La nouvelle


   D'un brusque coup de volant, Miguel Gutierrez évita un bloc de rocher soudain surgi devant lui, puis, d'un revers de main, essuya la sueur qui coulait de son front. Dans l'étroite cabine du tracteur la chaleur était suffocante, si dense et lourde qu'elle semblait presque palpable. Tout avait commencé deux jours plus tôt, quand le dispositif d'air conditionné s'était détraqué. Maintenant, alors qu'au-dehors, dans le désert martien, on se serait immédiatement congelé, à l'intérieur du tracteur la chaleur était insupportable.
   Tout ça, c'est la faute des Hyksos. C'est ainsi qu'il avait baptisé le peuple inconnu qui, un temps, avait habité Mars et qui avait produit la merveilleuse statuette qu'il avait récupérée au fond d'un vieux ravin.
   Les Hyksos. Maintenant, ils le traquaient. Il le sentait. Il sentait leur haine qui le poursuivait tout le long des landes désolées de Mars tandis qu'il courait à la recherche d'un refuge dans l'établissement terrestre le plus proche. Mais il n'était pas sûr de s'en tirer. Il les connaissait bien. Depuis qu'il avait découvert la statuette, il les avait sentis surgir du passé, comme des fantômes réincarnés qui ne voulaient qu'une chose : le détruire et lui enlever la chose la plus précieuse qu'il eût jamais exhumée dans toute sa carrière de géologue.
   La statuette.
   Il la revoyait au moment où il l'avait extraite d'une accumulation de détritus et la nettoyait de la poussière millénaire. Il l'avait observée d'un œil incrédule, du fait de sa ressemblance avec l'antique Vénus de Milo. Une merveilleuse création sculptée dans le basalte rouge. Seuls une civilisation supérieure et un artiste d'un exceptionnel talent pouvaient avoir produit un chef-d'œuvre de ce genre. Il avait eu tout d'abord une réaction d'incrédulité, car rien ne permettait de penser qu'il avait existé sur Mars une civilisation préexistante à l'arrivée des Terriens, mais cette statuette était la preuve qui confondait tous les incrédules.
   Sur Mars une civilisation avait existé, et elle avait produit la Vénus rouge qu'il avait tenue dans ses mains et qu'il avait appelée ainsi en raison de sa couleur. La perfection de ce corps sculpté dans le basalte le ravissait. Ses yeux avaient caressé avec la tendresse d'un amant les courbes de ces seins bien dessinés, ces hanches prometteuses de délices et de fécondité, ces jambes longues et fines.
   Il avait alors éprouvé une sensation d'indicible euphorie, et le kaléidoscope d'émotions qui s'était un instant déclenché dans sa tête lui avait chamboulé les neurones.
   C'est à ce moment-là qu'il en avait pris conscience : en extrayant la statuette du sol il avait rappelé à la vie le peuple mystérieux qui l'avait créée, peuple cruel comme les Hyksos de l'Antiquité, qui ne voulait pas lui permettre de rapporter la Vénus rouge parmi les Terriens.
   Il avait fui, mais il avait le sentiment qu'on le suivait et il s'était décidé à cacher la statuette.
   Il eut un sourire triste. Il ne savait pas s'il parviendrait à atteindre vivant une base terrestre, mais les Hyksos n'auraient pas la Vénus. Il l'avait cachée là où ils ne la trouveraient pas – jamais – entre les sables rouges de Mars.
   Le soleil déclinait, pâle et froid. Sur la planète descendaient rapidement les premières ombres du soir. Il était fatigué et pensa qu'il aurait peut-être bien fait de s'arrêter et de se reposer, mais les Hyksos pouvaient le rattraper d'un moment à l'autre. Autant continuer.
   Mais tout d'abord, il y avait quelque chose à faire. La Vénus rouge ne devait pas disparaître à nouveau pendant des milliers d'années entre les sables de la planète. Il fallait qu'elle soit exposée au musée de Mars-City et dans les musées de la Terre où tous pourraient l'admirer. Il coupa le moteur et, endolori, s'étira pendant un moment. Les longues heures passées dans l'étroit habitacle commençaient à se faire sentir. Puis il prit du papier et un crayon et réfléchit longuement. Il fallait laisser un indice qui permettrait un jour de retrouver la statue au cas où les Hyksos le rattraperaient et le tueraient. Mais il fallait que ce soit un indice que seul un Terrien pouvait décrypter.
