Magali Duru

Bio-bibliographie

De formation littéraire, Magali Duru a longtemps dévoré les mots des autres avant d'oser choisir les siens.
Née à Antibes, Toulousaine d'adoption, elle écrit des nouvelles et des poèmes et participe à
des concours de nouvelles depuis 2003.
Une douzaine ont été primées en concours, parfois éditées à cette occasion,
seules ou en recueil collectif :
Georgia, Festival de
Blues-sur-Seine
, Mantes-la-jolie, 2003

Navarin, in Cuisine, secrets et fantaisie, 2004

Et tous les parfums de l'Arabie heureuse... et V 21 07 18
86
, in Solair, 2004

Comptes à rebours, in Hauteurs, 2004

Passeur d’étoile, 1° prix Lecteur du Val, in recueil collectif Coups de théâtre sur le chemin de halage, 2004

Le Maître des Kanji, prix Pégase Maisons-Laffitte, 2005


Bouquet de saison, revue Hauteurs, 2006

Les œufs en cocotte à la crème, recueil collectif A saisir !, Éditions Terre de brume, 2006.


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Le Rayon du Polar

Publication :



Les beaux dimanches, un recueil de nouvelles paru aux Editions Quadrature (octobre 2007).
Ce recueil est préselectionné pour le Prix de la nouvelle du Scribe.




  L’avion devait patienter quelques tours supplémentaires, leur annonça le pilote, dans son anglais rocailleux d’hispanique. Pierre étira ses jambes lourdes, si douloureuses, massa sa nuque tout en jetant un coup d’œil blasé par le hublot. Le brouillard n’avait pas cessé depuis Roissy. Il se replongea dans le rapport d’activité de la société. L’hôtesse débarrassait les derniers gobelets de plastique, mais il garda le sien pour avaler encore une gélule du nouveau médicament avec une goutte de café froid. L’alternance entre la chaleur humide qu’il devait faire sur l’île et la climatisation des bureaux allait le mettre dans un état épouvantable, comme lors de son dernier séjour en Asie. À la réflexion, il allait en prendre deux, il ne pouvait pas se permettre une crise ici. Quand il se pencha vers sa sacoche, son regard tomba de nouveau sur le hublot. Il sursauta.
   L’horizon était encore ourlé de nuages blancs et crémeux, gonflés comme des joues de chérubins baroques, mais sous lui éclatait une trouée bleue, lumineuse, un azur palpitant aux reflets violets. En son centre exact s’alanguissait l’île, une silhouette verte et boisée, aux collines doucement arrondies, aux ondulations voluptueuses que festonnait la blancheur étincelante des plages. Là où elle s’incurvait davantage, une échancrure plus sombre la pénétrait, ourlée de falaises noires, sans doute qui tranchaient sur le blanc nacré du reste de la côte. Les touristes s’agitaient, se la désignant dans une Babel d’idiomes. « C’est l’île, Maman, c’est elle ! » s’écria une voix derrière lui en français. Elle, oui… Notre langue avait raison, se dit-il, puisqu’en effet, les courbes généreuses et mûres de la figure qui semblait, tout en bas, endormie sur les flots évoquaient un de ces découpages de Matisse où le seul arrondi des formes suggère, dans sa plénitude, la féminité.
   Il se pencha encore sur le hublot. Après tout, sa mère avait été originaire de cette île lointaine, où il n’avait jamais eu l’occasion de venir, et cela seul justifiait sa curiosité vague, l’attente d’il ne savait quoi qui allégeait l’ennui de ce voyage d’affaires. Mais l’avion changeait de cap, et, l’instant d’après, il ne vit plus que son reflet, flou et gris dans la vitre, les cheveux blancs et les traits creusés du vieil homme qu’il était devenu et qu’une retraite solitaire attendait au retour de cette dernière mission.

   Il eut du mal à extirper du tapis roulant sa valise, coincée entre deux énormes sacs à dos. L’effort le laissa pantelant, et il dut calmer une palpitation avant de pousser son chariot vers le comptoir de locations de voitures où devait l’attendre un certain Herbin, de la Compagnie. Il s’accouda. Si l’autre n’apparaissait pas d'ici cinq minutes, il irait s’asseoir.
   Herbin arriva, lui fit ses civilités, et avoua d’un air préoccupé, en guidant vers la sortie du parking Pierre qui boitillait, appuyé sur sa béquille : « Nous avons un petit problème, pour l’agenda… M. Cavalda ne peut pas vous recevoir demain, comme prévu. »
   « Quand alors ? » demanda sèchement Pierre.
   Herbin démarra et rejoignit la circulation chaotique qui mêlait carrioles à ânes, pick-up et décapotables. « M. Cavalda est vraiment désolé. Un problème de santé. Rien de grave, mais il ne peut absolument pas… Bien entendu, tous les frais supplémentaires sont à notre charge. Nous serions très heureux de vous offrir quelques jours de vacances. » Et il désigna d’un geste circulaire le soleil, la foule bariolée, les touristes en chemises trop larges, la nuée d’enfants rieurs qui faisaient cercle autour des marchands de glace et de babioles.
   « Tenez, rien que les marchés, on peut y passer des heures. » disait Herbin, en lui montrant les femmes alignées derrière les tapis qui regorgeaient de fruits ou de bassines en plastique rose.    « Tout se vend ici. Et il y a même encore des coins de l’île où comme avant, quand il n’y avait pas de véritable monnaie d’échange, tout se troque. »
   Je n’ai besoin de rien, pensa Pierre, en pressant l’endroit où la douleur menaçait de réapparaître, là à gauche, sous le cœur, sous le léger costume d’été. De rien, ou alors… Mais même ici on ne doit pas vendre de temps.

