Alfredo Alamo

 Alfredo Àlamo est né à Valence, Espagne, en 1975. Il a reçu la mention spéciale « Révélation de l’année 2005 » décernée par le site Littératura fantastica, qui souligne la variété des thèmes traités par cet auteur très prolifique. La présente nouvelle, inédite en français, est parue dans le n°148 de la revue en ligne Axxón.

 



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Vivre une histoire
(Vivir del cuento)

Alfredo Àlamo



   « Le rayon de la mort frôla le jeune Harris ; cet obscur passage devait être bourré de pièges, signe irréfutable que le malveillant scientifique était caché non loin de là. »

   — Non, ça ne va pas, dit Fu-Manchù, qui lissait ses énormes moustaches tout en lisant par dessus l’épaule de Marcos. J’aurais placé un piège plus élaboré, quelque chose qui révélerait ma cruauté innée.

   « Une centaine de dards affilés fusèrent de toutes parts en direction de Harris qui réussit à les éviter au dernier moment pour s’apercevoir, horrifié, que le sol du passage obscur commençait à se couvrir de scorpions venimeux. »

   — C’est mieux ? demanda Marcos qui leva les yeux du clavier.
   — Beaucoup mieux, jeune et peu brillant écrivain occidental, fit Fu-Manchù dans un sourire qui laissa voir ses énormes incisives, beaucoup mieux. Maintenant, j’ai faim. Qu’est-ce qu’il y a au menu ce soir ?
    Marcos regarda le sandwich au poulet mayonnaise qui se trouvait sur la table. Rien qui ressemblait à un festin pour l’empereur du Mal, mais il le lui offrit.
   — Mmmm, un poulet à la mayonnaise. Le méchant se léchait les babines et saisit le sandwich avec ses grands ongles. Ça, on n’en avait pas dans les Montagnes de la Lamentation.
   Marcos voulait absolument terminer ce récit. Fu-Manchù s’était montré le méchant et cruel seigneur des ténèbres qu’il était censé être. Détail particulier : son goût pour les kimonos de couleurs criardes, trop grands de deux tailles, ce qui lui permettait d’arpenter l’appartement de Marcos sans que l’on puisse voir ses pieds. Spectacle inquiétant.
   Alors que Fu-Manchù terminait le repas de Marcos assis sur le sofa, quelqu’un frappa à la porte.
   — Ça doit être Laura, dit Marcos qui se leva aussitôt. Va dans l’armoire !
   — Tu me donnes des ordres, dit, furieux, le méchant Oriental. À moi ?
   — Tu peux emporter le sandwich, concéda Marcos, mais ne fais pas de bruit.
   — D’accord, soupira Fu-Manchù, qui se glissa vers la chambre à coucher tout en mordillant son repas.
   Une pensée traversa le cerveau de Marcos : était-il resté aujourd’hui pour dîner avec Laura ? Il ne s’en souvenait pas. Il croisa les doigts avant d’ouvrir la porte de son petit appartement, espérant que ce n’était pas le cas. Laura était à la porte, toujours aussi jolie et chargée d’un sac de sport.
   — Salut, Laura, sourit Marcos et il lui prit le sac qui était très lourd :
   — Qu’est-ce que tu portes là-dedans ?
   — Je t’apporte les livres que tu m’as demandés, fit Laura, soulagée du poids du sac. Les livres d’heroic fantasy, ça pèse une tonne !
   Maintenant, Marcos se souvenait. Il les avait demandés pour se documenter sur le sujet avant de poursuivre une nouvelle sur les chasseurs de dragons qu’il avait en chantier. Bon, pour le moment, il s’occupait de Fu-Manchù, mais ce serait le récit suivant.
   — Tu as dîné ? demanda Laura qui observait d’un œil critique les boîtes de pizza amoncelées dans un coin de la cuisine.
   — Euh... bafouilla-t-il ? Oui, oui, j’ai dîné.
   Alors, elle se rapprocha :
   — Tu n'as pas envie d'un câlin ?
   — Il l’embrassa et elle lui prit la tête entre les mains. Ce fut un long baiser, un bon baiser, pas le meilleur de sa vie, mais très bien quand même.
   — On va dans la chambre ? murmura-t-elle
   — Oui… Non ! Non ! s’écria Marcos pensant à Fu-Manchù qui y était caché dans l’armoire. Restons ici, sur le sofa.

