La nouvelle


   J'étais étendu sur le dos, à l'ombre d'un être aux formes floues, entouré d'un halo vert, nettement délimité dans l'air, comme s'il était étranger aux éléments de la Terre. À l'entour, la lumière inondait le ciel et le soleil avait tendu sur le désert son manteau immobile. Mon regard se porta à nouveau sur la forme floue, derrière son halo vert, je frissonnai de peur et mes membres se mirent à trembler.
   — Je suis le Passeur du Temps, l'ami des révoltés !
   — Je voudrais vivre dans une autre époque, et même remonter dans le temps, avant ma propre naissance, pour expier ma grande faute d'être né…
   — Moi-même je remonte le temps, mais un tel voyage dans le passé est impossible pour les humains, car l'homme est incapable de juger de sang froid du passé par le futur. Si toi, par exemple, tu pouvais remonter dans le passé, tu empêcherais tes parents de se rencontrer, mais cela serait une contradiction, puisque tu as déjà vécu. Je peux par contre, t'offrir un voyage dans le futur. Certes, c'est un voyage que tu fais déjà continûment en vieillissant normalement ; mais ce que je te propose est autrement plus excitant : c'est un passage dans l'outre-temps. Je vais t'envoyer dans une époque future lointaine. Mais tu ne pourras plus la quitter ; tu ne pourras plus t'en échapper vers un autre futur et tout retour vers le passé sera impossible. Tu y mourras. Il te faudra donc bien réfléchir avant de quitter ton époque ; c'est ton choix, ta responsabilité.
   Et il s'estompa rapidement avec son halo vert. Quand j'arrivai pour la première fois dans le lieu de ma retraite au sommet de cette montagne, je fis le serment suivant : « Je jure de ne jamais revenir dans cette humanité corrompue et de vivre juste loin des injustes, jusqu'à ma mort ! ». Ma nouvelle vocation ne semblait pas perturber l'ordre du monde : le soleil se levait et se couchait, comme à son habitude ; le vent chaud, chargé de sable, tourbillonnait en sifflant dans la montagne et le paysage gardait la même expression impassible sculptée par la lumière et par le vent dans le sable et la pierre du désert. Mais, ni la chaleur torride le jour, ni le froid pénétrant la nuit, ni la faim, ni la soif n'avaient ébranlé ma ferme détermination. Et chaque fois que le doute m'affleurait l'esprit, j'entendais une voix qui m'ordonnait : « Fuis les hommes, reste dans le désert et attends un signe de Dieu ». L'eau s'était épuisée au fil des jours, j'avais bu la dernière gorgée depuis trois jours. Au bout de quelques jours de jeûne total, mes membres s'étaient figés, la souffrance gagnait peu à peu tout le corps, comme des sables mouvants. Les lèvres, la bouche, la gorge, se desséchaient et se craquelaient ; l'estomac et les boyaux se crispaient, une force prodigieuse les tordait, comme pour les essorer de leurs dernières gouttes de liquide ; un feu violent brûlait les entrailles, puis l'incendie gagna le visage, les mains, la poitrine... Les chairs haletantes, épuisées, ne demandaient plus rien, elles n'avaient plus faim, elles n'avaient plus soif. J'entendais des bourdonnements, impressions de chloroforme par longues ondes sonores. Je sentais une infinité de présences autour de moi, un concert de voix amies. Le désert tout entier se peuplait pour me voir mourir, quand un cotonneux nuage chargé de pluie descendit du ciel. Il s'appuyait sur mon front, passait sur mon visage, imbibant les lèvres, se frottait sur ma gorge, sur ma poitrine et sur mes jambes, puis revenait sur le front... Avec l'humidité, le corps revivait peu à peu, l'eau était maintenant dans tout l'organisme, s'infiltrant à travers les pores, irriguant les organes, ressuscitant le cerveau. L'esprit fier et orgueilleux renaissait de l'eau.

   J'ouvris les yeux et les refermai aussitôt, ébloui, par le soleil ; je m'assis et regardai tout autour. J'étais là, au sommet d'une falaise ocreuse, sans savoir qui j'étais, ni pourquoi j'étais là. Je n'avais ni faim ni soif et j'étais sans projet. Je me mis à descendre cette imposante barrière rocheuse aux couleurs sombres noirâtres à violacées, rompant la monotonie des sables qui s'étendaient au Nord comme au Sud, et jusqu'à l'horizon. Je fus rapidement dans la zone des dunes. J'errais sans but, d'un versant à une pente croulante, d'une pente croulante à un versant, ballotté entre les crêtes et les creux de cette houle énorme, quand je vis un mur de barbelés au pied d'une haute dune morte de couleur brun très pâle. De la base de la dune, épousant sa pente raide, dépassant très haut son sommet et s'étendant tout le long, à droite comme à gauche, à perte de vue, une gigantesque muraille de barbelés fermait l'horizon comme une vision de fin du monde émergeant des sables. Des panneaux régulièrement semés s'incrustaient dans le mur de fer comme des menaces terribles : une tête de mort sur deux tibias en noir sur fond blanc ; une flamme au-dessus d'un cercle en noir sur fond jaune, une flamme en noir avec sept bandes verticales rouges sur fond blanc ; trois croissants sur un cercle et plus bas une inscription en noir sur fond blanc ; un trèfle noir et une inscription suivie d'une barre verticale rouge sur fond blanc ; un trèfle en noir sur fond jaune, avec un mot suivi de deux barres verticales rouges sur fond blanc et d'une inscription ; un trèfle en noir sur fond jaune, une inscription suivie de trois barres verticales rouges et une autre inscription sur fond blanc... Des médailles de ce genre ornaient toute la façade de la muraille.
   Au sommet, une sentinelle se déplaçait dans sa ronde interminable. Sous son casque, elle portait des lunettes de protection et un masque. Dans ses mains gantées, elle tenait un fusil de combat muni de baïonnette ; elle marchait lourdement, soulevant le sable à chaque pas de ses grosses bottes. D'autres étaient visibles, à intervalles réguliers, sur toute la ligne de crête, trop élevée et trop régulière pour être l'œuvre des forces naturelles du désert. À travers les barbelés, sur le versant Sud, on apercevait çà et là, des squelettes humains... Je sentis contre ma tempe un bruit sec qui irradia simultanément dans tout le cerveau et je m'écroulai sur le sable, la face en avant...
   Quand je me réveillai, j'étais attaché sur une chaise dans une pièce vide. Je devais me trouver sur une hauteur, car je vis, en contrebas, à travers la vitre fermée devant moi, des cordons dunaires qui surplombaient une dépression libre très plate. Puis je distinguai d'immenses hangars qui semblaient sculptés dans le sable de la dépression dont ils avaient reproduit la couleur exacte. Une large bande noire descendait le versant et se ramifiait au niveau de la dépression ; elle était empruntée par de monstrueuse fourmis rouges badigeonnées d'inscriptions fluorescentes... Deux hommes étrangement habillés entrèrent dans la pièce ; ils parlaient et gesticulaient en me menaçant ; je ne comprenais rien à ce qu'ils disaient. Ils se mirent à me frapper violemment et me firent rouler sur le sol avec la chaise. Puis ils me firent avaler de grosses capsules au goût salé qui faillirent me rester en travers de la gorge et me laissèrent à demi conscient. Les gigantesques fourmis grouillaient toujours, malgré la tombée de la nuit ; maintenant, sous les puissants projecteurs, elles avaient les yeux illuminés.

