José Vicente Ortuño
a 48 ans et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s’endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.

Il est membre de la TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’
Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158), Mes Voisines (160).




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Mes voisines
(Mis vecinas)
José Vicente Ortuño

   Jhabite un village adossé au centre ville de Valence et dont je tairai le nom pour des raisons de sécurité. Peu après avoir emménagé, je me suis mis à observer deux femmes qui demeuraient devant chez moi et dont le comportement était assez excentrique. Au début, je n’y ai pas accordé beaucoup d’importance ; mais, par la suite, j’ai commencé à m’interroger sur ce comportement et j’ai fini par me convaincre qu’il cachait quelque chose de bizarre. Malheureusement, j’étais loin de soupçonner la vérité vraie. Si j’avais su la gravité de ce qui se passait tout près de moi, sans doute aurais-je agi autrement. Mais si j’avais confié mes soupçons à qui que ce soit, personne ne m’aurait cru et je me serais exposé au pire ridicule. Mais il vaut mieux commencer par le commencement...

   Leur âge respectif laissait à penser qu’il s’agissait de la mère et de la fille, et, de ce point de vue, leur apparence ne laissait pas place au doute. Toutes les deux étaient minces, avaient un nez proéminent, les yeux bleus et mesuraient environ un mètre quarante. Elles avaient toujours les cheveux courts. Elles portaient des vêtements différents de couleurs très criardes et arboraient des chapeaux, des sacs à main ou des foulards extravagants. Pour un quelconque observateur, elles auraient passé pour un couple de fofolles plus ou moins asociales. Comme je l’ai déjà dit, la première fois que je les ai vues, je leur ai pas tellement prêté attention, mais j’ai eu un étrange pressentiment qui m’a amené à les observer quand je les croisais ou quand je les voyais passer sous mon balcon. Mes doutes se sont accrus quand j’ai commencé à les rencontrer dans la rue, lorsque j’allais travailler de bonne heure ou que je rentrais à la maison aux premières heures de la matinée. J’ai observé qu’elles suivaient un curieux itinéraire, comme si elles sacrifiaient à un rite occulte. Sans manteau, malgré l’humidité peu clémente de l’hiver valencien, elles sortaient tous les soirs et parcouraient les rues en bavardant dans un jargon bizarre. Une fois, l’une d’elles s’arrêta à un angle de rue, regardant dans le vide, tandis que l’autre allait jusqu’au prochain coin de rue et faisait de même. Puis, elles se sont parlé, en criant d’angle en angle. Elles semblaient converser en castillan, mais je n’ai jamais pu comprendre ce qu’elles disaient. Elles donnaient l’impression d’attendre l’arrivée de quelqu’un qui, nuit après nuit, n’arrivait pas.

   La journée aussi, elles sortaient, se promenaient dans le quartier, regardaient les étalages, bavardaient, comme l’auraient fait d’autres voisines. Les gens disaient que c’étaient deux folles et que leur maison sentait très mauvais parce qu’elles la laissaient pleine de vieilleries et d’ordures.
   À les voir si souvent, je pressentais de plus en plus que quelque chose de sinistre nous attendait. Peu à peu, mes soupçons se renforçaient, et je me suis mis à les surveiller en secret. Quand j’allais travailler, je sortais un peu plus tôt et me cachais pour les écouter, essayer de comprendre leur charabia et noter leurs mouvements, afin de donner un sens à leurs allées et venues dans le quartier. Bientôt, j’ai cru découvrir leur stratégie, un plan subtil et sans doute terrifiant. Une idée s’imposait : il s’agissait de deux sorcières qui pratiquaient des envoûtements. Je les imaginais en train d’ajouter d’étranges ingrédients dans une grande marmite bouillante, de préparer peut-être une potion magique pour jeter un sort sur des enfants innocents, les attirer dans leur antre et les dévorer vivants. À en croire ce que j’avais lu un jour, on peut reconnaître une sorcière à une marque qu’elles portent dans un œil, mais je n’ai pas osé m’approcher suffisamment pour vérifier. Tout ça me préoccupait tellement que j’ai commencé à souffrir d’insomnie.
   Lorsque je réussissais à dormir, je rêvais que les deux femmes invoquaient un esprit infernal, un être effrayant qui apparaissait entouré de ses acolytes diaboliques, une armée de créatures abominables horriblement difformes. Des monstres aux terribles griffes et aux énormes pénis bifides qui hurlaient et se contorsionnaient. Sur un ordre de leur maître, ils se précipitaient sur les humains sans défense et, après les avoir cruellement torturés, dévoraient leurs corps et leurs âmes. Je voyais ces monstres sortir de l’enfer et parsemer la Terre d’esprits malins, faisant de notre monde un chaos de dépravation adapté à leurs sinistres besoins. Puis, après avoir liquidé le dernier être humain, ils se livraient entre eux à d’effroyables batailles sans règle ni trêve, rien qu’une orgie de destruction.
   Au réveil, un épouvantable mal de tête me vrillait le crâne, comme si une mèche, entrée par la nuque, me l’avait percé jusqu’au front. Au travail, je n’arrivais pas à me concentrer, par manque de sommeil et je me heurtais bientôt aux réprimandes de mon chef ainsi qu’au mépris de mes collègues. Ma famille commençait à s’inquiéter à mon sujet, insistant pour que je voie le médecin, mais je n’y prêtais pas attention et je n’en avais nulle envie.
   Pour éviter les cauchemars, je passais la nuit posté au balcon, muni de jumelles, d’un microphone directionnel et d’un appareil photo avec téléobjectif chargé d’une pellicule très sensible. Après avoir attrapé quelques mauvais rhumes du fait du froid nocturne, j’ai enfin découvert que leurs mouvements obéissaient à un schéma. Leurs promenades avaient toujours lieu la nuit et, suivant l’heure, le parcours variait selon un tracé complexe que moi seul pouvait décrypter. De toute évidence, ces deux bonnes femmes étaient deux ensorceleuses qui pratiquaient un rituel de magie et nourrissaient des projets inavouables.

