront, seule la nuit est malfaisante.
   J'imagine mon père, ma mère, Luc. Mon petit lit vide à leur réveil.
   Une panique me saisit à la gorge.
   — Je ne peux pas ! Mes parents vont s'apercevoir de cette absence !
   — Et ils te gronderont, te poseront des questions. Il me semble les entendre. Peut-être même que ta mère voudra vérifier ta virginité.
   Elle raille mon désarroi.
   Les ruines se découpent sur un ciel désormais étoilé.
   Je m'éloigne des prie-Dieu et de l'autel dévasté. Sandra se tourne vers moi et observe les ténèbres. J'entends encore sa voix :
   — Es-tu encore innocente ? Pareille aux naïves et sages petites filles des livres pour enfants. Tu es libre de partir maintenant. Libre de partir, mais pas libre de toi.




*

   Mère sera inquiète. Des larmes assurément. Père, lui, sera furieux.
   Cette aventure se soldera par une sévère punition.
   Mais si j'assume les remontrances, elles me paraissent insignifiantes comparées à l'atroce de cet instant.
   De mornes, les jeux de mon jeune frère Luc, jeux auxquels je suis conviée sans grand enthousiasme, reflètent une quiétude qui est à l'image de notre vie quotidienne. Notre jardin tranquille dont j'ai bravé imprudemment les limites.
   Culpabilité au cœur, j'ai abandonné Sandra, rompue le pentacle des ruines de l'abbaye, pourchassée par des ondes maléfiques.
   Si seulement mon retour dans le cercle protecteur de notre propriété pouvait passer inaperçu ? Et si je suis démasquée, le courroux paternel sera mérité.
   Ma seule imagination reste en quête d'un mur de connaissance : celui de mon bonheur inavoué ; mes cours prodigués par une préceptrice, mes rêveries romantiques et mes lectures du soir. C'est un fait, plus tard j'ai l'intention de devenir écrivain, de conter des histoires autres que les récits ampoulés dont je m'abreuvais jusqu'à la découverte du livre licencieux.
   Pour le moment, je progresse dans un réel hostile, telle l'espiègle héroïne de l'une de ces affabulations stéréotypées, au plus fort de laquelle des bras décharnés se dressent face à la protagoniste. En fait, je croise plusieurs arbustes qui n'ont rien à envier, quant à la forme, aux plus méchantes apparitions littéraires.
   Une bourbe ne s'évertue-t-elle pas à me happer ? Et ces pierres traîtresses, coincées entre deux touffes de hautes herbes, qui me font trébucher…
   Et les nuées sombres qui masquent la lune et les étoiles et qui accentuent mon angoisse…
   J'hésite dans la direction à suivre, ne m'oriente qu'avec difficulté. Là, pourtant, des coassements me guident vers un étang qu'il me faut longer.
   Et si j'étais la proie idéale d'un piège diabolique ?
   Les batraciens ne m'invitent-ils pas que pour mieux enliser mes pensées ?
   Des lucioles s'agitent devant mes yeux. Leur intensité monopolise toute mon attention et autour, la nuit et ses duperies ne retiennent plus mes sens en éveil. Je suis épuisée. Je veux faire demi-tour, me blottir contre Sandra, fille des fées, et attendre contre son cœur l'aurore. Peut-être, nos volontés réunies, agenouillées sur les prie-Dieu, ressentir cette puissance inconnue.
   Grenouilles et crapauds se taisent subitement.
   Une respiration saccadée accompagne ma progression.
   M'immobilisant, je réalise qu'elle provient de ma poitrine.
   Les habitants des eaux dormantes écoutent-ils l'immense détresse d'une petite fille ? D'une petite fille qui, au terme d'immuables aventures, se réveille dans des draps propres et parfumés ? Et l'auteur anime son pantin de réconfortants propos avant d'aller lui-même se coucher.
   Présentement, cette petite fille ne se réveillera pas d'un cauchemar. L'aube et les premiers rayons du soleil demeurent absents. Il n'y a que la nuit et un oppressant concert de silences. L'œil glauque aux myriades de nénuphars, l'œil géant des eaux figées qui scintille de milliers de prunelles globuleuses. L'œil de l'écrivain en mal d'images et de mots alignés pour atteindre le nombre de pages suffisant. Rien de tout cela.
   Je cherche en moi le sentier de l'abbaye, écarte des ronces qui déchirent mes vêtements.
   Je désire ce lieu et ses tourments, me moque du jugement des gens respectables. Mes parents et leurs punitions ne représentent plus un obstacle à ce que je veux vivre.
   Privée de dessert, privée de lecture ! Une voix intérieure chasse toutes les remontrances.
   J'appartiens à cette nuit éternelle et mon ultime appréhension se résume ainsi : ne pas retrouver l'abbaye !
   Forces des ténèbres, aidez la petite fille perdue qui souhaite la caresse du vent en haut de ses jambes, guidez-la sur le sentier de braises avant les premières lueurs du jour naissant.