   On vint me prendre à l'aube. Les bâtiments bas couleur ocreuse s'étageaient sur un versant doux de la falaise, entre des éboulis de gros blocs ; ils étaient encore inondés par la lumière jaune des puissants projecteurs. Un immense portrait trônait sur un panneau planté au milieu du point rond entre les bâtiments. Le visage très sombre respirait la férocité ; les yeux enterrés derrière des sourcils trop proéminents, avaient les sclérotiques rayonnantes, comme ces prothèses dentaires à base d'uranium. Le nez plat avec d'immenses narines, était retroussé empêchant les lèvres épaisses de se toucher, ce qui figeait le visage dans un perpétuel sourire hideux. J'étais déjà dans le camion qui m'emmenait.

   Je me retrouvai avec un codétenu, en plus mauvais état que moi et plus déprimé encore. Les murs de la nouvelle cellule étaient parsemés de miroirs sombres et épais encastrés qui parlaient et montraient des images. Je demandai pourquoi on nous gavait de tant d'images et de paroles inutiles. L'autre me répondit qu'on serait intégrés aux équipes et obligés à travailler, qu'on finirait notre vie dans les entrepôts... Le matraquage vidéo continuait ; les mêmes programmes recommençaient indéfiniment et la même bande sonore se déroulait : « ...Imdel, un des centres de stockage des déchets et produits dangereux… »
   — Hein ?
   — C'est quoi ton nom ? me demande l'autre.
   — Peut-être n'ai-je jamais eu de nom ; peut-être aussi que j'en ai eu, mais alors j'ai dû l'oublier !
   — Dis donc ! T'es bizarre, toi ! Tu n'as pas de nom... et d'où tu viens ?
   — Je ne sais pas...
   — Tu te fous de moi, ou quoi ?
   — Non, je t'assure ! Moi que tu vois, normalement constitué et d'apparence beaucoup plus âgé que toi, je ne sais pas qui je suis, ni d'où je viens ! Tout ce que je sais de moi, c'est que j'ai ouvert les yeux il y'a de cela une quinzaine de jours ; et il me semble bien que ce fut pour la première fois. J'avais regardé autour de moi, j'étais au sommet de la falaise ; je ne savais pas qui j'étais, ni pourquoi j'étais là. Alors j'étais descendu vers la région des dunes et j'errais sans but quand je tombai sur les barbelés du centre...
   Sur l'un des écrans vidéo le programme avait recommencé pour la énième fois : « ... déchets et produits dangereux... »
   — Tu me crois ?
   — Non ! Je ne peux pas croire une histoire pareille ! Ou alors tu es malade, tu es atteint d'amnésie...
   — Et toi, qui es-tu ? Pourquoi tu es là ?
   — Moi, je viens de Windcity, la capitale. Ils m'accusent de sympathie avec les écologistes et d'avoir fourni des renseignements à Urgence Sahara. Mais ils m'en veulent surtout parce que je suis nmadi...
   — Nmadi ?
   — Oui, les nmadi, les anciens chasseurs d'Addax. Nous étions les maîtres du Grand Désert avant l'implantation des centres de stockage des déchets et produits dangereux. Ils m'ont condamné aux travaux forcés dans les CISDPD où personne n'a jamais survécu au-delà de deux ans...
   — Mais c'est horrible ! Nous allons donc mourir ici !
   — D'ailleurs aujourd'hui toute la Terre est classée poubelle internationale et beaucoup de ses habitants ont émigré vers d'autres planètes. La Terre n'est plus habitée que par les parias du système solaire qui sont livrés aux effets de la pollution et de la radioactivité.

   Cette nuit-là, je dormis d'un sommeil agité et quand arriva la phase du rêve, je recouvrai mon identité et ma conscience de l'outre-temps. Je me mis alors à crier, j'appelais de toutes mes forces l'Ange du Temps. « Passeur ! Passeur ! Dans quel pétrin m'as-tu mis ?! Sors-moi d'ici ! Tu sais très bien que je voyage dans l'outre-temps à la recherche d'une humanité meilleure, or celle-là est pire que toutes ! Ne m'abandonne pas ici !... » À force de pleurs, de cris et de supplications, il consentit à apparaître, toujours aussi informe derrière son halo vert :
   — Aurais-tu oublié notre pacte ?
   — Non, je n'ai rien oublié...
   — Alors tu dois te rappeler que je t'ai donné le pouvoir de voyager dans le futur parce que tu voulais changer d'époque...
   — Oui, je pensais que les hommes évoluent vers le Bien...
   — Donc, tu as choisi d'explorer le futur. Je t'avais permis d'explorer une autre époque, sans possibilité de retour vers le passé. Tu devais, soit rester dans ton époque, soit user du pouvoir que je t'ai délégué, avec le risque de te retrouver dans une époque pire encore et cette fois pour y rester définitivement. Tu t'es retrouvé ici et maintenant tu veux encore repartir ! Je te rappelle notre pacte. Tu ne passeras plus jamais dans l'outre-temps, tu mourras ici.
   — Je veux repartir, quitter cette époque maudite ! Je n'avais jamais vu le mal de si près !
   — Il n'y a plus de recours. Quel homme avant toi a eu la possibilité de vivre sa vie entre deux époques différentes si éloignées l'une de l'autre ?! Tu ne peux éternellement vouloir échapper à ton destin. Il n'y a plus pour toi d'issue possible, tu es condamné à vivre ton époque et à l'assumer !
   Et il s'estompa peu à peu, avec son halo vert.
   — Non, attends ! Attends ! ... Passeur ! Passeur !