   J’ai demandé un congé sabbatique et j'ai commencé à consulter en bibliothèque les vieux livres de magie et d’occultisme. Dans l’un de ces ouvrages, l’alchimiste Paracelse explique comment créer un homuncule. La recette consiste à mettre dans un récipient des os, du sperme, des fragments de peau et du poil d’animal. Il faut enterrer tout ça entouré de crottin de cheval pendant quarante jours, temps pendant lequel se formera l’embryon. J’ai renoncé à cette idée en raison de la difficulté de trouver du crottin de cheval dans le quartier, tout en me demandant si on ne pouvait pas tenter l’expérience en utilisant des crottes de chien dont les rues regorgent.
   Ensuite j’ai étudié un traité d’ésotérisme et d’art divinatoire. Je n’ai pas réussi à installer des caméras cachées dans leur logement et je n’ai donc pas pu voir si elles tiraient les cartes ou lisaient dans le marc de café. Il m’a donc fallu essayer autre chose.
   Je me suis tourné vers l’astrologie. Je ne connaissais pas le signe zodiacal des suspectes mais, quoi qu’il en soit, elles ne frayaient ni avec le facteur qui était Taureau ni avec le balayeur qui était Sagittaire. Par contre, quand elles faisaient leurs courses au supermarché, elles se plaçaient toujours dans la file d’attente de la caisse numéro cinq, celle d’un employé nommé Paco qui était Gémeaux. En dehors des coïncidences avec les phases de la lune, je ne voyais pas de rapport.
   Je n’ai pas eu plus de succès avec le Feng Shui et l’astrologie chinoise. Puis, après beaucoup de recherches, de calculs et d’hypothèses j’ai découvert que nous étions dans l’Année du Porc aigre-doux. Ce qui ne m’a pas paru très clair, et j’ai donc changé de piste.
   Pour un athée pratiquant comme moi, ça peut sembler bizarre, mais j’ai également cherché dans la Bible. Après avoir lui le Livre des Révélations, également appelé Apocalypse, je suis arrivé à la conclusion que le dénommé Jean, supposé être l’auteur du texte, devait fumer de la marijuana ou quelque chose d’équivalent et qu’il était au bord du delirium tremens. Je perdais mon temps, car apparemment les suspectes ne se droguaient pas.
   Dans aucune bibliothèque, je n’ai trouvé le Nécronomicon. On a voulu me faire croire qu’il s’agissait d’un livre fictif, mais, de toute évidence, on mentait. Insensible au découragement, j’ai continué à fréquenter, parmi les librairies spécialisées dans l’occultisme, celles qui semblaient les moins susceptibles d’appartenir à la Grande Conspiration. Pendant ce temps, mes voisines poursuivaient leurs déambulations et leurs manigances dans le quartier.

   Heureusement, tout ça s’est terminé par une nuit d’hiver, froide et pluvieuse, où j’étais posté sur la terrasse, juste au-dessus de mon logement, à les surveiller. J’avais revêtu un imperméable noir pour passer inaperçu et m’étais muni de mon viseur nocturne Patriot XD-4 équipé du casque qui permet de déclencher l’appareil photo. Il m’avait coûté trois mille Euros et une violente dispute avec ma femme, mais ça valait le coup. Les deux se tenaient dans la rue. Elle regardaient en l’air, vers le ciel couvert d’où commençaient à tomber des gouttes de pluie aussi froides que des aiguilles de glace. Jamais je ne les avais vues aussi calmes. Cette fois, elles ne bavardaient ni ne gesticulaient ; elles restaient là, debout, les yeux braqués sur le pan de ciel qui se découpait entre les édifices.
   Alors j’ai levé les yeux et je l’ai vu. À l’œil nu, je n’aurais rien distingué, mais mon viseur nocturne m’a permis d’observer tous les détails.