   Pierre dut l’avouer, l’hôtel où Herbin l’avait déposé n’avait rien à voir avec les grands ensembles au confort standardisé mais sans âme auxquels il était habitué. La salle de bains était bien équipée et les prises compatibles avec son rasoir et son portable, mais le mobilier de la chambre était délicieusement exotique, le bâtiment en bois, bas et long, enfoui dans une luxuriance de fleurs tropicales, reprenait avec bonheur l’architecture traditionnelle de l’île. De longues coursives blanches reliaient les chambres entre elles, et servaient de passerelles vers le sable de la plage. Il ouvrit la fenêtre. La mer était là, proche à la toucher, trop bleue pour y croire. Avant de reprendre ses dossiers, il se décida pour une douche et quelques minutes de repos sur le lit. Sa hanche lui faisait mal, la tête lui tournait un peu, et il préférait prévenir la crise de vertige. Une heure plus tard, quand un caquètement d’oiseaux le réveilla, il s’aperçut que pour la première fois depuis dix ans il s’était endormi sans l’aide d’un somnifère.
   Le soleil allait se coucher dans un déploiement de faste et Pierre se rapprocha de la mer qui miroitait sous ses rutilements. Il avait laissé sa béquille dans la chambre et s’aventura avec prudence, redoutant la fatigue de la marche sur le sable. Sa patte folle, depuis cinq ans, le ralentissait tellement !
   Il se surprit à progresser plus vite qu’il ne l’aurait cru. En quelques minutes il avait atteint une autre crique, plus petite et sauvage, dont les falaises sombres, presque noires se resserraient sur un défilé étroit. Il sentit l’envie d’aller l’explorer le lendemain. Enfin, si sa jambe continuait à le laisser tranquille.
   Il se retourna vers le paysage grandiose de la baie. La brise marine était agréable et il respira profondément, réalisant qu’il n’avait pas toussé une fois depuis son arrivée. Une exclamation le fit se retourner.
   La petite fille le regardait malicieusement, accroupie juste derrière lui. Elle pouvait avoir huit ans. Une mèche folle, très noire, retombait sur son front hâlé, et elle souffla pour la faire se relever en virgule jusqu’à ce qu’il sourie, puis elle éclata d’un rire satisfait. Il manquait deux dents de lait dans sa bouche rose de chaton.
   « Tu n’es pas vieux ici, hein ? » affirma-t-elle. Elle se plongea dans la contemplation de petits galets et de coquillages usés par la mer, en choisit un qu’elle retourna plusieurs fois.
   Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ?
   Mais les enfants sont si bizarres. Pierre n’osa rien demander. Saisi d’une impulsion, il s’accroupit auprès d’elle, sans se demander comment il ferait pour se relever. Ses genoux se pliaient avec une facilité déconcertante, sans plus aucun symptôme d’arthrose. En se moquant un peu de son enfantillage, il tendit les doigts lui aussi vers un galet noir, triangulaire, curieusement fendu, qu’il caressa. Une sensation bizarre.
   « Je suis tout nouveau, oui. » Son ton léger le surprit. Quand avait-il plaisanté, ou joué avec un enfant pour la dernière fois ?
   « Si tu veux, on échange », dit la petite, en lui tendant un caillou rond et gris. Il fit glisser son propre galet au creux de la petite griffe brune. Les cils de la fillette battirent une fois, solennellement, comme s’ils scellaient un pacte. Soudain elle fut debout, et lui asséna une claque sèche sur le mollet, avant de partir en courant. « Le premier au rocher ! » cria-t-elle d’un ton de défi sans réplique. Comment s’élança-t-il à sa poursuite ? Il s’était relevé sans même prendre appui des mains sur le sol, et voilà qu’il courait sans plus réfléchir, à grandes enjambées efficaces, gagnant du terrain, les chevilles souples et fortes dans le sable, ne pensant qu’à rattraper les petits pieds qui volaient joyeusement devant lui. Il venait même de découvrir que ses bras étaient de la partie, que ses épaules étaient capables de moulinets d’assez grande amplitude pour l’aider à augmenter sa vitesse. À la dernière seconde, à deux pas du rocher, elle obliqua furieusement vers les buissons épais qui bordaient la falaise. Il vit, un instant encore, l’éclair du maillot de bain rose, les deux tresses brunes qui se balançaient. Et d’un coup, malgré ses appels, il n’y eut plus rien que les vagues qui s’apaisaient à ses pieds...

 

  
© Magali Duru . Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Comptes à rebours est paru dans la revue Hauteurs en décembre 2004.
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Comptes à rebours-167Ko

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07/09/05 - Mise à jour : 26/01/08