Ricardo Castrilli
 
Ricardo Castrilli
est né à Buenos Aires en 1951. L'auteur a obtenu de nombreux prix à l'échelon local et régional avant de publier sur le site Axxón Cronoplasma (n° 139) et Propiedad horizontal (n° 140). Mate en tres est paru dans l'anthologie Ficciones (Ediciones Desde la Gente).

Zip est son huitième récit mis en ligne sur Axxón.

 


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   Qu’est-ce qui m’est arrivé ?... Très simple. J’en avais marre. Oui, le solde était très positif, scandaleusement positif, si on considère que là-haut je ne pouvais pas faire autrement que de le laisser s’accumuler ici, sur mon compte.
   Comment expliquer ce que c’était ? Il y a un livre, Au Carrefour des étoiles
1. Un classique, maintenant. Je l’ai lu un nombre incalculable de fois. À vrai dire, et à la lumière de ma propre histoire, je devrais admettre que ce livre a fini par représenter pour moi une sorte de totem. Les années ont fait défiler une infinité d’autres choses qui venaient, s’imposaient et s’en allaient, mais ces pages sont restées là, icône de papier fané venu de la main de mon grand-père quand j’étais à peine capable d’en épeler le titre.
   « C’est une relique », me disait-il, tandis qu’il me montrait comment tourner les pages une à une de façon à ne pas froisser le papier. Il se référait évidemment à l’objet, mais moi, je ne m’en contentais pas : mon centre d’intérêt se déplaçait vers le contenu, ce message mystérieux codifié par l’encre sur papier. Sans m’en rendre compte, à mesure que j’avançais dans ma lecture et parvenais à rassembler les pièces du puzzle, je me forgeais une image spectaculaire, je me donnais une mission telle que, quelques années après, je me suis retrouvé ici, tout en haut, plus seul que ne l’a jamais été la plus infortunée des huîtres, incrusté sur cet astéroïde.
   
   J’étais le responsable de l’endroit, le gardien de la station de transit, relais pour voyageurs entre les deux moitiés de la galaxie. Là, au cul de l’univers.
   Y a-t-il jamais eu quelqu’un qui se soit acquitté de sa mission avec autant de rigueur ? Je ne crois pas. Bien entendu, les conditions étaient moins conformes au livre que je l’étais moi-même. Je ne vivais pas dans un aimable environnement champêtre mais sur un astéroïde crasseux où je pouvais à peine bouger sans me cogner, d’un côté ou de l’autre, contre ma cage de métal. Dehors il n’y avait ni forêts, ni rivière, ni bosquet de noisetiers. Ni brises automnales, mais là je soupçonne que c’était dû à l’absence totale d’atmosphère. Il n’y avait que des cailloux et, surtout, un ciel étoilé jusqu’à saturation. Mais les différences ne s’arrêtent pas là : dans mon contrat il manquait, entre autres, la partie garantissant ma durée de vie tant que je serais en fonctions ; là-haut je vieillissais comme tout de monde ici bas. Ou pire encore, parce que je m’ennuyais. J’avais mes livres, oui, mais ils étaient virtuels, ce qui n’est pas la même chose. Des occupations ? La liste de mes tâches était bien mince, elle n’en comprenait que trois : être présent à chaque transfert, observer attentivement, signaler toute défaillance éventuelle.
   Il n’y avait pas non plus de Hazers
2, mais, en définitive, c’était plutôt préférable. Je tremble simplement à l’idée de ce qui se serait passé si l’un d’eux avait claqué pendant le trajet. Où aurais-je pu l’enterrer ? Pour moi, le voyageur était à peine un amas informe que je voyais apparaître sur la plate-forme, se reposer le temps nécessaire pour reconfigurer le matériel et recharger la source d’énergie, puis disparaître. Un, deux, trois. Où aurait-je trouvé l’information nécessaire pour savoir qu’il y avait un mort ?
   Donc, pas d’aimables bavardages avec mes passagers, pas de stimulantes parties d’échecs ni d’amitiés éphémères. Rien. Jusqu’à ce jour-là, je n’avais vu que la réglementaire minute et demie (1,67 minute exactement, entre l’arrivée et le départ) pendant laquelle avaient lieu le stationnement, le ravitaillement et la compression des différents diplomates, dirigeants de haut vol et autres inconnus. Des types dont je n’ai rien à faire, mais pas n’importe qui. Le Voyage coûte cher.
   