   Cette pensée le fit sourire. L'idée de se jouer de ses poursuivants était trop drôle.
   La solution se présenta tout à coup. Il sourit de nouveau. Il n'y avait pas de difficulté. Il était le professeur Miguel Gutierrez de l'Université de Mars-City. Ce n'était pas les Hyksos qui allaient le posséder. Il écrivit soigneusement les indices grâce auxquels seul un Terrien pourrait récupérer la statuette et se préparait à repartir quand il se dit que si les Hyksos le rattrapaient, ils pourraient trouver le papier et le détruire. Il ne lui restait qu'une solution, une solution qu'il avait écartée dans un premier temps, la trouvant trop dangereuse : transmettre le message au Centre de communications martiennes de Deimos. Certes, il y avait le risque que les Hyksos l'interceptent et remontent jusqu'à lui, auquel cas sa mort était certaine, mais, en tout cas, le message ne serait pas perdu et, un jour, les Terriens retrouveraient l'antique objet.
   Par prudence, il régla l'émetteur de façon à ce qu'on ne puisse pas localiser l'origine de la transmission, mais il n'était pas tellement sûr que les Hyksos n'y parviendraient pas. Il savait que leur technologie était beaucoup plus avancée que celle des Terriens.
   Il repartit avec un sentiment d'euphorie, mais à mesure qu'il avançait vers la base la plus proche, mais encore si éloignée, il céda de nouveau au découragement. Les Hyksos allaient le rattraper et il allait mourir. Il en avait la certitude. Il ne verrait jamais sa merveilleuse Vénus rouge exposée dans le plus grand musée de la planète rouge et dans ceux de la Terre.

*

   « Cher docteur, quel plaisir de vous voir ! »
   Zoltan Kun accueillit chaleureusement le planétologue qui se présentait dans l'encadrement de la porte de son bureau et observait l'intérieur. Le directeur du Grand Musée Martien, à Mars-City, était un homme de petite taille, à la calvitie naissante et quelque peu bedonnant. Si l'aspect physique semblait assez quelconque, cette première impression était démentie par un regard pénétrant qui expliquait pourquoi il était devenu la plus haute autorité en matière de géologie martienne.
   Uriel Qeta entra presque timidement dans le bureau, mais le directeur se précipita à sa rencontre, comme on fait pour un vieil ami, bien qu'ils ne se soient rencontrés brièvement qu'une seule fois dans le passé, à l'occasion d'une conférence scientifique.
   — Prenez place, je vous en prie ! – Après lui avoir serré la main, le directeur l'invitait à s'asseoir en lui indiquant un fauteuil confortable. – Quand j'ai su que vous étiez de passage à Mars-City, je ne pouvais pas faire moins que de solliciter votre visite.
   — Ce que j'ai accepté avec grand plaisir, dit Uriel Qeta qui s'enfonça dans le moelleux fauteuil. Je dois avouer que votre message m'a beaucoup intrigué.
   Le directeur émit un rire sonore :
   — Eh oui ! Je crois savoir désormais comment accrocher l'attention des experts, fit-il avec un sourire désarmant. Après des années de fréquentation, je sais quels sont leurs points faibles.
   — La curiosité, n'est-ce pas ? dit Uriel qui se demandait encore ce que le directeur avait derrière la tête.
   Le petit homme revint s'asseoir derrière son bureau. Sur sa droite, une grande vitre offrait une vue spectaculaire du désert rouge de Mars. Les parois étaient chargées d'étagères pleines de livres et d'échantillons géologiques. Le bureau était absolument vide, à l'exception d'un gros bloc de roche portant une plaque de cuivre sur laquelle on pouvait lire Mont Olympe Cime, signe que le directeur avait un jour participé à l'escalade du célèbre sommet. Au-dessous était inscrite la date, mais, de sa position Uriel Qeta ne pouvait pas la lire. Il imagina toutefois que l'exploit remontait à quelques années.
