La nouvelle


   — Les délits temporels, ça suffit ! Stoppons la MT !
   C'était un jeune qui criait ce slogan et qui distribuait des tracts dans le parc. Alba ne le quittait pas des yeux. Il s'approcha, lui fourra un tract dans la main et dit :
   — Visite notre site Web avant que les autorités l'étouffent. Tu trouveras des choses intéressantes.
   Il lui décocha un clin d'œil et s'éloigna pour poursuivre son travail de divulgation.
   C'est l'un de ces temporiaques, pensa Alba. On appelait ainsi ceux qui faisaient de la propagande dénonçant les vols commis lors d'autres époques, par le moyen de la MT. Un combat honorable, sauf que la Machine Temporelle n'existait pas. La télétransportation permettait de se déplacer d'un endroit à un autre, mais ne vous faisait pas avancer ou reculer, ne serait-ce que d'une journée. De sorte que les temporiaques n'étaient rien d'autre qu'un groupe de cinglés, du genre de ceux qui prédisaient la fin du monde pour demain ou affirmaient : « les ET sont parmi nous ».
   Un policier apparut au bout de l'allée. Le garçon prit le portique de télétransportation et se dématérialisa.
   Alba plia le tract, le mit dans sa poche et poursuivit son chemin. Elle adorait se promener dans le parc, surtout depuis que le printemps l'avait transformé en un immense parterre de fleurs.
   Elle se pencha près d'une pelouse où, entre trois feuilles minces et allongées, se balançaient des grappes de clochettes blanches et elle inspira profondément : le parfum du muguet était celui qu'elle avait toujours préféré. Il réveillait en elle une sensation de douceur et de rondeur, évanescente comme un souvenir d'enfance qui était toujours là, tout près, mais qu'elle ne parvenait jamais à faire affleurer.
   — Alba !
   La voix d'Arianna interrompit l'extase.
   — Tu vas au cours ? lui demanda la camarade. Elle la rejoignit et l'embrassa sur les deux joues :
   — On prend un portique ?
   — Je pensais y aller à pied, on a tout le temps.
   Arianna fit la grimace :
   — C'est que j'ai des notes à copier… fit-elle.
   Alba la suivit à contrecœur sous un portique. Les doigts charnus de la camarade coururent rapidement sur le clavier, et la mention Allée Hack apparut dans la fenêtre Destination, en même temps que la somme à payer.
   — C'est moi qui offre, dit Aurora. Elle inséra la carte de crédit jusqu'à ce que la sonnerie l'informe du prélèvement.
   Chacune d'elles posa une main sur la sphère iridescente, et Alba eut un clignement d'yeux : se dématérialiser lui donnait le vertige. Heureusement, les transferts urbains étaient pratiquement immédiats.
   Quelques secondes, et elles étaient devant l'université. À cette heure de la matinée, il y avait un grand nombre d'étudiants qui entraient et sortaient dans l'alignement des portiques.
   Un peu décalée sur la gauche par rapport à l'entrée de l'université se dressait la statue en bronze d'un homme nu assis sur un rocher, le coude droit appuyé sur la jambe gauche, le dos de la main soutenant le menton. L'intellectuel, de l'artiste contemporain Ermes Lovato, n'avait jamais tellement attiré l'intérêt d'Alba, mais ce jour-là, elle s'arrêta pour le regarder. Sa photo figurait sur le tract que le gamin lui avait donné, avec, en surimpression, le mot RÉFLÉCHIS ! et elle se souvint que, des années auparavant, Lovato avait été au centre d'une contestation déclenchée par les Temporiaques qui l'accusaient de "plagiat temporel".