   Quand je me réveillai, je tremblais, j'avais la tête lourde, comme si elle était devenue de plomb. Le Nmadi me tenait la main.
   — Qu'est-ce que tu as ? C'est qui la personne que tu appelais ?
   J'avais la langue pâteuse, la gorge collée.
   — Donne-moi à boire...
   Quand j'avais bu, il demanda encore :
   — Qui est la personne que tu appelais ?
   — Moi, j'appelais quelqu'un ? Quand ça ?
   — Mais tout de suite, tu m'as réveillé, tu criais : « Passeur ! Passeur ! » Ou un nom comme ça.
   — Tiens ! Comme c'est étrange ! Je ne me souviens de rien...
   — Toi, tu m'inquiètes ! Je t'aurai à l'œil !

   Le lendemain, le contremaître vint nous chercher à l'aube ; il était armé, avait proféré les pires menaces à notre égard et avait dit avant de nous emmener :
   — Je vous conduis aux vestiaires où vous vous équiperez pour le travail. Maintenant vous faites partie des équipes de jour, vous êtes affectés à la zone des mines. Allez, grouillez-vous !
   Dans les vestiaires, nous fûmes les premiers. Le contremaître nous indiqua deux armoires en fer où ranger nos vêtements et nous fit passer sous une douche glacée nauséabonde ; je ressentis des picotements sur la peau. Puis on nous ordonna d'enfiler les combinaisons blanches épaisses et lisses, on mit les lourdes bottes, les masques et les gants et on attendit, accroupis sur un banc étroit. Les autres employés ne tardèrent pas à arriver. Ils marchaient comme des somnambules, personne ne parlait ; certains semblaient souffrir atrocement, mais gardaient le silence ... Ils se déshabillèrent, rangèrent leurs vêtements, puis ils firent la queue pour passer sous la douche avant de mettre les bottes, les combinaisons, les gants et les masques accrochés au mur, sous des numéros. Puis tout le monde eut droit à deux grosses pilules amères, qu'on avala vite fait. Le contremaître avait lui aussi revêtu sa combinaison et ses autres équipements de protection individuelle.

   Le soleil trônait déjà sur le sommet de la falaise quand le téléphérique nous déposa. Nous étions trois, quatre avec le contremaître, dans la zone des mines, située dans la région rocheuse du revers. Le contremaître nous fit faire le tour des puits pour constater les fissures apparues depuis hier.
   — Voici comment on va procéder, dit le contremaître. Vous deux – nous montrant du doigt, le Nmadi et moi – vous allez ramasser les blocs de rochers sur le versant là-bas, je dis bien les blocs, pas les petites pierres, et vous les mettrez dans le broyeur ; toi, tu conduis l'engin pour le broyage et la fusion des roches et tu orientes le pont pour bien verser la roche dans les fissures, pas à côté ! Allez ! Maniez-vous, bande de fainéants ! Je vous ai à l'œil !

   En fin d'après-midi, quand les ombres de nos combinaisons avaient déjà escaladé tout le versant de la falaise, une alarme retentit pour annoncer la fin du travail. Dans les vestiaires, quand j'eus enlevé ma combinaison, je me tâtai, surpris de retrouver mon corps à l'état solide.

   La cité d'habitation du personnel avait été construite sur l'un des sommets les plus élevés de la falaise ; un ensemble de maisons basses en préfabriqué auquel on accédait par une ligne du téléphérique. Le point culminant dominait le versant de sa corniche irrégulière, très peu homogène, démantelée par un réseau dense de diaclases et de cassures, en gros blocs quadratiques vernissés qui donnaient au paysage un aspect chaotique. On m'indiqua ma place dans le dortoir, un lit de camp placé à côté d'une armoire en fer, comme celle des vestiaires. Je me jetai sur le lit et restai un moment sans connaissance. Je sursautai au bruit d'une sirène , pensant que c'était dans ma tête, mais je vis les autres se diriger vers la porte. Je les suivis à travers un long couloir qui conduisait à une porte ouverte dont les grands battants étaient fixés à des rails. Au-dessus, une inscription lumineuse indiquait la fonction du lieu et à droite, devant la double porte, un petit tableau noir portait des écritures à la craie jaune : « Menu. Dimanche 20 Décembre 2045. Soupe de potassium. Beefsteak et champignons sautés. Dattes d'Aghreijite ».

   Après une semaine de travail, l'Intendant me fit appeler et me remit une enveloppe.
   — C'est une avance sur ta pension, dit-il sans plus d'explication.
   Le soir je pus aller au club pour la première fois. J'accompagnais le Nmadi et d'autres détenus. On prit l'ascenseur pour descendre au sous-sol ; nous nous étions tous serrés ; je suffoquais et je sentais des odeurs abominables ; je toussais pour éloigner de moi l'idée de m'évanouir. Quand l'ascenseur eut fini par s'ouvrir, on se retrouva dans un hall entièrement couvert de miroir. Quelques impudiques en profitèrent pour ajuster leurs vêtements, vérifier leur coiffure ; d'autres n'osèrent pas regarder leur misère en face. J'entr'aperçus une tête grisonnante qui me sembla être la mienne. Une vitre s'ouvrit et on s'engagea dans un long couloir faiblement éclairé.