   — Puis-je vous offrir quelque chose ? Un café ? Une boisson ? Un petit verre d'eau-de-vie martienne.
   Le planétologue fit un signe de refus :
   — Oh Non ! Merci ! Ce n'est pas la peine. À propos, je n'ai pas encore eu l'occasion de visiter votre musée, mais d'après ce que j'ai vu en entrant il en vaut la peine.
   Kun approuva vigoureusement d'un signe de tête, et son visage s'éclaira d'une satisfaction enfantine.
   — Oh ! Certainement. Et je serai ravi de vous accompagner moi-même. Vous verrez ce que ce ne sera pas du temps perdu. Mais, maintenant, j'imagine que vous souhaitez savoir pourquoi je vous ai invité ici.
   — Je dois avouer que vous avez piqué à vif ma curiosité. Vous ne m'avez sûrement pas invité simplement pour m'offrir un verre d'eau-de-vie locale. Ou est-ce que je me trompe ?
   — Bien sûr que non. J'en viens donc tout de suite au vif du sujet.
   Après s'être concentré un instant, Kun commença :
   — Le début de cette histoire remonte à trois ans, quand un géologue martien renommé, le professeur Miguel Gutierrez, est parti de Mars-City pour une reconnaissance géologique dont il n'est jamais revenu. Nous n'en avons pas entendu parler pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que nous parvienne un message délirant, puis plus rien. Il n'est jamais rentré et nous ne l'avons plus retrouvé jusqu'à aujourd'hui.
   Intrigué, Uriel changea de position :
   — Il est allé seul en reconnaissance ? demanda-t-il. D'ordinaire, ces reconnaissances ne sont-elles pas effectuées par des équipes d'au moins deux personnes ?
   Le directeur eut un sourire triste :
   — Il est évident que vous n'avez pas connu le professeur Gutierrez. Cet excentrique n'aimait pas travailler avec les autres et, presque toujours, il partait seul en expédition. Il agissait à son aise, mais il obtenait toujours de tels résultats que nous le laissions faire. Que dire dans de tels cas ? On ne commande pas au génie.
   Uriel rit poliment.
   — Cependant, il y a un point que je ne comprends pas. S'il est sorti avec un tracteur, il n'a pas pu aller très loin. L'autonomie de ces engins est relativement limitée. Par conséquent, il ne devait pas être très difficile de le repérer dans le rayon d'action du véhicule.
   — Tout à fait exact. En effet, nous avons mené les recherches d'après ce critère. Seulement nous n'avons pas réussi à le localiser.
   — Mais comment est-ce possible ? Un tracteur dans le désert martien doit être assez facile à repérer. Et l'émetteur de bord…
   — L'émetteur avait été désactivé, dit tristement Kun. Tout à l'heure, je vous dirai pourquoi. Et, pour ce qui est de la localisation du tracteur, il est survenu un phénomène rarissime mais qui existe et qui ne nous a pas permis de le retrouver.
   Désormais, Uriel était toute ouïe. Il allait dire quelque chose quand la porte du bureau s'entrouvrit, laissant apparaître une tête féminine aux cheveux d'un noir de jais :
   — Vous m'avez appelée, monsieur le directeur ?
   Kun fit signe à la femme d'entrer.
   — Venez, madame le docteur Joska. Je vous attendais.
   Uriel Qeta se leva. Il connaissait assez bien madame Joska, l'ayant rencontrée à l'occasion de divers symposiums scientifiques.
   — Ravi de vous revoir, madame !
   La dame le salua d'un sourire cordial et prit place dans un fauteuil à côté du planétologue.
   — J'ai fait venir madame le docteur Joska, de l'Office des recherches archéologiques, parce c'est elle qui, à l'époque, suivait les travaux du professeur Gutierrez. (Le directeur se tourna vers elle.) S'il vous plaît, madame Joska, expliquez au docteur Qeta pourquoi nous ne réussissions pas à repérer le tracteur de Gutierrez.
