La nouvelle




   Radu avait six bras, mais ce n'était pas un monstre comme les autres. Lui, il pouvait sortir.
   Il se regarda avec complaisance dans le miroir de sa chambre : grand, robuste, cheveux châtain sans début de calvitie, tempes argentées et regard de celui qui cache quelque chose d'interdit. Il sourit et prit grand plaisir à faire encore jouer ses deux petites extrémités musclées pour ensuite les relier au tronc au moyen de deux sangles élastiques. La nuit était froide, parfaite.
   Il enfila sa vieille veste noire et quitta la tente du cirque.
   Comme toujours, Madalin se promenait sur l'esplanade extérieure. Le nain, solitaire, sortait de la séance du matin. Il ne s'éloignait jamais de plus de quelques mètres de l'enceinte.
   — On se dégourdit les jambes ? demanda Radu.
   — Fous le camp, Tarentule !
   — Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Je te présenterai à quelques amies...
   Madalin trembla légèrement, mais il s'habituait à ce genre de propos. Radu fit encore un essai :
   — J'en connais une qui ressemble à Irina. Pour le double d'argent, tu pourrais...
   Madalin regimba puis poussa un glapissement sonore.
   — Cochon... tu... tu l'as... balbutia-t-il, et il avança vers Radu.
   Souriant, Radu continua à marcher, dos tourné, jusqu'à la clôture. Il savait bien où se trouvait sa limite. Il appuya un coude sur la clôture.
   Madelin recula en se balançant. Trop près du monde extérieur.
   — Les papillons devraient voler, Madalin.
   Radu se perdit dans la nuit.

   Irina était belle, mais elle ne pouvait abandonner le spectacle de la Feria. Une fine membrane prenait naissance dans ses hanches et enveloppait complètement ses bras. Dragosi, le patron du cirque, était en train de peindre la peau des ailes de la femme papillon avec de la peinture bon marché. Chaque semaine, il changeait de couleurs et de motifs, comme un enfant qui peint des soldats de plomb. À sa façon, il aimait Irina presque autant que Madalin. Mais, contrairement à celui-ci, il pouvait jouer avec elle.
   Radu préférait les femmes normales, mais Irina était différente. Madalin l'aimait. Alors Radu se mit à la courtiser. Et il fit quelque chose de plus : il lui donna espoir.
   Ce soir-là, Radu mena Irina jusqu'à la falaise. Il drogua le vin de Dragosi et menaça de mort les autres monstres s'ils parlaient. Madalin, lui, ne put franchir la clôture.
   — Tu es née pour voler, Irina. Vole pour moi. Vole, et le monde t'admirera. Ensuite, tu pourras être normale.
   Irina paraissait incrédule, mais Radu lut l'espérance dans ses yeux.
   — Vole, Irina, vole.
   Irina crut ce qu'il disait.

   La mort venait fréquemment au cirque des monstres, mais Dragosi fit ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il interrompit le spectacle pendant plusieurs jours et emporta le corps disloqué d'Irina dans le hameau des Carpates où il l'avait rencontrée. La consanguinité qui y régnait produisait un fort pourcentage de difformités. Et il fallait trouver un remplaçant.

   Arc-bouté contre le vent glacé, Radu traversa le terrain découvert et entra dans le village. Il consulta l'adresse qu'il gardait dans sa poche et demanda à quelques gens du coin de lui indiquer le chemin.
   — Tu es seule ?
   La femme exhalait un parfum de fruit, le désir insatisfait, la routine et la recherche angoissée d'autre chose.
   Il allait se l'envoyer.
   — Andrei est en voyage, il sera absent une semaine.
   Radu entra et ferma la porte.
   — Montre-les-moi, lui demanda-t-elle.
   Radu se dévêtit au-dessus de la ceinture, enleva les sangles et lui montra ce qu'elle était allée voir sous la tente. La femme inspira, bouche bée de saisissement.
   — C'est incroyable... De près, elles sont encore plus incroyables... Tu ressembles à une araignée. Tu peux les replier ?
   — Je peux te piquer, si tu veux.
   — C'est ce que j'attends.
   Il baissa son pantalon, leva la jupe, enleva la culotte de la femme, jeta celle-ci sur le matelas et la pénétra. Elle gémit en sentant quatre petits bras qui lui entouraient les hanches et les côtes. Radu lui couvrit la bouche de sa main droite supérieure et lui assujettit le bras de sa main gauche normale.
   Elle paraissait aimer ça jusqu'au moment où elle se rendit compte que les deux autres bras droits de Radu lui pressaient le poignet gauche contre le lit. Alors elle comprit. Elle tenta de se débattre tandis que Radu lui mordait le cou avec application ; bientôt, elle cessa de se défendre. Elle accepta la mort et se vida peu à peu de son sang, tandis qu'il restait planté en elle, arrimé par ses six bras.
   — Mère... murmura Radu.