   Quand j'entrai, je restai un moment indécis, sans savoir dans quelle direction aller. La musique assourdissante avait négligé mes oreilles, pénétrant mon corps de partout et les graves frappaient mon cœur qui vibrait comme une cloche. Les vapeurs d'alcool, de tabac, de sueur et de renfermé, se mélangeaient pour caractériser l'air ambiant, exilant l'oxygène dans un lointain arrière plan, le réduisant à l'état de souvenir. Des lampes rouges et bleues distillaient une pénombre complice. Loin devant, des spots de toutes les couleurs pleuvaient en arcs-en-ciel sur un carré isolé où se pressaient en s'agitant quantité de corps aux formes indécises. Vers la droite, un immense bar déroulait en demi-cercle ses cristals et son zinc d'or, avec ses tabourets sur lesquels se tenaient, haut perchées, quelques silhouettes. Je sentis quelqu'un me prendre la main.
   — T'es nouveau ? On fait encore le timide ? Allez, viens mon renard du désert, on va te trouver une place !
   Je suivis machinalement celle qui m'entraînait, sans avoir eu le temps de distinguer les traits de son visage. Sa chevelure noire, abondante, flottait sur ses épaules et me cachait son profil fuyant. Elle me fit asseoir dans un canapé profond, accolé à une table basse et, avant d'aller dans la direction du bar, murmura dans mon oreille quelque chose d'incompréhensible qui se confondit avec les sons de la musique. J'eus le loisir de la regarder plus attentivement quand elle revint poser les deux verres pleins sur la table, en se laissant choir lourdement dans le canapé, en face de moi.
   — Excuse-moi, dit-elle un peu gênée, j'ai dû prendre du poids ici…
   — Je n'ose pas te demander ton nom, j'ignore le mien...
   — Ce n'est pas grave. Moi, mon nom ici, c'est Solima !
   Le maquillage, sur son visage, n'était pas lourd et ses lèvres charnues ne manquaient pas de sensualité, mais, au-dessus de son nez fin, ses grands yeux humides exprimaient une insondable tristesse ; on eût dit des plages sur lesquelles sont venues se briser toutes les vagues de l'espoir. Elle fit un mouvement vers l'avant pour prendre son verre et je vis, à son poignet droit, un bracelet étrange qui avait un cadran avec au milieu une aiguille fixe baignant dans un liquide transparent et je remarquai, sous son décolleté osé, sa poitrine généreuse, débordant sur la table. J'étais écœuré par la musique. Une section rythmique rigoureusement anonyme, une ritournelle perverse qui évoquait sagement la bêtise humaine. Les arrangements des instruments, trop lourds, étouffaient la mélodie. Une voix, désespérément monocorde, bloquée sur une octave, débitait de courtes histoires absurdes, chantées à la première personne, construites sur des vers courts, très simples. Ce n'était qu'un fatras de brimborions, de chansons douillettes mal foutues et noyées dans la complaisance.
   — Je déteste la musique d'ici, dit-elle brusquement.
   Je m'étonnai de sa remarque. Avions-nous les mêmes goûts ? Ou bien s'agissait-il tout simplement d'une m...
   — Et toi ? Tu ne sembles pas bien l'apprécier...
   ...anifestation du vieil instinct femelle qui pousse les femmes à ne montrer d'elles aux hommes que des masques vides, des fantômes sans âme, sous les vêtements et la parure ; une copie fidèle du mâle qui les approche, un simple miroir de ses rêves et de ses désirs...
   — Tu ne me réponds rien ? dit-elle, en me prenant la main, dans un geste d'impatience et d'empressement.
   — Si... Je déteste ce fatras de fadaises qui évoque sagement la bêtise humaine.
   Je remarquai qu'elle se délectait de mes paroles, prise d'un immense plaisir, comme si elle buvait dans ma bouche ; j'eus un frisson inexplicable qui me souleva toute la peau.
   — Sortons, si tu veux. Nous pouvons aller dans une autre salle du club. Tiens ! Pourquoi ne pas aller dans la salle de billard ? Tu veux faire une partie ? me demanda-t-elle avec entrain.
   — Non, je n'ai jamais pratiqué ce jeu !
   — Allons nous asseoir.
   — Tu as un joli bracelet, dis-je, en caressant son bijou.
   — Ce n'est pas un bracelet, c'est ma boussole ; elle m'indique la direction des âmes justes. Tu es le premier homme de bien que je rencontre sur Terre...
   — Qu'est-ce que tu dis là ?
   Elle approcha son bracelet de mon visage.
   — C'est notre instrument de chasse, dit-elle. Je fais partie d'une tribu de chasseurs intergalactiques qui recherchent les âmes de Justice. Nous vivons des conversations avec les âmes justes. Je vis, je respire et je me nourris de ce genre de conversations qui ont pour moi la même importance vitale qu'ont pour vous l'oxygène, l'eau et la nourriture... Je suis comme ces êtres errant dans la nuit, que vous appelez "vampires", mais mon sang à moi, ce sont les paroles qui sortent de ta bouche... Depuis des millions de vos années, je voyage à travers un trou noir, d'un point à l'autre de l'univers ; mais les âmes justes sont si rares !
   — Des millions d'années... Mais tu en fais à peine trente !
   — Je suis comme ces images du passé que vous voyez dans votre ciel et que vous appelez "étoiles" ; certaines ont mis des centaines de millions d'années à parvenir jusqu'ici ; leur voyage a commencé il y a longtemps, parfois même avant la naissance de votre Galaxie. La dernière âme juste que j'aie rencontrée est un exilé d'Andromède dans sa retraite sur Phobos... Puis, comme je comptais repartir à la recherche de quelque âme juste du côté de la Terre, j'ai séjourné à Lybia, le point 32 de la nomenclature de la carte terrienne de Mars. Il y a là-bas un Centre d'Etudes Terriennes où je suis restée pendant six années martiennes, un peu moins de douze de vos années, pour étudier les civilisations et les langues de la Terre et m'y mettre en forme, pour ressembler aux terriens. Tu n'as pas idée de l'effort que cela demande, c'est comme si on était recréé une seconde fois... Je fais toujours ces initiations et cette mise en forme préliminaire chaque fois que je veux communiquer avec un être d'une civilisation nouvelle. Mais parle-moi de toi, dis quelque chose !
   Je lui contai tout ce que je savais sur moi, depuis ce jour, sur la falaise, où j'avais ouvert les yeux en plein soleil, pour la première fois, jusqu'à mon arrivée ce soir au club. Il me sembla qu'elle savait plus sur moi que j'en savais moi-même. Je lui demandai de me prêter son bracelet en lui disant que cette boussole serait bien pratique, parce que la plupart des vies brèves clignotant à la surface de cette boule de silicate et de fer avaient depuis longtemps perdu le Nord... Mais elle m'expliqua que sa boussole était en interaction avec son énergie vitale et qu'elle ne fonctionnerait pas pour un humain...
   On annonça la fermeture du club. Je lui dis que je la reverrai avec plaisir demain soir, mais elle s'excusa et se lança dans de longues explications pleines de nostalgie et de tristesse.
   — ... J'ai traversé tant de déserts galactiques à ta recherche, mais je suis obligée de repartir. Je ne peux pas m'abreuver à la même source deux fois... Tu vois, c'est comme si tu voyageais à travers un immense désert, vers une destination lointaine et que le temps te fût compté ; quand tu rencontres une source tu t'arrêtes pour boire, puis tu repars. Tu ne peux pas rester à une même source ; elle finirait par tarir. Les âmes terrestres sont éphémères comme les sources du désert... Oui, je suis obligée de repartir... Cette nuit avec toi m'a fait vieillir de plusieurs milliers d'années... Tu ne peux pas savoir... Je suis obligée de te quitter pour un autre lieu, une autre époque, à la recherche d'un sang nouveau, d'une autre source, d'une autre âme de justice... Mais si tu souffres trop ici, je peux t'aider à sortir...
   — Et comment ! Bien sûr que je veux sortir !
   — Je vais te donner une de mes combinaisons. Quand tu la revêtiras, tu seras invisible et tu pourras sortir quand tu veux... Mes vêtements – pas ceux que je porte maintenant pour le club, mais mes vêtements habituels – sont des combinaisons avec casques, gants et chaussures incorporés qui sont faites avec un tissu spécial qui émet des radiations infrarouges. Quand je vis à mon rythme habituel, à 299.000 kilomètres par seconde, tu peux me voir enveloppée d'un rayonnement chromatique, car les radiations infrarouges émises par mes vêtements sur une courte longueur d'onde sont visibles. Par contre, si je portais l'une de mes combinaisons au rythme où nous vivons maintenant, ou même à un rythme plus rapide, mais trop inférieur à la vitesse de la lumière, tu ne pourrais plus me voir, car les radiations infrarouges de ma combinaison seraient devenues invisibles sur une plus grande longueur d'onde...
   J'acceptai d'essayer la combinaison, sans rien comprendre à toutes ces explications et sans trop croire à ses vertus miraculeuses...
   — À tout à l'heure, au dortoir, me lança-t-elle avant de sortir.
   Je lui répondis qu'elle était folle, qu'elle se fera arrêter par la sécurité.
   — Ne crains rien, je porterai ma combinaison.

