Résidant actuellement à la Réunion, Joëlle Brethes écrit « sérieusement » depuis 1990. Enseignante au seuil de la retraite, elle espère avoir d’ici peu tout son temps pour assouvir sa passion d’écriture, notamment dans les genres science fictif et fantastique qui sont ceux où elle s’est fait le plus souvent remarquer. (Elle a reçu une soixantaine de premiers prix sur 264 nominations à divers concours d’écriture, tous genres confondus). Elle anime un atelier d’écriture et de diction dans son collège. Inscrite à la fac de lettres de la Réunion où elle a repris des études d’anglais, elle en profite pour participer, avec ses jeunes « copines » aux différents ateliers (théâtre, chorale) proposés aux étudiants. Elle vient aussi de faire sa première expérience cinématographique en étant la « vedette » d’un court métrage d’une quinzaine de minutes. (la photo a été prise lors d’une séance de dérushage en juin 2006).



Ses 5 dernières parutions
* Au-revoir Granmèr Kal (conte), Dicolor livre, août 2001
* Quand le Diable s’en mêle (conte), ARS Terres Créoles, octobre 2002
* Trois coups de folie (Théâtre), Dicolor livre, août 2004
* Le secret de Judith (roman jeunesse), Laféladi, juin 2006
* L’Homme de Larachney (Roman SF), Masque d’Or, septembre 2006


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Attention : VIRUS

Joëlle Brethes



  Ier juin 2065.
   Lydie profitait d’un long congé dans son domespace de repos quand le phénomène avait débuté. Discrètement. Insidieusement. Juste une petite plage circulaire autour de l’ombilic. Une ombre à peine visible qui, peu à peu, s’intensifiait au centre tandis que le pourtour s’élargissait. C’est Paul, son compagnon, qui s’en était aperçu le premier :
   — C’est quoi, ça ? Tu te fais coloriser, maintenant ? Je croyais que tu avais ces nouvelles techniques en horreur !
   Elle s’était examinée, s’était étonnée puis inquiétée. Depuis lors, chaque matin, elle mesurait la progression de la tache. Un ami médecin, à qui elle avait demandé conseil avait haussé les épaules, se voulant rassurant, mais il avait aussitôt contacté ses confrères de l’Institut interstellaire.
   Il s’était vite avéré que Lydie n’était pas un cas unique. Une cinquantaine d’autres spationautes avait développé l’inquiétant syndrome.
   Uniquement des femmes.
   L’une des malades, suivie depuis l’apparition du mal et isolée dans un complexe médical sous haute surveillance militaire en était à son 83ème jour d’observation. Seuls son visage et l’extrémité de ses membres étaient exempts de la curieuse pigmentation. Son nez, en revanche s’était épaté et aplati, ses yeux s'étaient étrécis et ses orteils ainsi que ses doigts avaient presque doublé de volume.
   Qu’était-il donc arrivé à ces jeunes femmes ?
   Pouvait-on envisager un remède à ce mal indolore mais angoissant ? D’autant plus angoissant que les organes internes des malades réagissaient de façon étrange : une curieuse mutation débutait, puis stoppait de façon incompréhensible avant d'amorcer un retour à la normale.
   Mais la métamorphose pouvait reprendre à n’importe quel moment.
   Et s’achever.
   De quelle façon ?