   J’avais beaucoup de temps pour penser, car je n’avais pas beaucoup de choses à faire, et la plupart, je les avais faites depuis longtemps. C’était une station de énième rang, simplement de passage, éloignée de tout terminus possible. Celles de sa catégorie ne sont pas équipées de décompresseurs. Personne ne peut envoyer à la station ce qui serait utile au réseau, de là on ne peut rien envoyer. Moi-même, pour occuper mon poste, j’étais arrivé par un vaisseau conventionnel et je devais en partir de même. Les voyageurs se contentaient d’y passer. Empaquetés.
   Cela me renvoie au passé, à mon grand-père qui voulait me montrer les images des héros de son enfance, des animations japonaises, dans leur format d’origine. Il m’avait donné accès à un ensemble de données stockées dans la mémoire de l’ordinateur familial pour me permettre de les consulter à loisir. Il conservait là ses vieilles archives. Je me suis enfermé dans ma chambre, brûlant du désir de commencer le festin, mais au bout d’un moment j’ai dû l’appeler pour lui dire que ses archives étaient foutues. Je ne voyais que des symboles bizarres et des groupes de lettres totalement dépourvus de sens. Un amas informe. Au début, il est resté pétrifié devant ce micmac, sans savoir quoi dire, mais ensuite il a trouvé la cause.

   « Merde ! J’avais oublié ! Ce sont des archives zippées, c’est pour ça qu’on n’y comprend rien. Il s’agit d’un format archaïque, et l’ordinateur n’est pas en mesure de le décoder.
   – Alors, on ne peut pas voir ?
   – Personne n’a dit ça ! Non, jeune homme ! Il faut toujours garder un atout dans le manche. Voyons ! Dora ! »
   Il appelait toujours ainsi notre ordinateur familial, bien que ce ne soit pas son nom. Et il lui criait, par-dessus l’épaule, comme s’il avait été dans une autre pièce :
   « Je veux que tu crées un sous-système Windows, avec tous les accessoires. Ici, dans cette pièce.
   – Windows ? À nouveau, grand-père ?... C’est nécessaire ?
   – Tu as installé les interprètes et les décompresseurs de l’ancien format zip pour les archives, comme je te l’ai demandé il y a un moment ?
   – …
   – Je m’en doutais. Putain ! Ce Windows, ça vient ? »
   
   Les images étaient bonnes, malgré les problèmes rencontrés pendant le processus. Il a fallu relancer le système trois fois, et Dora a été, le reste de la journée, d’une humeur massacrante, comme ma mère quand elle avait ses migraines. Mais ce qui m’avait vraiment fasciné, c’était le processus qui, d’une certaine manière, présentait à fois l’hermétisme d’un livre imprimé, pour celui qui n’en possède pas la clé, et le code avec lequel il a été écrit.
   « Je ne comprends pas, grand-père. Pourquoi as-tu mélangé tous les signes de cette façon si, après, il faut faire tant d’efforts pour retrouver l’image ? Tu ne voulais pas qu’on la voie ?
   – Non, ce n’est pas pour ça. C’est une question d’espace. Dans une image il y a des millions de données, mais beaucoup sont redondantes ou simplement nulles. Du vide, rien. Si on veut conserver les archives sans occuper trop d’espace, ou les transmettre par un moyen dans lequel la taille a son importance, on utilise un processus qui compacte l’information. Il y a de nos jours des algorithmes infiniment plus puissants, mais en ce temps-là il y avait le zip, qui n’était pas mal non plus. »
   Je reconnais qu’à cette époque je n’y comprenais rien. Mais je ne m’en préoccupais pas non plus. J’ai dit OK et je suis passé à autre chose. Maintenant, je comprends, et comment ! Putain ! Ça oui, je comprends !
   