   À peine étions-nous couchés dans le dortoir, les lumières éteintes, que je sentis une main étrange se poser sur moi et entendis la voix de Solima dans mon oreille. Elle enleva sa combinaison et vint se blottir contre moi. Elle colla sa bouche à la mienne et me supplia de lui dire quelque chose. Je murmurai dans sa bouche des paroles insensées, un délire dans lequel je ne me reconnaissais plus et qui me coupait le souffle.

   Quand les premières lueurs de l'aube filtrèrent par les vitres du dortoir, elle décolla sa bouche de la mienne. J'étais épuisé, anéanti, comme vidé de ma propre parole. Elle remit sa combinaison et me dit d'une voix changée :
   — Au revoir, j'espère te rencontrer de nouveau, dans une autre époque, et m'abreuver à ta source une seconde fois. Je t'ai apporté la combinaison ; elle se trouve sous ton lit.
   Je ne lui répondis rien. J'étais incapable de dire quoi que ce soit. Je n'avais plus de mots ! Je sentais ma langue et mon cerveau vidés, séchés, craquelés. Je restais au lit. Les autres avaient déjà fini de déjeuner et se préparaient pour aller au travail. Le Nmadi vint me demander si je n'étais pas malade. Comme je ne répondais rien, il s'inquiéta et alla prévenir l'Intendant qui fit venir un médecin. Celui-ci diagnostiqua une simple fatigue, me prescrivit des remontants et une journée de repos. Quand le dortoir fut vide, je pris la combinaison sous le lit pour l'enfermer dans mon armoire : on ne sait jamais, les aspirateurs des équipes de nettoyage auraient pu l'avaler. Je restai toute la journée dans mon lit, les yeux ouverts, sans rien faire, sans rien penser. Et le soir, quand le Nmadi revint de la zone des mines, aussi malheureux que Sisyphe, je ne pouvais toujours pas parler. Il trouva quand même assez d'énergie pour s'apitoyer sur mon sort, à haute voix :
   — Le pauvre ! Il avait déjà perdu la mémoire et maintenant il perd encore l'usage de la parole...
   Je gardai le silence pendant plusieurs semaines, mais cela n'empêcha pas le contremaître de me faire rouler les rochers dans la zone des mines. À bien y regarder, peut-être qu'un Sisyphe muet eût mieux valu qu'un Sisyphe parlant.