   — Il faut absolument cerner l’agent contaminateur ! tonna, ce matin-là, le Major Berthier. Il y a bien, entre ces femmes, un point commun qui explique cette fâcheuse contagion. La rumeur commence à circuler dans les milieux scientifiques et on a enregistré une baisse sensible de recrutement féminin ces dernières semaines.
   Un point commun ! c’est évidemment ce qui avait été tenté ! Âge, taille poids, antécédents médicaux, domiciles, affectations successives... Les données s’additionnaient dans le gros ordinateur de la base spatiale européenne de Francfort mais rien n’en était encore sorti. Qu’elles fussent d’origine européenne, asiatique ou africaine, grandes ou petites, chrétiennes, musulmanes ou athées, mariées ou non, homo ou hétérosexuelles, toutes celles qui attrapaient la maladie devenaient progressivement vertes, s’épataient du nez, se rétrécissaient des globes oculaires et devenaient impossibles à chausser et à ganter.
   Leur parcours professionnel avait été sensiblement identique. La rotation planifiée et suivie scrupuleusement par l’ensemble des personnels volants conduisait en effet tous les spationautes des deux sexes, sans exception, sur les différentes stations spatiales : Mir, Lux, AumhO, Paihrsy. Tous ces jeunes gens avaient en outre fréquenté les plates-formes de leurs homologues Martiens et Vénusiens.
   Une pudeur idiote, la crainte, surtout, d’un conflit diplomatique (ou pire) avec les extraterrestres récemment admis dans la confédération avait empêché un dialogue franc sur le problème. Il allait pourtant falloir s’y résoudre.
   Une réunion des différentes parties fut donc organisée au palais parisien de l’UNESCO.
   Le Major s’éclaircit la gorge. Il adapta son traducteur instantané dans son oreille droite et fit signe à ses collègues de l’imiter. Puis, après moult précautions oratoires et plusieurs couplets amphigouriques sur les bienfaits de la récente coopération entre les trois peuples, il exposa les faits aux dignes représentants martiens et vénusiens dûment protégés par leurs masques et combinaisons thermiques respectifs. Ceux-ci écoutèrent en silence et sans surprise apparente le discours du militaire puis, s’étant juste consultés du regard, ils quittèrent pesamment la pièce.
   — Et voilà ! explosa le docteur Khlone, responsable des recherches éco-ethno-bioterrestres. Nous les avons choqués. C’est la rupture ! Vous savez pourtant bien que ces gens-là sont en avance sur nous ! Ils n’auraient qu’à lever le petit doigt pour transformer la Terre en un désert de ruines ou de sable et de cendre. Parfaitement ! Comme ils l’ont fait sur la lune avec nos ancêtres. Ça les arrangerait : ils pourraient s’installer à notre place après avoir occis jusqu’au dernier d’entre nous. C’était pas malin de leur donner un prétexte ! Pas malin du tout ! Je vous avais pourtant prévenus.
   Très décontenancée, la délégation s’éparpilla, la peur au ventre.
   — De toute façon, glapissait le généticien Shutox en longeant le couloir à longues enjambées, c’est à eux que nous devons cette maladie, quel qu’en soit le vecteur : les malades sont verts comme les Martiens et ont le faciès et les membres des Vénusiens.
   Personne ne répondit mais tous soupirèrent. C’était bien évidemment un phénomène qui n’avait échappé à aucun d’entre eux.
   Le soir même, la plus ancienne des malades mourut. Ses poumons et son cœur avaient proprement et simplement implosé.
   La terrifiante nouvelle se propagea aussitôt et le Terrien lambda, stupéfait et consterné, apprit à la fois l’existence de la maladie et le caractère fatal de son issue.
   Les manifestations de colère éclatèrent parmi les civils, et la panique s'accrut chez les spationautes du monde entier. Même les hommes frissonnèrent bien qu’aucun cas n’eût été recensé dans leurs rangs et qu'il fût admis que la mal était exclusivement féminin.

   Le mois suivant, quatre nouvelles malades décédèrent, et une demi-douzaine de nouveaux cas se déclarèrent. On enregistra un grand nombre de démissions dans les centres spatiaux. Que faire ? Fallait-il fermer les infrastructures et abandonner tous les projets d’exploration et d’exploitation extraterrestres ?
   Après avoir été fêtés, invités, adulés, les spationautes étaient fuis comme des pestiférés : pouvait-on être sûr que la maladie, circonscrite provisoirement dans leur milieu, ne se révélerait pas contagieuse à longue échéance pour les civils ?
   Après avoir été respectés et interrogés avec intérêt, les Martiens et leurs confrères Vénusiens étaient eux aussi mis à l’index : porteurs sains du « virus du 3ème millénaire », c’étaient, à n’en pas douter, les anges de la mort...
   Bref, la situation devenait invivable.

   Cette conjoncture inconfortable durait depuis plusieurs semaines quand, de façon assez mystérieuse, l’épidémie cessa. Les contaminés achevèrent de mourir, bien sûr, mais aucun nouveau cas ne fut déclaré. On en fit grande publicité, les primes d’engagement furent multipliées par dix, et les recrutements reprirent donc. Timidement d’abord, puis de façon plus hardie.