   Les jeunes filles entrèrent dans le grand amphithéâtre dix minutes avant le cours, et Arianna se mit à bavarder avec les autres étudiants. Alba s'y attendait, elle avait tout de suite compris que sa camarade n'avait pas de note à copier, mais qu'elle n'avait pas envie de marcher. La télétransportation s'était répandue au point de créer une génération paresseuse et obèse. On avait eu beau investir dans des campagnes incitant les gens à pratiquer des sports, les statistiques montraient que trente pour cent seulement de la population répondait à cet appel ; les autres préféraient se transférer de la table d'un McDonald à une salle de projection interactive où ils avaient l'illusion de faire tellement de choses en restant le derrière dans un fauteuil.
   Et ils se privent d'un spectacle merveilleux, pensait Alba, qui regardait par les vitres du grand amphi les rangées d'arbres en fleurs qui bordaient les allées de terre battue, les pelouses aux diverses teintes, les façades de verre des édifices qui les longeaient et qui reflétaient lumières et couleurs en harmonie avec l'ensemble.
   En attendant que le cours commence, Alba se connecta à Internet et ouvrit le site des temporiaques indiqué sur le tract. Sur la page d'accès, il n'y avait pas d'indication utile et, pour aller sur les pages suivantes, il fallait un mot de passe qu'elle ne connaissait pas. Elle en essaya plusieurs au hasard : >temporiaques, >machine temporelle, >MT… Ça donnait toujours : ACCÈS NON AUTORISÉ. L'arrivée du professeur interrompit sa recherche.

   Après les cours du matin, Arianna prit un portique pour rentrer chez elle, tandis qu'Alba, qui avait apporté son repas dans son sac, s'asseyait sur l'herbe, à côté de la statue de Lovato et des brins de muguet. Pendant qu'elle mangeait, un tintement attira son regard sur l'allée.
   — Salut, ma belle ! lui hurla un type qui passait à bicyclette. Alba sourit et regarda, hypnotisée, le mouvement des roues jusqu'au moment où le vélo disparut derrière un virage. Les bicyclettes la fascinaient. Elles avaient une très vieille histoire et avaient survécu au passage du temps sans beaucoup changer esthétiquement. De rares fois, on en voyait passer une, plus rapide, qui laissait derrière elle une odeur désagréable : elles avaient été trafiquées illégalement. Les engins à moteur étaient interdits depuis une cinquantaine d'années, et celui qui était surpris à en utiliser se voyait infliger de lourdes peines ainsi que la confiscation du véhicule. D'ailleurs, il était très difficile de se procurer le liquide qui faisait marcher ces engins. D'après les temporiaques, c'était un des objets que l'on allait voler au moyen de la MT.
   Le bruit d'un coup de frein à peu de distance la fit sursauter. Quand elle se perdait dans ses pensées, elle s'abstrayait du monde. Le cycliste de l'autre fois était devant elle et descendait de vélo. Alba le regarda en face et le reconnut.
   Ce fut lui qui parla le premier :
   — C'est toi la fille de ce matin, au parc Pavarotti ?
   — C'est moi, confirma Alba. Et toi, tu es le temporiaque.
   — Tu dis ça, comme si c'était péjoratif.
   Alba rougit.
   — Je n'ai pas voulu t'offenser.
   — Je m'appelle Emilio.
   — Alba.
   Ils échangèrent une poignée de main, et le garçon s'accroupit à côté d'elle.
   — Vraiment, tu n'y crois pas, au combat des temporiaques ?
   Alba haussa les épaules :
   — La Machine temporelle n'existe pas.
   — Comment fais-tu pour en être sûre ?
   — Et toi, du contraire ?
   — J'ai les preuves. Tu as visité notre site ?
   — Oui. Alba récita : la MT est dans les mains d'une organisation criminelle, le gouvernement est complice. Les mêmes choses que vous répétez depuis des années. Elles n'ont jamais été confirmées.
   — Ni démenties. Il faut que tu ailles dans la section spéciale pour mieux voir. Toutes les infos qui sont occultées ou déformées.
   — Elle est protégée par un mot de passe.
   — Ça n'est pas difficile de le trouver. Tu es assise à côté.
   Emilio écrivit quelque chose sur un bout de papier et le lui passa.
   — Je ne peux pas m'arrêter maintenant, mais je te laisse mon numéro de téléphone. Si tu découvres quelque chose d'intéressant et as envie d'en parler…
   — Une excuse originale pour demander un rendez-vous.
   Emilio lui sourit sans lui répondre, puis lui fit un clin d'œil et enfourcha son vélo.