   Au bout de quelque mois, ne pouvant plus supporter la vie du Centre, je décidai de rechercher, dans les premières pousses de ma parole, les mots nécessaires pour parler au Nmadi de mon projet d'évasion. Je ne savais pas où aller, le monde pour moi se limitait au Centre. Peut être-bien n'y avait-il que des Centres comme celui-ci, partout. Il était inutile de sortir de l'un pour tomber dans l'autre. Il me fallait les conseils du Nmadi. En ces jours-là, je fus incapable de retrouver le mot "combinaison" pour lui expliquer comment je comptais m'évader. En l'absence du mot pour la désigner, je voulus la lui faire toucher, mais il s'entêta. J'insistai à plusieurs reprises...
   — Regarde ! Touche ! Là ! C'est entre mes mains !
   Mais il ne daigna même pas tendre la main pour toucher ; il me regardait avec des yeux exorbités et finit par me prendre pour un fou. Au bout de plusieurs jours de discussions par gestes, ponctuées de mots rares et hésitants, il consentit à me donner l'adresse d'une certaine Vala à Touil, la deuxième station sur l'autoroute du Sud, en partant de notre centre. Le lendemain matin, je restai dans mon lit, attendant que tous les autres fussent partis au réfectoire. Quand je me retrouvai seul, j'ouvris mon armoire et enfilai rapidement la combinaison de Solima. Puis je sortis à pas feutrés du dortoir, ne faisant pas trop confiance aux infrarouges, le souffle coupé, craignant qu'on me vît. J'évitais de passer trop près des employés et des agents de la sécurité ; je pensais qu'à tout moment, ces derniers allaient se retourner dans ma direction pour m'interpeller. Mais je réussis à parvenir jusqu'au téléphérique et à monter avec les autres, sans attirer l'attention de personne. À la station des vestiaires, tout le monde descendit s'équiper pour le travail et je restai seul dans la cabine avec un agent de la sécurité qui se curait le nez avec ses dix doigts. Je pensais qu'il allait d'un moment à l'autre remarquer ma présence et crier en me menaçant : « Hé, toi, là ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Pourquoi tu n'es pas avec les autres ? Descends ! », mais il m'ignorait toujours. Les autres remontèrent, entièrement occultés par leurs combinaisons sinistres, mais toujours visibles. Et le téléphérique reprit sa descente. Je vis trois hommes descendre à la station des mines, sans pouvoir savoir lequel était le Nmadi et je continuai jusqu'à la zone des entrepôts. Je descendis et me dirigeai vers le camion le plus proche, stationné devant l'un des hangars, et me glissai dans la cabine restée ouverte, pour m'allonger sur la couchette, derrière les sièges. Quand le déchargement fut achevé, les deux convoyeurs remontèrent et le camion se dirigea vers la sortie du centre, au sommet de la falaise.
   — Je n'aime pas Imdel, dit celui qui conduisait, les employés d'ici sont trop compliqués...
   — C'est vrai, répondit son coéquipier, les gens d'ici sont trop cons. Moi, je préfère ceux du centre d'Aratane. Ceux-là au moins te sortent parfois quelques blagues sinistres...
   À la sortie, le conducteur présenta son passe, et la grande grille surmontée de barbelés s'ouvrit pour laisser le camion descendre l'autre versant de la falaise, vers le large. Le coéquipier s'était mis à ronfler et le conducteur avait un moment mis la radio, en captant une station qui diffusait des annonces ponctuées de musiques... Puis il mit le pilote automatique, inclina son siège au maximum jusqu'à m'écraser, et se vautra pour regarder une cassette porno dans sa vidéo... Plus tard, quand le coéquipier fut réveillé, ils se lancèrent dans des discussions interminables sur leurs projets.
   — Moi, disait le coéquipier, j'ai amassé tous mes salaires pendant quatre ans, mais j'hésite sur la meilleure manière de les faire fructifier. Je suis parfois tenté par le jeu, mais c'est trop risqué...
   — Tu peux gagner gros si tu mises ton argent dans les courses de Mars...
   — Non ! Tu ne connais pas les bookmakers, là-bas !
   — Tu peux essayer la bourse !
   — Je ne fais pas le poids, il faut avoir de grosses sommes. Non, je crois plutôt que je vais mettre mon argent dans un compte épargne. Il paraît que si tu y laisses une somme pendant quinze ans, sans y toucher, elle sera triplée...
   — Et qu'est-ce que tu feras de tout cet argent, dans quinze ans ?
   — Je me marierai et je construirai une mignonne petite maison, avec un abri atomique...
   — Quel veinard ! Je n'ai pas autant de chance que toi. Je suis sans le sou et pourtant ma fiancée tient à ce qu'on se marie dans cinq ans, quand elle aura fini son tour de du monde à vélo... J'essaie de la faire changer d'avis, mais elle est têtue. Tu ne peux pas t'imaginer comme elle est têtue, ma fiancée. Je lui répète sans cesse qu'on ne peut pas se marier dans cinq ans, parce qu'on n'aura pas encore gagné assez d'argent, mais elle ne veut rien savoir. D'ailleurs, moi, ce n'est pas l'argent qui me fait hésiter. Écoute ! Quand on se marie, c'est bien pour faire des enfants, non ?
   — Oui, bien sûr ! C'est pour faire des enfants et des petits-enfants qu'on dorlotera le soir, au coin du feu, sur nos vieux jours...
   — Oui, mais tu vois, moi je ne veux pas faire d'enfants ! Et ça, ma fiancée ne peut pas le comprendre. À quoi bon faire des enfants dans un monde aussi dégueulasse, en plein dans cette poubelle internationale, et qui seront condamnés à souffrir et à mourir en forçats de la Terre, parmi les parias du système solaire, sans aucune issue possible... ?
   — Tu es bien pessimiste ! Peut-être que nos enfants ou nos petits enfants trouveront une issue aux impasses dans lesquelles nous les avons conduits... Mais quand j'y pense, peut-être bien que tu as raison... Notre responsabilité est trop grande... Putain ! Quel héritage !
   Vers le début de l'après-midi, le camion ralentit pour se garer sur une immense aire de stationnement, devant un bâtiment bariolé à enseignes changeantes et lumineuses, sur fond d'une inscription gigantesque qui couvrait tout le haut de la façade : « Touil. Relais 24 Heures ».
   L'équipage était descendu et le chauffeur était derrière le capot ouvert. Toute l'aire était emplie du vacarme des moteurs. Des camions se garaient, d'autres se dirigeaient vers la sortie pour regagner l'autoroute ; ceux qui étaient stationnés avaient les capots et les portières ouverts, avec un homme ou deux s'affairant autour. Je poussai la portière du chauffeur et sautai pour tomber lourdement sur l'asphalte. Il leva la tête pour regarder de mon côté, mais finit par se replonger dans son moteur. Je quittai le camion sans me retourner.