   — Cela tient à un phénomène rarissime qui se produit ici, sur Mars, commença la spécialiste en se tournant vers le planétologue. Le tracteur a été englouti dans le sable fin.
   Uriel Qeta, surpris, leva les sourcils. Les sables fins étaient un phénomène martien plutôt insolite. Il s'agissait de dépôts de sable dont les grains avaient un diamètre très inférieur à celui des sables normaux. Au-dessous, il y avait des vides qui n'étaient jamais très étendus mais qui soutenaient la couche de sable supérieure simplement parce que celle-ci s'était solidifiée et formait une sorte de croûte. En l'absence de phénomènes telluriques, il ne se produisait pas de vibrations de nature à détruire l'équilibre architectonique de la croûte. Mais il suffisait qu'un engin à peine plus lourd que deux hommes passe dessus pour que la croûte cède, engloutissant l'engin, exactement comme l'auraient fait des sables mouvants sur la Terre.
   — Ainsi, le tracteur du professeur Gutierrez a disparu à notre vue et nous ne l'avons retrouvé qu'il y a quelques semaines. Son engin s'était enfoncé dans un banc de sable fin et nous ne l'avons retrouvé que par hasard, quand une équipe de géologues a fait des prélèvements dans le cadre d'une étude sur ce type de sable. Pour être précis, cela s'est passé dans le cratère Albany.
   Quelque peu perplexe, Uriel Qeta commenta :
   — Tout cela est intéressant et explique pourquoi le malheureux professeur n'a pas été localisé à ce moment-là, mais pas pourquoi vous avez souhaité ma présence. Je ne vois pas à quoi je pourrais vous aider, à ce stade.
   — À retrouver la Vénus rouge. fit simplement le directeur du musée.
   Uriel Qeta fronça les sourcils :
   — La Vénus rouge ?
   — La statuette extraterrestre exhumée par le professeur Gutierrez, expliqua à son tour madame le docteur Joska. Puis, voyant que le planétologue ne comprenait toujours pas, elle poursuivit : Voyez vous, peu avant de disparaître, le professeur Gutierrez a lancé un message au Centre de communications martiennes de Deimos. Un message assez confus à vrai dire dans lequel il affirmait avoir retrouvé une statuette de basalte rouge et de facture manifestement extraterrestre qui ressemblait extraordinairement à la Vénus de Milo. Mais il ajoutait qu'il l'avait cachée parce qu'il était poursuivi par des Hyksos qui voulaient le tuer et reprendre l'objet afin qu'il ne tombe pas entre les mains des Terriens. Malheureusement, il avait désactivé l'émetteur pour ne pas être détecté par les Hyksos, de sorte que, nous non plus, nous ne sommes parvenus à déterminer la position.
   Uriel Qeta exprima un ah ! d'incrédulité.
   — Les Hyksos ! Que viennent faire sur Mars les envahisseurs de l'Egypte antique ? Il n'y a jamais eu ici de civilisation martienne, et on a jamais trouvé trace de civilisation extraterrestre.
   — C'est vrai, admit Kun. Jusqu'ici nous n'avons pas trouvé les traces de civilisations autres que la nôtre… mais le professeur Gutierrez a toujours été persuadé qu'un jour ou l'autre on les trouverait. C'était devenu chez lui une véritable obsession. Et c'est la raison pour laquelle il était toujours parti en exploration avec son tracteur. Pour ce qui est des Hyksos, nous retiendrons qu'il avait inventé ce nom pour désigner des extraterrestres.
   Madame Joska n'était manifestement pas à l'aise. Elle ne cessait de croiser et décroiser des jambes aussi fines qu'élégantes, comme le nota Uriel Qeta.
   — Sans doute le professeur Gutierrez était-il un peu obsédé et avait-il trop d'imagination, mais nous avons la certitude que s'il a déclaré avoir récupéré une statuette, il aura dit vrai. Et nous voulons la retrouver à tout prix.
   — Je retiens qu'il n'a pas expliqué clairement où il l'a cachée, sans quoi vous n'auriez pas besoin de mon concours, déduisit le planétologue.