   C’était un vaisseau spatial immense et obscur qui ne reflétait pas l’éclairage des rues. Il s’est ouvert un passage à travers les nuages, si discrètement qu’il ne semblait pas les déranger. Je me suis souvenu d’un film célèbre de science-fiction dans lequel les extra-terrestres descendaient à bord d’un vaisseau gigantesque, de la taille d’une ville, pour détruire l’humanité. J’ai compris que les deux femmes, en dépit de leur aspect inoffensif, constituaient l’avant-garde d’une armée extra-terrestre d’invasion. Comme par hasard, cela avait été ma dernière ligne de recherche ; je m’étais abonné à diverses revues de parapsychologie et j’avais acheté une collection complète d’ouvrages spécialisés.
   Mon esprit s’est emballé, je ne savais plus quoi faire. Je me suis reproché de ne pas les avoir assassinées, coupées en morceaux et de n’avoir pas dispersé leurs restes dans toutes les poubelles du quartier de façon qu’on ne puisse pas régénérer leurs corps.
   Depuis mon poste d’observation, je m’attendais à ce que, d’un moment à l’autre, ils passent à l’attaque, à ce qu’ils déclenchent une pluie de rayons qui feraient fondre les bâtiments dans un fracas d’explosions. Le vaisseau ne semblait jamais finir. J’avais beau regarder à droite ou à gauche, il occultait le ciel ; il devait avoir plus de vingt kilomètres de diamètre, en supposant que sa forme soit circulaire. Sa surface n’était pas lisse, car des sortes de coupoles faisaient saillie. Régulièrement espacées, elles comportaient, à la base, un cercle non éclairé. Fasciné par la majesté du vaisseau, j’en avais oublié le pourquoi de ma présence là-haut quand la chose s’est produite. J’ai eu la colique en voyant l’une des coupoles émettre en son centre un rayon de lumière qui m’aveuglait. J’ai brusquement levé le viseur et, quand ma vue a de nouveau accommodé, abasourdi, j’ai constaté que le faisceau éclairait mes deux voisines. J’ignore si, à ce moment-là, j’ai cessé de respirer ou si ce n’était qu’une impression, mais j’ai soudain eu mal au cœur quand, immobiles au milieu du cercle de lumière, elles se sont effacées jusqu’à disparaître, comme si elles avaient fondu dans l’air.
   Le brillant faisceau s’est alors éteint, me laissant de nouveau dans l’obscurité. J’ai abaissé le viseur et j’ai vu que le vaisseau commençait à s’élever, à traverser délicatement l’océan de nuages avant de s’évanouir dans l’obscurité. Mon cœur battait la chamade, mes jambes fléchissaient et je suis tombé à genoux sur le sol humide en essayant de ne pas devenir dingue. Enfin j’ai compris ce qui s’était passé. Mes deux voisines excentriques étaient deux extraterrestres égarées qui allaient et venaient dans l’attente angoissée d’un secours. Quel idiot j’avais été de ne pas m’en rendre compte ! Si je l’avais su plus tôt, j’aurais peut-être pu leur offrir mon amitié. Sûr qu’elles se sentaient très seules.

   Plusieurs mois se sont écoulés, et voici l’été. Ma famille m’a abandonné, et les voisins me fuient, ils disent que je suis fou, mais peu m’importe. Je ne travaille plus, je fais semblant de souffrir d’une maladie mentale et j’ai obtenu une pension qui me permet de continuer à surveiller. J’utilise les jumelles de jour et le viseur de nuit ; je cherche d’autres extraterrestres parmi mes voisins. J’enregistre en vidéo les mouvements des habitants du quartier, puis j’étudie leurs itinéraires. Cette fois, ils ne m’auront pas. Je commence à suspecter deux types à turban et longue barbe qui passent souvent devant chez moi. Il faut que j’arrête d’écrire, car c’est l’heure à laquelle ils vont au supermarché contacter d’autres créatures de leur espèce. Aujourd’hui, je vais essayer mon déguisement. Le turban me va bien et la barbe me donne vraiment l’air d’un intellectuel.
   Je vous tiendrai au courant.

FIN


© José Vicente Ortuño. Titre original : Mis vecinas. Nouvelle parue dans le n°160 de la revue en ligne AXXÓN. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Inédite en français. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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