   Le Nmadi m'avait dit que la maison de Vala se trouvait derrière un fossé, à droite de l'autoroute, en sortant de Touil. Il avait même dessiné un plan sommaire sous l'adresse ; je cherchais la feuille dans la poche de ma combinaison, mais j'avais du mal à la prendre dans ma main gantée. Puis je vis devant moi, sur le bord de l'autoroute, une grande plaque sur laquelle était écrit le mot « Touil » barré d'une bande rouge et, en regardant en avant vers la droite, je vis le fossé. J'y descendis pour ensuite escalader le monticule derrière. Quand j'arrivai au sommet, j'étais essoufflé. Je vis immédiatement, légèrement en contrebas, une petite maison entourée d'une haute enceinte longée par une haie et je me mis à courir dans sa direction, sans prendre le temps de reprendre mon souffle. J'entendais des chiens aboyer ; une meute excitée. Aucune entrée n'était visible dans l'enceinte. Je me mis à en faire le tour à la recherche de la porte, et ne la trouvai que dans le côté opposé à celui par lequel j'étais venu. C'était un haut portail en bois, les battants entrebâillés. Je sonnai plusieurs fois, mais personne ne vint. Il n'y avait que les aboiements féroces des chiens, comme à la chasse. Le souvenir de ma combinaison me donna un peu de courage et je poussai la porte pour entrer. La cour, très vaste, ressemblait à un parc sauvage ; les arbres encombraient la vue. Je ne voyais que quelques lambeaux de la maison située quelques centaines de mètres plus loin ; puis, entre les arbres maintenant clairsemés, je vis la maison et à l'ouest, dans un vaste espace nu, une jeune femme, au milieu de la meute de chiens ; il y avait, jeté par terre, un mannequin déchiqueté, réplique exacte d'un convoyeur. Les chiens se mirent à aboyer étrangement en rasant le sol et en se blottissant tous derrière leur maîtresse qui lança tout autour des regards inquiets. Quand je fus près d'elle, les chiens tremblaient en claquant des dents ; on se serait crû dans un café, avec une centaine de serveurs, tous ravagés par la maladie de Parkinson !
   — Bonsoir. C'est vous Vala ?
   Elle se retourna de tous les côtés, morte de peur.
   — Mon Dieu ! Qu'est-ce que c'est ?
   Je pris conscience brusquement de l'effet des infrarouges de Solima et fis sauter la tête de la combinaison. La maîtresse des chiens me tournait le dos, ses yeux fouillant l'autre côté.
   — C'est vous Vala ?
   Elle cria et pivota sur ses talons pour regarder dans ma direction, poussa un long cri strident, en levant ses bras, les mains ouvertes, fit un bon en arrière et tomba à la renverse au milieu de ses chiens. Elle restait immobile, sans connaissance. Je fus pris de remords ; j'aurai dû ôter la combinaison avant d'entrer... Je l'enlevai avant de prendre la jeune femme dans mes bras. Je m'assis loin des chiens. Je lui tapotais doucement les joues :
   — Réveillez-vous... Je suis vraiment désolé. J'ai dû vous faire peur, excusez-moi, j'avais oublié les infrarouges de Solima...
   Quand elle ouvrit les yeux, elle me repoussa pour se mettre debout.
   — Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Vous avez la même tête que celle que j'ai vue flotter sans corps, suspendue entre ciel et terre...
   Je lui parlai de la combinaison, des infrarouges et de Solima, mais elle ne voulait pas me croire. Il fallut lui faire plusieurs démonstrations, mettre et ôter la combinaison plusieurs fois, pour la voir un peu calmée. Ses chiens étaient toujours terrorisés.
   — Les pauvres bêtes, dit-elle, je ne les ai jamais vues dans un si piteux état. Je ne pensais pas qu'ils pouvaient attraper une peur pareille. Et moi qui comptais sur eux pour éloigner les rôdeurs. Mais vous, vous devez être un tremblement de terre ou un phénomène apparenté...
   Je lui parlai du Nmadi. Elle ne voyait pas qui c'était.
   — Il dit que vous étiez ensemble à Windcity et qu'avant sa condamnation, vous étiez déjà installée ici. Il dit aussiqu'il vous a écrit pour vous prévenir quand il a été arrêté...
   — Je retrouverai sa lettre... Maintenant, excusez-moi, allez m'attendre dans la maison, je vais tenter de calmer les chiens...
   Je passai le seuil avec difficulté, à cause des oiseaux de toutes sortes qui entraient et sortaient. L'intérieur était encore plus désordonné que la cour ; c'était comme une serre ou un parc : des oiseaux très beaux et très pittoresques, des plantes de toutes espèces et de toutes les saisons, qui grimpaient ou rampaient en s'entrelaçant parfois ; des fleurs odorantes, des pierres de toutes les tailles et de toutes les couleurs et quantité de petits animaux en liberté dont un rat des pyramides et un mulot sylvestre qui se disputaient violemment... Je cherchai les meubles et finis par entrevoir, au milieu des plantes, un fauteuil par-ci, une chaise par-là et quelques grands coussins jetés en désordre. Je me frayai un chemin entre les plantes pour m'asseoir sur une chaise entr'aperçue.
   À l'approche du crépuscule, les oiseaux devenaient de plus en plus agités ; ils gazouillaient et volaient dans tous les sens, se heurtant parfois au plafond où ils s'arrachaient sur les poutres les perchoirs les plus hauts. Quand Vala revint dans la maison, elle me retrouva assis, toujours aussi inconfortablement, cherchant la bonne position pour ne pas érafler une plante ou écraser l'une des multiples petites bêtes qui grouillaient sous la chaise. Elle me fit un signe de la tête :
   — Venez, nous allons monter.
   Ce fut par un petit escalier de bois en colimaçon, que je n'avais jusqu'alors pas remarqué. Elle me fit asseoir dans une pièce rectangulaire aux murs nus, avec beaucoup de livres et de coussins jetés par terre ; je pris place sur un coussin avec quantité de poils dessus, et je me mis à éternuer fortement, sans discontinuer... Elle me servit en silence des boissons chaudes parfumées, avec des feuilles encore vertes flottant dessus.
   — Je m'excuse pour mon intrusion, mais je ne savais pas où aller...
   Et comme elle ne répondait rien, je continuai un peu gêné :
   — Je suis tout seul au monde, je n'ai personne vous savez...
   — Vous n'avez pas de parents, pas d'amis ?
   — Je n'ai personne...
   — Et cette Solima qui vous a fait évader ?
   — Ah, celle-là ! Vous ne pouvez pas imaginer ! Je ne sais même pas pourquoi je dis "celle-là" car ce n'est pas une femme ; ce n'est même pas un être humain. Elle avait seulement pris l'apparence d'une femme, pour pouvoir communiquer avec les humains... C'est un vampire intergalactique qui se nourrit de parole. C'est sur Mars qu'elle s'était mise en forme, pour ressembler aux humains... Non, ce n'est pas une personne, c'est un vampire qui voyage dans un trou noir, d'un point à l'autre de l'univers...
   — Et vos parents ? Que sont-ils devenus ?
   — Mes parents ? Je ne sais même pas si j'en ai eu ! Je suis né tel que vous me voyez... J'ai ouvert les yeux, il y a à peine deux mois. C'était au sommet de la falaise qui domine le centre d'Imdel...
   Je crois qu'à partir de ce moment-là, elle renonça à dénouer l'écheveau de mon énigme et rapporta l'absurdité de mon existence à celle de la sienne. Avec le temps, elle a fini par m'accepter tel que je suis ; elle a aussi oublié mon côté insolite. Même les chiens se laissent maintenant caresser.