   Une demi-heure plus tard, Laura dormait, la tête appuyée sur la poitrine de Marcos qui, rêveur, aurait bien voulu faire durer cet instant de bonheur. Des tapes sur son épaule le firent sursauter et faillirent réveiller Laura.
   — Quoi ? fit-il à mi-voix.
   Fu-Manchù l’avait touché de l’un de ses grands ongles. Il était caché derrière le sofa. Il était accompagné de sir Cedric de Rossport, avec sa lourde armure, et de Vespius, seigneur des vampires de Thrace, enveloppé dans sa cape de satin rouge.
   — On ne tient pas dans l’armoire, marmonna le vampire. L’équipage du vaisseau colonial de Bétanie devient furieux avec ce manque d’espace vital.
   — Ou tu te cherches un appartement plus grand, ajouta sir Cedric, ou tu termines une de tes histoires une bonne fois, que nous puissions nous en aller. Mais un gentilhomme ne peut pas vivre de la sorte.
   Marcos se leva délicatement, laissant Laura se reposer seule sur le sofa.
   — Vous êtes cinglés, dit-il en enfilant son pantalon. Et si elle se réveille, hein ? Bon, allons discuter dans la chambre.
   Sir Cedric se leva difficilement et, en définitive, il lui fallut l’aide de ses compagnons de l’armoire. Marcos ferma la porte de la salle à manger et ils entrèrent dans la chambre. Un couple de petits robots tournaient en rond dans la pièce et quelques créatures extraterrestres à grosses têtes siamoises regardaient par la fenêtre.
   — Nous sommes entassés là-dedans, protesta Vespius, je regrette les espaces de la Thrace… Ça fait combien de temps que tu ne m’as rien écrit de bien ?
   — C’est que je reste en panne dans ton cas, Vespius, fit Marcos en secouant la tête. Je ne sais si tu vas être un méchant vampire ou un âme torturée qui voudrait faire le bien.
   — Et moi, dit sir Cedric. Il y a six mois que je suis enfermé dans une caisse, sur le point d’être dévoré par une lamie de triste réputation. En fin de compte, je vais mourir d’ennui, puisqu’il ne se passe rien.
   — Je sais, je sais, mais écoutez, ça n’est pas si facile – se défendit Marcos – il y a aussi le couple d’aliens, la communauté robot, les voyageurs de l’espace.
   — Et maintenant, il y a aussi celui-ci –dit Vespius qui désigna Fu-Manchù d’un mouvement de la tête. Ça fait deux semaines que tu passes avec lui.
   — Je suis un personnage intéressant pour un écrivain, dit Fu-Manchù dans un rictus menaçant. Ma personnalité est bien définie, à la différence de certains.
   — Qu’est-ce que tu insinues ? répliqua Vespius.
   — Que dans la Thrace, il n’y a pas de vampires, dit Fu-Manchù.
   — Tu vas voir ! cria Vespius en montrant ses crocs.
   — Ça suffit ! brailla Marcos qui les sépara.
   La porte de la chambre s’ouvrit brusquement. Laura se tenait là, les vêtements à la main et, sur le visage, une expression de profonde incrédulité.
   — Qu’est-ce que tu fais à crier tout seul ? demanda-t-elle à Marcos.
   — C’est que… fit Marcos à la recherche d’une bonne excuse, je lis à haute voix les dialogues de mon récit pour savoir s’ils sont crédibles, tu comprends ?
   — Ah bon ! fit Laura, peu convaincue.
   — Si, si, écoute : « Arrière, Harris, si tu fais un pas de plus, ta jeune promise tombera dans le lac de magma ». Puis, changeant de voix : « Tu n’oseras pas, Fu-Manchù, je connais le secret de ton repaire céleste. »
   Ce fut Laura qui fit un pas en arrière :
   — Bon, je suppose que ce genre de choses fait partie du métier chez les auteurs de nouvelles, soupira-t-elle. Et elle disparut dans le couloir.
   La porte de l’armoire s’ouvrit lentement.
   — C’est comme ça qu’il nous traite, dit sir Cedric.
   — Il se paie notre tête, ajouta Vespius.
   — Allez ! Allez ! Occupez la place ! entendit-on au fond de l’armoire : un tas de voix qui protestaient.
   Un par un, tous les personnages ressortirent et envahirent presque toute la pièce. Marcos s’assit par terre, désespéré. Avait-il vraiment autant de personnages, autant de récits inachevés ? Fu-Manchù vint vers lui :
   — Jeune Marcos, bien, les dialogues.
   On ne put s’empêcher de rire.