*

   Accablé, vieilli de dix ans, l'homme triture sans cesse un mouchoir, balbutie face aux gendarmes rompus aux épreuves de ce genre :
   — Je ne comprends pas… Je ne comprends pas…
   — Moi non plus, réplique le policier responsable de l'enquête et qui jusque là examinait le corps, assisté d'un médecin.
   — Puis-je la voir ?
   Les gendarmes interrogent du regard leur supérieur tandis que le médecin s'approche du petit groupe.
   — Si vous y tenez.
   On soulève un pan du suaire improvisé. Le visage de la petite fille est marqué de traces noirâtres.
   — Qu'est-ce que c'est ? s'indigne le père.
   L'air sévère, le médecin toise cet homme qui ne surveille pas les sorties de son enfant.
   — Des larmes séchées. Votre fille est morte de chagrin.
   — C'est impossible… Impossible...
   — Lui connaissiez-vous un amoureux ? interroge le policier.
   Bouleversé, le visage du père devient grotesque, les traits déformés par une immense douleur.
   — Que voulez-vous insinuer… Ce n'est qu'une enfant, une petite fille…
   Intrigué lui aussi par les dires du praticien, l'homme de loi demande quelques précisions.
   — Elle est morte de chagrin… se borne à répéter le médecin.
   — Ne s'agit-il pas d'une frayeur ? avance le policier. La nuit, parfois, on s'imagine les pires dangers… Bien qu'ici, au centre de cette clairière…
   Les deux hommes s'éloignent du groupe, afin d'échanger en toute tranquillité.
   Le policier pose une main de fer sur le bras de son interlocuteur. Par ce geste, il souhaite monopoliser sa totale attention.
   — Je sais que vous êtes nouveau dans cette région. Vous ignorez sans doute qu'autrefois, au centre de cette clairière, se trouvait une abbaye maudite, dont il subsiste juste quelques tas de pierre. Les anciens racontent d'horribles sornettes. Que dès l'obscurité venue, l'édifice se régénère, construit par des puissances maléfiques. Deux âmes damnées tentent de s'accoupler. Un prêtre défroqué habite l'endroit et son amante, une noble dame, frappe à l'extérieur afin de rejoindre son confesseur pour s'accoupler. L'homme a rejoint les cohortes de démons phalliques et demeure obsédé par la fornication. Vous voyez le genre…
   Compte tenu des circonstances, le médecin s'efforce de ne pas éclater de rire.
   — L'enfant a été abusée ?
   L'enquête reprend son cours. Les deux hommes stoppent sous les branches basses d'un orme vénérable.
   — Je vais devoir examiner le corps… Mais vous savez, parfois les petites filles sont précoces. Un amoureux et…
   Le policier hoche la tête.
   Préoccupés, ils ne soupçonnent pas une frêle présence, masquée par le feuillage, perchée à califourchon.

   « Que ces hommes sont minuscules », soupire Sandra.



FIN


© Dominique Blattlin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Illustration : Langel. Première publication : DEMAIN n°2, 1976. Texte revu et corrigé par l'auteur.

 
 

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06/07/2018