   Vala était toujours triste et pleurait souvent, sans raison. Je restais chez elle plusieurs mois. Elle s'était de plus en plus attachée à moi et me traitait comme ses oiseaux ou ses autres petits animaux. Il me semblait qu'elle me considérait comme le témoin précieux d'un monde ancien, le vestige fragile d'un univers disparu. Quand elle me touchait, c'était toujours avec beaucoup de précautions, comme s'il se fût agi d'un vase précieux exhumé d'un site ancien. Il lui arrivait de s'absenter durant de longues semaines et je restais seul à la maison, m'occupant des plantes et des animaux. Le soir, je lisais ses recueils de poèmes sur la Nature, alors elle devenait présente et me parlait. Elle avait toujours eu une passion sans limites pour la nature. C'est cette passion qui l'avait amenée à quitter Windcity pour ce coin perdu.

   Un jour, alors que Vala venait d'arriver à la maison au terme d'une de ses longues absences, je vis fondre sur nous des monstres de fer venus du ciel, lâchant des fusées qui explosaient au sol... Les chiens furent exterminés et nous fûmes enchaînés. Je me retrouvai enfermé seul. Je passais des mois en détention. Des enquêteurs musclés et inquiétants venaient plusieurs fois par jour me menacer et me poser les mêmes énigmes pour lesquelles je ne trouvais aucune réponse : « Qui es-tu ? », « D'où viens-tu ? », « Quels sont tes mobiles ? » Puis je reçus la visite de deux personnes parfaitement anonymes portant des lunettes et des serviettes noires bourrées de dossiers. Elles se présentèrent comme étant mon avocat et le délégué d'Amnesty. Ils me donnèrent plusieurs fiches compliquées à remplir qui commençaient par des casse-tête du genre : « Nom, prénom... », « Nom du père », « Nom de la mère... », « Date et lieu de naissance... », etc. Le délégué d'Amnesty disait que je ne pouvais pas comparaître devant le tribunal avant d'avoir rempli les fiches... Puis, un jour, je reçus la visite de l'avocat. Il venait m'apprendre que le juge avait décidé de me déférer sans attendre les fiches. Il me conseilla d'avouer mon identité si je voulais un jugement clément. Lui non plus ne me croyait donc pas quand je lui répétais sans cesse que je ne savais pas qui j'étais.
   Je comparus devant les juges qui me chargèrent de tous les crimes, me traitant de « mercenaire dangereux venu de l'Étranger », d'« espion super-entraîné », de « terroriste qui a abusé de l'hospitalité d'une femme crédule », etc. Quand le verdict tomba, je l'accueillis sans surprise : « ... en conséquence, vous êtes condamné à être privé d'eau jusqu'à ce que mort s'en suive. La sentence sera exécutée à Ghallawiya. »

   Je me retrouvai au sommet de la montagne, livré à la soif, entouré par un double cordon de sécurité qu'on relevait toutes les heures. Au bout de quelques jours de jeûne total, mes membres s'étaient figés, les lèvres, la bouche, la gorge, se desséchaient et se craquelaient ; l'estomac et les boyaux se crispaient, une force prodigieuse les tordait, comme pour les essorer de leurs dernières gouttes de liquide ; un feu violent brûlait les entrailles, puis l'incendie gagnait le visage, les mains, la poitrine... Des douleurs atroces irradiaient dans les os, les nerfs et les muscles, s'aggravant pendant des heures par poussées brusques, suivies de lentes accalmies ; un étau puissant comprimait douloureusement la tête, le cerveau. Et éclatait la fièvre par accès violents, avec, au début, de grands frissons, puis l'abattement, puis l'étourdissement progressif. Les douleurs s'apaisaient, les spasmes profonds cessaient et les jambes s'allongeaient. Les chairs haletantes, épuisées, ne demandaient plus rien, elles n'avaient plus faim, elles n'avaient plus soif. J'entendais des bourdonnements, impressions de chloroforme par longues ondes sonores. Je sentais une infinité de présences autour de moi, un concert de voix amies. Le désert tout entier se peuplait pour me voir mourir. J'imaginais Vala apprenant ma mort, en jetant un regard distrait sur le journal posé dans un coin du plateau de son petit déjeuner, découvrant en première page la photo de mon cadavre couvert de poussière, entouré de soldats armés. Mais peut-être n'apprendra-t-elle ma mort que longtemps après, quand elle verra un crâne aux orbites démesurées, exposé dans la vitrine de quelque musée...
   Mais l'atonie refoule déjà toutes ces pensées. Le souvenir de Vala a laissé place à un effroi profond, une angoisse épouvantable et une haine féroce du genre humain. J'étais dans un monde nouveau où m'assaillaient – pareils à des vautours que je chassais et qui revenaient – d'insignifiants et bizarres souvenirs de la vie qui partait...

FIN


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© Moussa Ould Ebnou. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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20/10/11