   « Le dragon leva ses ailes et remercia sir Cedric du service qu’il lui avait rendu.
   — Puis-je faire quelque chose pour toi ? demanda la créature fantastique dans l’esprit du noble personnage.
   — Souviens-toi simplement que tu dois nicher loin des cités des hommes, fit sir Cedric.
   — Un jour, ce ne sera pas possible, mon bon ami.
   — Un jour, nous ne serons plus nécessaires.
   Sir Cedric prit congé du dragon qui partit vers les montagnes de Khadarr. Il se sentait triste de le laisser s’en aller ainsi, mais les temps changeaient trop vite. Un jour, pensa-t-il, un jour...
»

   Marcos frappa la dernière touche de Sir Cedric et l’Ordre du dragon et poussa un soupir de soulagement. Il y avait une semaine qu’il écrivait sans cesse pour essayer de terminer tous les récits en chantier. En vérité, il se sentait coupable de ne pouvoir leur consacrer plus de temps, mais il ne pouvait faire autrement. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à en finir avec Fu-Manchù.
   — L’heure est venue de mon « Grand Finale », n’est-ce pas ? demanda Fu-Manchù qui apparut soudain derrière Marcos, lequel réprima un sursaut.
   — Oui… Bon… Non… fit Marcos. C’est le finale de la nouvelle, rien d’autre.
   — Je n’ai pas pu m’empêcher de constater, dit l’Oriental, qui se plaça silencieusement à la droite de Marcos, que tu termines les récits d’une manière un peu, comment dire ? rapide.
   — Eh bien, fit Marcos manifestement surpris. Il y avait tant de personnages à satisfaire que j’ai décidé de faire table rase et de repartir de zéro. Mais je ne pouvais pas les supprimer, et je leur ai écrit un finale.
   Fu-Manchù sourit, satisfait de voir que sa théorie était juste.
   — C’est ce que je pensais. Comme les Occidentaux sont prévisibles, commenta-t-il.
   — Mais ne t’inquiète pas, je peux rester avec toi un peu plus longtemps, dit Marcos aimablement. Je te préparerai une mort digne du vilain le plus notoire.
   Un éclair de bonne humeur passa dans les yeux du méchant docteur. C’était la première fois que Marcos voyait cette expression et elle lui plaisait.
   — Il est inutile de te fatiguer, jeune Marcos, dit Fu-Manchù qui désigna l’ordinateur. Ouvre mon dossier.
   « Fu.doc » s’ouvrit dès le double clic. Marcos retint son souffle. Il y avait cinq pages nouvelles depuis la dernière fois qu’il l’avait ouvert.
   — Tu as écrit ton propre finale ?, demanda-t-il, inquiet.
   — C’est bien ça, sourit Fu-Manchù qui se trouvait maintenant à la gauche du jeune homme.
   — Je ne peux le croire. Ta propre mort ?
   — Mort ? Crois-tu vraiment que le fichu détective que tu as inventé, et qui n’a même pas osé sortir de l’armoire, pouvait me régler mon compte ?
   Marcos se mit à lire les pages écrites par Fu-Manchù et, à son grand étonnement, elles n’étaient pas mal du tout.
   — Tu as fait beaucoup de fautes, lui reprocha-t-il. Mais pour le moment, ça me plaît..
   — Des fautes ? protesta l’autre. Tu devrais essayer de taper à la machine avec des ongles aussi longs.