   — En effet, confirma le directeur, qui ouvrit les bras pour souligner ses propos. Dans son message le professeur Gutierrez dit avoir indiqué le point où il a dissimulé la statuette de façon à n'être compris que des seuls Terriens. De la sorte, les Hyksos ne parviendraient pas à la récupérer.
   — Et en quoi consisterait cet indice ?
   Madame Joska déplia un feuillet qu'elle tenait à la main et en donna lecture :
   — J'ai enterré la Vénus dans le cratère de l'Almirante des deux mondes, exactement au centre. Ne la laissez pas tomber entre les mains des Hyksos.
   — C'est tout ? demanda Uriel Qeta, quelque peu surpris. C'est peu comme indice.
   — En fait, rappela Kun, le reste du message, ou plutôt la partie qui précède, constitue un texte franchement extravagant où, après avoir dit avoir trouvé la Vénus rouge sculptée dans le basalte de cette couleur, il prétend qu'il aurait par là même réveillé l'esprit des anciens Hyksos et que ceux-ci le poursuivaient pour lui reprendre la statuette.
   Uriel Qeta regarda alternativement le directeur et madame Joska avant de dire, à voix basse :
   — Est-ce que notre éminent professeur Gutierrez ne serait pas subitement devenu fou ?
   — Nous ne pouvons pas l'exclure, reconnut le directeur, mais nous sommes persuadés qu'il avait réellement découvert quelque chose. Et nous voudrions savoir de quoi il s'agit. Seulement, ces indications ne nous ont menés nulle part.
   — L'Almirante des deux mondes, murmura pensivement Uriel Qeta.
   Madame Joska sourit :
   — Nous pensions avoir interprété cet indice. Nous en avons discuté et nous sommes parvenus à la conclusion que l'Almirante des deux mondes était Christophe Colomb, découvreur de l'Amérique. Le fait qu'il était appelé Almirante, c'est-à-dire amiral, le désignait assez clairement, puisque c'était précisément sa mission. Et il existe bien un cratère appelé Columbus. Malheureusement, nous avons creusé en son centre, et nous n'avons rien trouvé.
   — Peut-être les Hyksos l'ont-ils emportée, plaisanta Uriel Qeta.
   — Peut-être, admit la dame dans un sourire mi figue mi raisin. Simplement, nous, nous ne croyons pas aux Hyksos. Aussi parce que nous avons constaté qu'à bord du tracteur du professeur, il s'était produit une fuite de gaz dans l'installation électrique. Nous en déduisons que des fumées auraient pu générer des hallucinations dans le cerveau du professeur Gutierrez.
   — Qui aurait donc pu rêver toute cette histoire, répéta le planétologue. Mais vous n'y croyez pas.
   Le directeur du musée approuva d'un signe de tête.
   — En effet. Même s'il a été en proie à des hallucinations, nous sommes convaincus que le professeur n'a pas pu rêver tout cela. Non, nous restons persuadés qu'il a fait une découverte. La Vénus rouge. Mais où l'a-t-il enfouie ? Et il y a un autre point obscur. Les coordonnées du cratère Columbus sont 29 degrés de latitude sud, 166 de longitude ouest, et donc très loin du cratère Albany où s'est enlisé le professeur, lequel se trouve à 23,3 degrés de latitude nord et à 49,8 degrés de longitude ouest. Avec son tracteur, il ne peut pas être arrivé jusqu'au cratère Columbus et être revenu en arrière. Mais pour le reste l'indication est claire.
   Il s'ensuivit un moment de silence, puis la dame ajouta :
   — En fait, nous avons donné une autre interprétation. La première sonde terrestre qui ait touché indemne le sol martien a été Viking 2 qui est tombée en un point situé à 48 degrés de latitude nord et 226 degrés de longitude ouest. Elle aussi aurait pu être considérée, en un sens, comme l'Almirante des deux mondes, la Terre et Mars. Mais une inspection des lieux n'a donné aucun résultat. La statuette reste cachée.
   Le directeur du musée se leva et se mit à faire nerveusement les cent pas.
