La nouvelle


   Le dilemme

   Al Luna se hâtait d'atteindre l'aire ensoleillée. L'ombre immense de la fusée l'oppressait. C'était un peu une phobie dont il n'avait jamais parlé à personne, de peur d'être exclu du programme, mais quand il se trouvait sous des objets aussi impressionnants, il avait l'impression qu'ils allaient lui tomber dessus.
   Les énormes rampes de lancement soulevaient lentement vers le ciel la proue de la SAVITRI, et bientôt, dans un rayon de près de deux kilomètres, il serait difficile de ne pas remarquer qu'une nouvelle masse blanche avait surgi.
   Le fait d'avoir été choisi comme le premier homme à voyager à la vitesse de la lumière ne faisait pas particulièrement son bonheur. Beaucoup pensaient que c'était une mission suicide et que c'était pour ça qu'on l'avait choisi. Si, pour le moment, il était en bonne forme, Al Luna souffrait d'une maladie génétique qui, en l'espace d'un an, l'aurait mené à la tombe avec l'inexorabilité d'un minuteur.
   En fait, la Compagnie Spatiale ne cherchait pas un pilote qualifié – la SAVITRI se guidait pratiquement toute seule – mais plutôt une espèce de singe, comme les premiers qui avaient été utilisés dans les programmes spatiaux. Un singe qui n'aurait pas déclenché les protestations des amis des animaux. Et ce singe, c'était lui.
   Il lui semblait revivre la série d'événements scientifiques qui avaient conduit jusque là. Depuis Einstein, et durant de nombreuses années, il avait été établi que l'on ne pouvait pas dépasser la vitesse de 300.000 kilomètres-seconde. Si un photon ne pouvait le faire, rien d'autre ne le pouvait. Puis de courageux neutrinos, sous les yeux de quelques savants italiens, avaient dépassé cette vitesse, et, progressivement il est vrai, tout avait changé.
   Quand on avait installé le puissant moteur qui dormait maintenant dans le ventre de la SAVITRI – sous le nom de groupe Einstein, parce que même les erreurs des génies contribuent à leur grandeur – l'opinion publique avait pris peur.
   Et, comme toujours, il s'était formé deux courants de pensée. L'un combattait le super-propulseur, l'autre l'applaudissait. En vérité, au début, Al avait été, lui aussi, parmi les détracteurs du projet, puis les médecins l'avaient mis devant le choix, et peu lui importait désormais le destin de l'humanité. Si jamais… Muoia Samsone e tutti i filistei1. Il allait servir de cobaye, et, si cela devait anéantir l'univers entier, ça n'était pas son problème.

   À la Compagnie spatiale qui l'employait, il grimpa soudain aux premières places sur le tableau d'avancement. Ensuite, quand il ne lui fut plus possible de cacher sa maladie et que le pilote du prototype se trouva hors circuit, les polémiques le placèrent en tête du classement.
   « On a gagné, Al ! lui dit enfin le commandant de l'opération. Le Conseil a approuvé notre demande, et la SAVITRI devra partir sans délai, avant que ces bouffeurs de paperasses aient changé d'avis.
   — Qu'est-ce que tu en dis, Rupert… on va faire sauter l'univers ? demanda-t-il sur un ton provocant.
   — Ce serait déjà un succès si nous faisions disparaître ces têtes d'œuf, tu ne trouves pas ? » lui avait répondu le commandant. Puis il l'avait laissé seul avec son dilemme : mourir victime de ses gênes pourris ou broyé par d'imprévisibles variations quantiques.