  La translation instantanée, c’est spécial. Le type se couche sur une civière (bon, un truc qui ressemble à une civière), nu sous un drap. Ensuite, on la lui enlève, une fois qu’il est bien endormi ; il n’est pas question de gaspiller de l’énergie en transférant des grammes inutiles, et, de toute façon, le type ne se rend pas compte. On les endort pour qu’ils ne deviennent pas dingues pendant le processus. Quand le type se réveille, à destination, on lui a remis un drap semblable. Je crois qu’il y a une autre raison pour laquelle on veille scrupuleusement à ne pas transférer ce qui ne serait pas le corps du type et à ne transférer que son corps, ce qui a sans doute quelque chose à voir avec une vieille histoire de mouche, mais je n’en suis pas sûr.
   Le transfert proprement dit consiste à démonter le corps et à le remonter une fois à destination. En soi, c’est simple. Les imprévus surgissent dans les phases intermédiaires. Il y a des facteurs limitatifs : les données extraites au cours du démontage, indispensables pour le remontage, doivent voyager jusqu’au point d’arrivée, et, bien qu’en jouant sur les caractéristiques des singularités on puisse réduire la marge d’approximation, quelque fois les distances résiduelles font que le risque de voir se dégrader l’information atteint des niveaux inacceptables. C’est pour ça qu’existent les stations de transit. Toute opération doit rester dans les limites de sécurité. Si la destination se situe au delà, on calcule le nombre voulu de points intermédiaires et on y installe des stations de transit où le voyageur se matérialise quelques instants avant d’être réexpédié.
   Mais la distance n’est pas seule à poser problème. Il y a aussi la largeur de la bande. C’est ce qui détermine le véritable coût de fonctionnement du système ; le reste, c’est l’investissement et la gestion. L’équation est simple : plus il y a d’information transmise, plus le coût s’élève. Tout posait problème, au début, jusqu’au moment où quelqu’un s’est rendu compte qu’un corps humain est plein d’espaces vides et de molécules qui se répètent à satiété. Information redondante. Pourquoi se fatiguer à transmettre les données telles qu’elles ont été lues s’il suffit d’un algorithme de compression pour réduire le paquet complet à une taille très inférieure, sans perdre un seul bit en cours de route ?
   Le voyageur se dématérialise donc dans la station d’origine. L’information est traitée et compressée ; c’est ce paquet de données qui est transmis, compacté et beaucoup moins volumineux. À destination, un algorithme inverse reconstitue l’information, et le voyageur se matérialise comme il était sorti de chez lui. On fait une économie supplémentaire du fait de la simplicité des stations de transit, quand celles-ci sont nécessaires. Il n’est pas indispensable d’installer des décompresseurs dans chacune d’elles ; on restaure et on rafraîchit de la même façon en travaillant sur l’ensemble compacté. Oh !… ce qui se matérialise alors n’est pas beau à voir : un bloc de matière écrabouillée qui laisse à peine distinguer par ci par là de vagues ébauches de formes trahissant leur origine organique. Répugnant.
   
   C’est précisément de ça qu’il s’agit. Pour la énième fois, je passais une de mes vidéos censées me remonter le moral — avec le résultat habituel. C’est-à-dire rien. Ça ne me faisait ni chaud ni froid. Le dégoût qui montait et une solitude indescriptible me donnaient l’impression d’être le plus malheureux des mortels. Et, en outre, le plus stupide du fait que j’avais été volontaire pour m’enfermer dans la cage. Au moment où a retenti l’avis de transfert en cours, j’atteignais cet inverse de nirvana qui, dans ces cas-là, remplace l’orgasme et qui, je suppose, est à l’origine de tous les fantasmes suicidaires. Au delà de certaines limites, il y a des urgences qui ne sont plus négociables.
   Néanmoins, tout se passait normalement, j’étais plus qu’habitué. Je n’allais pas me suicider, ça je l’avais décidé bien avant. Il y a trop de travail là-haut : les ingénieurs sont de vrais paranoïaques quand il s’agit de la sécurité d’une station. C’est, j’imagine, parce qu’ils savent ce qui s’y passe. Mais ils ont eu la trouille, sans aucun doute. Ils m’ont dopé avec des gaz et ont envoyé un vaisseau express avec mon remplaçant. Je ne me plains pas, je se supportais plus d’être là-haut. Mais je n’étais pas fou, ça non. Ils ne m’ont pas compris. Je n’avais pas l’intention de me suicider, je l’ai déjà dit. Jamais je n’aurais, comme ils m’en accusent, commandé à l’ordinateur d’ouvrir les fenêtres de la station. C’est faux. D’ailleurs, il n’y a pas de fenêtres.
   Tout allait bien ou, du moins, normalement. Compte à rebours sur l’écran de contrôle, réception des paquets de données, matérialisation du bloc. Un bloc particulièrement répugnant. Tout en laissant courir la minute et demie, j’ai regardé, par habitude, l’enveloppe du paquet transféré.
   Et j’ai vu qui était le passager cette fois-là.

   Quand j’ai enfin réalisé que j’avais vraiment en face de moi la Diva en chair et en os — bien que pas tout à fait dans cet ordre — ma tête a éclaté. J’ai pété tous les plombs.
   Je me suis mis à crier — de désespoir, pour sûr. Sans doute que j’étais un peu… perturbé.
   Qu’auriez-vous fait à ma place ? J’avais devant moi, à portée de main, et jusqu’au moindre gramme, la femme la plus sensuelle, la plus désirée de la galaxie, nue comme elle est sortie du ventre de sa mère, mais transformée en un paquet de matière, un bouillon cube, un amas d’organes fondus ! Une putain d’archive zip, et moi je n’avais ni Dora ni ses atouts dans la manche !


FIN


1- C.D. Simak, Here gather the Stars ou Way Station,1963 (cf. l’Encyclopédie de l’utopie et de la science fiction par Pierre Versins).
2- Nouvelle référence à Simak, chez qui les Hazers sont une race extra-terrestre.

© Ricardo Castrilli. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit en français.

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23/05/06