   — Comprenez bien, docteur Qeta, nous avons la conviction que la statuette existe et nous voulons absolument mettre la main dessus. Nous le devons au professeur Gutierrez qui, même avec sa fixation maniaque, reste un génie et nous le devons à Mars. Si la Venus rouge existe, ce dont, je le répète, nous sommes convaincus, elle doit trouver sa juste place dans ce musée.
   Après un long moment durant lequel aucun des trois ne dit mot, Uriel Qeta leva les yeux et déclara :
   — Peut-être y a-t-il une autre possibilité que vous n'avez pas prise en considération. Pourrais-je avoir une carte des cratères de Mars ?
   Le directeur se retourna aussitôt et prit dans la bibliothèque derrière lui un grand volume qu'il ouvrit devant Uriel Qeta.
   — Une idée ? fit-il, d'un ton anxieux.
   — Peut-être.
   Uriel Qeta tourna lentement les pages, avant de s'arrêter sur une planisphère. Puis il regarda Kun :
   — Le professeur se nommait Miguel Gutierrez. Je présume qu'il était d'origine espagnole ou sud-américaine.
   Madame Joska fit signe que oui.
   — Il en a parlé quelquefois. Ses arrière-grands-parents habitaient l'Argentine. Pourquoi posez-vous cette question ?
   Uriel Qeta lui sourit et montra du doigt un point sur la carte.
   — Parce que le cratère indiqué par le professeur pourrait bien être celui-ci. Si j'étais vous, je ferais tout de suite des recherches à cet endroit.


*

   — La Vénus rouge, dit d'un ton révérencieux le directeur Zoltan Kun, qui posa la statuette de basalte sur le piédestal prévu à cet effet au centre de la salle d'honneur du musée. Le docteur Gutierrez avait raison. Elle ressemble beaucoup à la Vénus de Milo.
   Madame Joska avait les yeux brillants de larmes, comme les autres personnes présentes derrière elle.
   Uriel Qeta partageait ce moment d'émotion, mais il crut aussi devoir freiner l'enthousiasme. En cet état, la statuette était un bloc de basalte rouge grossièrement taillé qui ne rappelait qu'assez vaguement une forme humaine. Il fallait beaucoup d'imagination pour la comparer à la Vénus de Milo. Certes, les contours suggéraient la comparaison, mais, de l'avis du planétologue, on ne pouvait exclure que l'objet ait été produit fortuitement sur un bloc de basalte rouge par l'érosion due aux eaux qui coulaient autrefois sur Mars. C'était possible. Ou peut-être le professeur avait-il raison. Peut-être y avait-il eu une civilisation martienne et un sculpteur avait-il ébauché une statue et s'était-il ensuite interrompu du fait de quelque événement. Impossible à dire pour le moment. Mais peut-être un jour d'autres découvertes mettraient-elles à jour d'autres vestiges qui bouleverseraient tout ce qui avait été écrit dans les ouvrages qui parlaient de Mars et de son histoire.
   Un rédacteur du Mars Tidings s'approcha d'Uriel Qeta, le vidéo-enregistreur en main et en action.
   — Docteur Qeta, voulez-vous expliquer à nos lecteurs comment vous avez fait pour localiser le cratère signalé par le professeur Gutierrez ?
   Uriel Qeta sourit devant la micro-caméra :
   — Une intuition. Et la connaissance de l'Histoire, sans oublier l'amour des langues. Pour les Anglo-Saxons, Christophe Colomb c'est Christopher Columbus, mais pour les Espagnols, Portugais et Sud-Américains, c'est Cristobal Colón, et le cratère Cristobal Colón se situe à 23 degrés de latitude nord et 47,1 degrés de longitude ouest, donc à peu de distance du point où à été retrouvé le malheureux professeur Gutierrez.
   — Pensez-vous que la Vénus rouge soit vraiment l'œuvre d'un ancien artiste martien ? demanda un autre journaliste.
   Pourquoi anéantir cet espoir ?
   — C'est possible, répondit Uriel Qeta. Peut-être l'avenir nous le dira-t-il un jour.

FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

Nouvelles
La Flamme verte

04/12/10