   « La jeune Lady Smithers retira du cou de son fiancé le couteau rituel et le sang du détective Harris éclaboussa son visage d’un blanc de neige.
   — Tu avais raison, dit la jeune femme, c’était excitant.
   — Viens avec moi dans la chambre nuptiale s’exclama le séduisant artiste du mal. Nous n’allons pas laisser tout ce sang se perdre...
   – Et demain ? demanda la femme qui se prosterna aux pieds de son nouveau maître.
   — Demain, les tourmentes de la guerre nous emporteront loin d’ici, là où mes ennemis s’attendent le moins à me rencontrer, à Londres.
   Les esclaves muets du docteur fermèrent les portes de la chambre céleste. Le corps du trop téméraire Harris fut jeté dans le vide, au fond de l’un des défilés de l’Himalaya. Les aigles tournaient dans le ciel, attendant l’occasion qui promettait des nuits d’horreur.
 »

   — Ça va ? demanda Fu-Manchù, inquiet.
   — Bon, c’est un peu cruel, tu ne crois pas ?
   — Oui, bien sûr, comme ça doit être. Et c’est une fin ouverte, non ? De cette façon, si tu veux, un jour tu pourras écrire mes aventures à Londres.
   — Sûr, sûr, dit Marcos.
   — Il faut que tu écrives le mot « FIN », lui fit remarquer Fu-Manchù. C’est la règle.
   Marcos tapa tout ce qu’on lui demandait. Enfin tous les récits en cours étaient terminés. Quand il réenregistra le dossier, Fu-Manchù commença à disparaître, enveloppé dans une nuée blanche. Toujours le goût du théâtre.
   — Ça a été un plaisir, jeune Marcos, fit-il avant de disparaître complètement. Nous nous verrons dans Fu-Manchù et les rues de Londres, annonça-t-il, ou peut-être avant.
   Le silence s’empara de la maison. Un peu de répit, pensa Marcos. Enfin le calme et la solitude. Laura demandait toujours pourquoi ils ne pouvaient aller dans la chambre, mais cette nuit… Un dîner romantique et ensuite une nuit dans un grand lit. Ça lui manquait…
   Il éteignit l’ordinateur et prépara quelques bougies pour décorer la maison. Tout allait très bien se passer, sûrement. La sonnette retentit, et Marcos remit de l’ordre dans sa tenue avant d’aller ouvrir la porte.
   — Bonsoir, Laura, dit Marcos, d’un ton sirupeux.
   — Bonsoir, sourit la jeune femme, je t’ai encore apporté quelques trucs.
   Elle lui montra un sac plastique.
   — Et c’est quoi ?
   — J’avais trois livres de Lovecraft que tu m’avais laissés.
   — Ah, oui ! Je ne savais plus où je les avais mis. Merci.
   — Et ta nouvelle ?
   — Ma nouvelle ? dit Marcos, surpris.
   — Oui, chéri, rappela Laura : L’ombre nocturne de Ryleh et autres histoires anciennes.
   Un choc violent, énorme, retentit du côté de la chambre de Marcos. Aussitôt, une odeur de salpêtre et de poisson pourri envahit le vestibule. Percevant le craquement du bois et un clapotis, Marcos avala sa salive avec difficulté.
   — Ça va bien, chéri ? demanda Laura.
   — Oui, mais, tout à coup, j’ai envie d’aller dîner dehors. Ça t’ennuie ?
   — Non, non, ça m’est égal. Tu prends les livres ?
   — Oui, bien sûr.
   D’un geste rapide il déposa le sac sur un côté de la salle à manger, au-dessus d’une flaque d’eau qui commençait à se former, venant de la chambre.
   — Tu penses terminer ton histoire ? demanda Laura depuis l’escalier. Ou vas-tu faire comme toujours, la laisser à moitié ?
   Marcos ferma la porte à clé et, pâlissant, recula.
   — Ou je la finis, dit-il en rejoignant Laura dans l’ascenseur, ou c’est elle qui me finit.
   — Bravo ! dit Laura, souriante.

   « Cette nuit maudite, les hommes de bien tremblèrent dans la petite ville côtière. Une chose innommable s’écoulait de la prison au fond de la mer. Le jeune Marcos pouvait difficilement imaginer les terribles épreuves qui l’attendaient au long de cette nuit, une nuit chargée de dangers, de pièges et d’êtres monstrueux. »
   Fu-Manchù sourit comme seuls les grands méchants peuvent sourire, puis il continua à écrire, frappant touche après touche de ses grands ongles, ce qui allait être son premier récit d’horreur.


FIN


© Alfredo Àlamo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Vivir del cuento. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

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11/11/06