   Ce 4 décembre 2065, dixième anniversaire du premier pas humain sur Mars, Max Friedman, le président de la confédération européenne demanda à visiter les locaux du Centre principal d’entraînement des spationautes, à Moscou. Ce n’était pourtant ni l’excellence des structures du centre ni l’efficacité de l’entraînement dispensé aux spationautes qui avaient motivé cette demande. Non ! si Friedman avait ainsi insisté, c’est que son propre fils, Bruce, y avait été admis neuf semaines plus tôt pour y suivre l’entraînement réglementaire.
   Shutox et Khlone qui présidaient la visite se rengorgeaient devant l’admiration respectueuse manifestée par celui qui dirigeait presque 10 milliards d’êtres humains...
   Après avoir été véhiculée dans des kilomètres de couloir et s’être fait admettre dans une vingtaine d’unités d’entraînement, la délégation arriva devant une vaste porte qui n’autorisait le passage qu’aux personnels munis de cartes spéciales. La cabine de visite ralentit et marqua un léger temps d’arrêt avant de se remettre en marche.
   — Mais... Protesta Friedman, nous n’entrons pas ?
   — Désolé, Monsieur le Président, fit Khlone, mais l’admission est strictement contrôlée.
   — Je suis le Président, tout de même ! répliqua Friedman avec bonhomie.
   Après avoir opposé un nouveau refus aussi aimable que ferme, et reçu en retour une exhortation aussi polie que menaçante, Khlone et Shutox durent se résoudre à obtempérer.
   La salle était très grande. Son pourtour était équipé d’une cinquantaine de petits boxes étanches aux cloisons transparentes. La totalité de ces boxes était occupée par des jeune gens endormis allongés sur une table de verre. Un appareillage compliqué obstruait les bouches, les narines et les oreilles. Une console centrale enregistrait des données... Friedman fronça les sourcils, perplexe : les jeunes gens, quel que soit leur sexe étaient entièrement nus.
   — Simulation de l’atmosphère des stations orbitales de Mars ou de Vénus, fit sobrement Shutox. Tous les spationautes passent dans ces boxes avant chaque mission.
   Il se lança dans des explications que le président écouta avec beaucoup d’attention.
   — Je comprends, mais faut-il vraiment qu’ils soient nus ? fit remarquer Friedman. Ce n’est pas que je sois particulièrement pudique, mais...
   Il s’interrompit. L’une des deux formes, derrière la console venait de se lever et se dirigeait dans leur direction. Un extraterrestre. Il pénétra dans le box devant lequel le petit groupe devisait et s’affaira près d’une jeune femme endormie.
   — Ils sont vraiment laids, ces Martiens, chuchota Friedman.
   — Ce Martien-là est une Martienne, fit simplement Shutox ; la couleur de sa peau tire sur le bleu et ses yeux sont d’or. Les Martiens sont plus franchement verts et leurs yeux sont rubis.
   — Une Martienne, en effet, confirma Khlone. Bizarre !
   Les deux scientifiques se jetèrent un regard perplexe. Suivant une obscure coutume intergalactique appliquée par Mars et Vénus, seuls les hommes travaillaient dans les centres spatiaux terrestres. Les femmes n’étaient admises que dans la diplomatie et le commerce. Que signifiait, par conséquent, la présence de ces Martiennes à Moscou ?
   — À force de se faire brocarder pour leur sexisme, avança Khlone, ils ont apparemment fini par changer leurs habitudes.
   — Eh bien moi !… je me demande...
   Shutox fit claquer ses doigts et fonça vers la sortie.
   — Qu’est-ce qui lui prend ? gronda Friedman interloqué.
   Khlone eut un geste d’ignorance. Quelques minutes plus tard, il invita son hôte à retourner dans le grand hall d’accueil où une collation attendait les visiteurs.

   Shutox fut impossible à joindre pendant tout le trimestre suivant. Puis il convoqua son collègue et les responsables des différents centres. Il prétendait avoir résolu le mystère de l’épidémie qui avait causé la mort d’une soixantaine de jolies jeunes femmes, toutes promises à un bel avenir inter-stellaire... Il annonçait du jamais vu, de l’incroyable, de l’horrible.

   Il y eut des remous tout le temps qu’il s’exprima ; des « oh ! » des « ah ! » de surprise ; des « C’est scandaleux ! » pleins de colère ; des « Pourquoi ne sont ils pas là pour répondre de leurs actes ? »...

   Le lendemain, malgré l’appel à la discrétion de Shutox (après tout, les extraterrestres, même s’ils n’avaient pas battu leur coulpe en public, avaient au moins pris la situation en mains et s’étaient montrés efficaces !) la presse se déchaîna :
   « Centres spatiaux très spéciaux » titrait le Galacticus holographique international qui poursuivait impitoyablement : « Les Martiennes et Vénusiennes récemment nommées aux postes de leurs lubriques compagnons résisteront-elles au charme de nos spationautes ? »

   Non, évidemment !

   Quelques jours plus tard, au bord de sa luxueuse piscine, le président Friedman, atterré, fit remarquer à son fils Bruce qu'un halo bleuâtre entourait son ombilic...

FIN


© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Attention : Virus a obtenu le 3ème prix ex-æquo au Concours de Nouvelles INFINI 2006.

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