   L'adieu au monde

   Par le hublot du ferry spatial, Al Luna bénéficiait du spectacle de la SAVITRI tractée dans le vide au moyen d'énormes câbles, par de puissants remorqueurs orbitaux.
   Non seulement on ne pouvait pas allumer les moteurs du prototype à la surface de la Terre, mais on avait même décidé que l'essai serait effectué à une distance considérable de la Lune, laquelle était assez peuplée.
   Sur le même satellite avait été installée la base opérationnelle du projet et c'est en effet de là qu'Al venait après avoir fait ses adieux au commandant et à tout le personnel. Des adieux plutôt discrets, comme si, là aussi, on le donnait déjà plus ou moins pour mort. Et comme si Al leur en tenait rigueur.
   La SIVITRI l'attendait, silencieuse, Et si elle se contentait de planer sur la vitesse acquise… peut-être prendrait-elle un million d'années pour le mener jusqu'aux étoiles. Mais pourquoi attendre aussi longtemps quand il suffisait d'allumer le moteur ?
   Avant de s'engager dans le tunnel provisoire qui allait le mener à bord, Al salua cérémonieusement le conducteur de la navette. Le visage de cet homme serait, il le savait, le dernier qu'il verrait de sa vie. Le dernier dont il pourrait distinguer les défauts, les pores, les grains de beauté, la sueur luisante sur le front, détails que les images plates d'un écran de contrôle n'auraient même pas permis d'imaginer.
   Même le pilote de la navette devait s'en rendre compte, car il le salua beaucoup plus chaleureusement que ne le prévoyait le protocole.
   Une fois à bord, il fut encore salué par le visage cordial du commandant de la mission, mais il n'y avait pas à se préoccuper de lui répondre, car c'était un message préenregistré. Une attention qui avait été bien pensée, puisque, durant l'essai, et dès le début, il ne pourrait y avoir de liaisons vidéo.
   Il s'installa donc à son poste, s'attacha solidement à son siège. Un peu à la manière de quelqu'un qui serait ligoté au projectile d'un canon et devrait vérifier que les ceintures étaient bien serrées.
   Devant lui – preuve que sa compétence de technicien était à peu près inutile – il n'y avait qu'un bouton rouge – les boutons sont toujours rouges, lorsqu'on n'est pas sûr de l'effet quand on les pressera. Et il n'était pas indispensable d'installer ce bouton, mais il fallait donner à l'opinion publique l'assurance que le pilote connaissait bien le moteur. Sans quoi, elle aurait eu nettement l'impression qu'on l'envoyait à la mort.
   Le système de freinage allait-il fonctionner ou bien Al continuerait-il à voyager à la vitesse de la lumière, conformément au principe de Galilée ? C'était une des nombreuses questions qui avaient animé le débat scientifique, tout d'abord, puis celui des médias, dans les mois qui avaient précédé le lancement.
   La voix déplaisante du calculateur venant de la base installée sur le satellite, commença à l'informer du déroulement de l'opération.
   LANCEMENT DANS DEUX MINUTES. SE PRÉPARER AU DÉMARRAGE
   Al n'était qu'à moitié concentré sur ce qu'il avait à faire. Peut-être parce qu'il se revoyait gamin, avec ses parents, sur les plages de l'île de Crète.
   LANCEMENT DANS UNE MINUTE
   Puis il revit Julie, la plissure de ses lèvres, les veines bleues qui se distinguaient sous la peau fine de ses mains.

   ACTIVER LE DISPOSITIF ! commanda l'ordinateur.
   Al obéit presque inconsciemment, parce qu'à cet instant la seule chose dont il se souvenait, c'était d'avoir pris une voiture et d'être parti au hasard, pendant des jours, s'arrêtant n'importe où.
   À peine eut-il pressé l'inquiétant bouton que le fauteuil sur lequel il était assis commença à émettre une étrange substance caoutchouteuse qui l'enveloppa. C'était la dernière tentative du commandement pour lui offrir quelque protection.
   Et c'est seulement lorsqu'il fut complètement recouvert de cette substance souple et poreuse qu'Al, revenu à la réalité, comprit qu'il allait sous peu recevoir un choc terrible.

   Alors on s'habitue à tout

   « Encore une minute », dit le commandant de la mission, s'adressant à lui-même plus qu'à ses collaborateurs. Tous avaient conscience de ce qui se passait et gardaient les yeux braqués sur les chronomètres.
   Après s'être presque étonné de ne pas entendre le bruit assourdissant des hypermoteurs de la SAVITRI, Rupert se traita d'imbécile. Un enfant sait qu'il n y a pas de bruit dans l'espace.
   Enfin la voix du pilote se fit entendre et prononça des paroles que plus jamais on n'oublierait :
   « C'est dingue ! Plus de matière. À cette vitesse rien ne peut rester à l'état solide. Autour de moi tout est en train de fondre. Moi aussi je fonds, je suis lumineux. Je deviens lumière ! Je deviens lumière ! »
   Rupert qui, comme toujours, conservait son sang froid, se demanda comment la voix d'Al pouvait lui parvenir si le vaisseau changeait de réalité physique. Puis, regardant ses instruments, il lui sembla comprendre un peu ce qui se passait.
   D'après ce l'on pouvait déduire des senseurs, qui n'étaient pas faits pour mesurer des échelles aussi immenses, la masse d'Al tendait… à l'infini.
   Ce qui eut une conséquence que nul scientifique n'aurait prévue.

   Dans les années qui suivirent, toutes les populations de l'univers durent s'habituer à la présence d'un nouveau dieu, quelque peu bizarre. Restait à savoir ce qu'il voulait.
Et les dieux, on le sait, sont capricieux.



FIN



1- Que meure Samson et tous les Philistins. Citation de la Bible d'emploi fréquent en Italie. Samson mourra peut-être mais il entraînera avec lui toute l'humanité.

© Giorgio Sangiorgi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Paru dans l'anthologie NUOVE STORIE DALLO SPAZIO (Nouvelles de l'espace), sous la direction de Paolo Secondini, LETTERATURA FANTASTICA.

 
 

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09/04/14