   Ayant fini son repas, et intriguée par la conversation, Alba se rendit en bibliothèque et chercha le poste Internet le plus isolé.
   Elle frappa l'adresse web des temporiaques et se retrouva dans la page d'accueil qu'elle connaissait déjà. En bas de la page, la mention accès aux autres contenus et la fenêtre où taper le mot de passe. Oui, mais lequel ? « Tu es assise à côté », avait dit Emilio. Ça devait être la statue de Lovato. Elle essaya >intellectuel, puis >Lovato. Rien à faire.
   Elle se rappela l'inscription RÉFLÉCHIS ! imprimée sur l'image, dans le tract. Elle l'essaya. ACCÈS NON AUTORISÉ.
   Elle soupira. Elle observa le tract comme si elle voulait le transpercer du regard. RÉFLÉCHIS ! était une exhortation à penser… ou était-ce ce que faisait la statue ? Le corps tassé, le regard baissé.
   Elle tapa >penseur.
   Une nouvelle page s'ouvrit, avec la photo de la statue au premier plan. Il était écrit qu'il s'agissait du Penseur, œuvre d'un artiste français, un certain Auguste Rodin, qui avait vécu entre 1800 et 1900. La statue avait été volée à Paris au 21ème siècle. Suivaient les photos de vieux articles de journaux qui annonçaient la nouvelle du vol mystérieux. Quand on parcourait la page, on trouvait d'autres cas, tableaux, bijoux disparus dans le passé : autant d'œuvres qui étaient présentes sur les places, dans les bâtiments et dans les collections privées contemporaines.
   Alba, lisait, bouche bée, se demandant s'il fallait y croire ou non.
   En bas de la page, deux liens : Œuvres disparues et Personnes disparues.
   Personnes ? Mais ils sont complètement dingues ! pensa Alba, et la curiosité lui fit cliquer sur le lien.
   S'ouvrit alors une archive photographique de personnes disparues à diverses époques, surtout des enfants, dont on n'avait jamais eu de nouvelles. Alba fit défiler les images, l'esprit partagé entre l'incrédulité et le divertissement, jusqu'au moment où une photographie accéléra le battement de son cœur. La recherche cessait d'être un jeu.
   Sur la petite photo, elle apparaissait enfant. Elle était certaine que ce n'était pas un sosie, car l'image était identique à la première photo que sa mère avait prise d'elle, le jour où elle avait été adoptée.
   Sous la photo on lisait la mention : disparue dans les années 1999. Absurde ! Il y avait de cela quelque trente ans.
   De sa main qui tremblait, elle cliqua sur la photo. On y avait associé un document vidéo. Elle le lança.
   Il s'agissait d'un bulletin d'information. L'audio n'était pas parfaite, mais on comprenait assez bien. "A disparu hier après-midi à Asti, Alba Caneparo, quatre ans. L'enfant se trouvait dans la cour de sa maison, dont la grille était fermée à clé. La mère, qui était rentrée un instant pour répondre au téléphone, n'est pas en mesure de fournir une explication. Personne n'a vu l'enfant qui semble s'être volatilisée." Les images montrèrent une rue asphaltée sur laquelle circulaient les automobiles, puis s'arrêtèrent sur une cour où la mère, en larmes, racontait à une journaliste ce qui s'était passé.
   Alba se couvrit la bouche de sa main, pour retenir un cri. Ses tempes battaient très fort.
   Elle se rappelait la cour. Et cette femme, sa première mère, qui se penchait sur elle et lui caressait les joues avec ses cheveux. Alba avait posé son visage sur la poitrine de sa mère et elle y respirait un parfum doux, délicat, le parfum de muguet. Elle se rappela la femme qui s'éloignait. Et puis, la balle. Une sphère transparente, avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, que lui tendait un monsieur de l'autre côté de la grille. Alba s'était approchée, y avait posé les mains, et une sensation de vertige lui avait fortement fait cligner des yeux. Quand elle les avait ouverts, tout n'était que jardins, allées et maisons de verre.


FIN


© Giuliana Acanfora. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Paru sur PEGASUS, le site de Paolo Secondini, le 15 novembre 2013 sous le titre Vertigine. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit en français.

 
 

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