   « Tu as de beaux yeux, dit Irina qui aidait le petit à entrer dans sa cage.
   — J'en ai quatre, répondit Double Tête.
   — Ils sont beaux. »
   Double Tête se mit à pleurer. Caché entre les chaises du public, Madalin fit de même. Il croyait que personne ne s'en était rendu compte.

   Trois jours après la chute d'Irina, Dragosi revint sous la tente. Les monstres étaient restés deux jours sans manger.
   — Couleuvre ne se réveille pas, et Simio a très mal au bidon. Nous avons très faim, se plaignit Madalin.
   — Vous pourrez partir quand vous voudrez. Je ne vous ai jamais retenus, répondit Dragosi montrant du doigt l'extérieur de la tente.
   Le Nain, l'Homme montagne, la Mouche, Double Tête et les autres, à l'exception de Tarentule se regardèrent. Leur geôlier, ce n'était pas Dragosi, mais le monde extérieur.
   — Je n'ai pas faim. Je peux sortir, dit Radu aux autres. Qui est la nouvelle ?
   — Elle s'appelle Viespe.
   La taille de Viespe était si fine qu'un costaud pouvait la tenir dans ses mains, son corps était un jonc aux formes vaguement féminines, aux bras et aux muscles noueux et fins comme des branches de prunier. Ses yeux étincelaient, noirs et insondables.
   — Une gitane qui s'est échappée de Birkenau. Elle finira par prendre du poids, commenta Radu.
   Viespe déploya les ailes de ses épaules.
   — Elle ne dit jamais un mot, sourit Dragosi.

   Certains, comme la Mouche, évitaient de regarder Radu. D'autres se faisaient tout petits, comme Double Tête. D'autres encore, comme Simio, étaient plutôt débiles. La Guêpe était différente. La Guêpe ne soutenait pas son regard, elle l'observait. Radu commença à se sentir surveillé et y trouvait plaisir.
   Il voulut posséder la nouvelle quand, par une froide matinée, il la vit sortir de la tente à peine assez vêtue pour affronter le monde extérieur.
   — Viens dans ma chambre, Viespe, lui demanda-t-il, le soir même.
   Viespe fit simplement oui de la tête et le suivit.
   Ils burent du vin de Cotnari que Radu gardait caché sous sa paillasse.
   Après le cinquième verre, Radu se déshabilla et déploya ses six bras en direction de Viespe. Elle le repoussa contre le lit. Radu ne fut pas plus surpris du geste que de son manque d'érection. Trop de vin. La tête commençait à lui tourner.
   Viespe se dévêtit, découvrant, entre ses cuisses, un appendice fin comme un bâtonnet et long comme une bouteille. Elle prit Radu par les bras supérieurs et planta aussitôt son appendice dans son ventre. Radu avait beau être soûl, il poussa un cri.
   Il entendit quelqu'un qui criait quelque part :
   — Dans le village d'Irina, tout le monde est de la famille !

   Au réveil, tout le monde se trouvait dans sa chambre. Dragosi, Mouche, le Nain, Double Tête, tous. Jusqu'à Couleuvre qui était sorti de sa léthargie. Il y avait aussi les sangles, et les bras qui étreignaient l'armature du grabat.

   Depuis, tous attendent. Ils le droguent et attendent. Ils attendent que l'œuf de la guêpe naisse à l'intérieur de Tarentule et lui dévore peu à peu les entrailles. Il faut qu'il reste vivant jusqu'au moment où il accouchera du fils de Viespe. Le nouveau monstre de la Feria.

FIN


© Fermín Moreno González. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Viespe. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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19/10/10