La nouvelle


Pour Jean-Pierre Planque, ilien amical.

« L'odeur de son parfum, ce remugle pesant stagnait toujours comme cimenté au palier. Et derrière la porte de l'appartement, au bout de l'étroit palier, je découvris une tache./De la taille d'une assiette./De la cendre./De la cendre huileuse, collante. »
(Walther Ulrich Erwes, Evalina.)

   Les policiers firent sauter les serrures à coups de revolver. Trois serrures, douze coups de feu. Ils pénétrèrent dans la vieille maison. Ils étaient huit : trois inspecteurs en civil, cinq agents en tenue. Des types costauds, minces, osseux. Ils trouvèrent les cadavres crucifiés dans le living, deux hommes, et une assez jeune et jolie femme. Ils avaient été torturés et achevés au couteau, pendant qu'ils étaient cloués au mur. Les policiers qui étaient pourtant des durs affirmèrent que le " locus criminis ", le lieu du crime, sentait la malédiction à plein nez. Un des inspecteurs se signa. Il s'agissait de Pierluigi Calproni, originaire d'Agrigente, en Sicile. L'inspecteur-chef Magnin qui dirigeait l'opération, ramassa promptement un objet luisant, qu'il fourra dans la poche de son élégant pardessus. Mais Calproni avait l'esprit vif, et il remarqua le geste de son supérieur. Il garda cependant le silence, car il savait que Jacques Magnin avait un fichu caractère. Il dégainait sa mauvaise humeur comme un colt, et ses regards, tels ceux du basilic1 pouvaient enflammer ses contradicteurs. Ils notèrent tout, consignèrent tout, interrogèrent brutalement les autres occupants du squat, qui prétendirent n'avoir rien entendu de " vraiment " suspect.
   — Vous vous foutez de moi : on a torturé ces gens, on les a cloués au mur avec des crampons de fer, et vous n'avez rien entendu. Rien… Je vais vous coller au trou pour 48 heures, histoire de vous aider à vous souvenir de tout ! 48 heures dans la merde… Ça vous dit ? La garde-à-vue, ça s'appelle en bon français… nom de Dieu !
   Non, cela ne leur disait rien. Ils eurent pourtant l'air de se souvenir des brutalités et de l'échauffourée de la nuit, des coups et des gémissements, des hurlements de terrible souffrance. « On n'a pas bougé, on crevait de trouille. Faut nous comprendre… »
   Mais Magnin n'avait jamais voulu comprendre qui que ce fût. Et basta ! C'était un flic ambitieux, ripoux, avide, une teigne. Qui n'avait ni le temps, ni l'envie de réfléchir au destin d'autrui.

   Les squatters passaient un mauvais quart d'heure. Agenouillés sur des règles de métal, de section carrée, coupante, une grosse gomme entre les dents, ils se laissaient asséner des coups de latte peu appuyés sur l'occiput, une véritable grêle douloureuse, ininterrompue, sauf pour s'entendre demander ironiquement : « La mémoire revient-elle, ou faut-il que nous poursuivions l'interrogatoire ? » Comme ils ne comprenaient rien à rien et répondaient forcément de travers, les coups pleuvaient derechef. Ils furent relâchés, pauvres loques geignantes, des heures plus tard, après une géhenne interminable, jetés à la rue froide et inhospitalière avec l'interdiction de regagner les obscurités vaguement rassurantes de la maison maudite. Mais les flics ne les laisseraient certainement pas en paix de sitôt. Ils dégotèrent un abri aussi ignoble que celui dont on les avait chassés et survécurent tant bien que mal dans un cul-de-sac de la basse ville.
   Les membres de la commission, Magnin et son septuor, se remirent en chasse dès le lendemain. Calproni fit des rêves pénibles, des cauchemars de hantise, cette nuit-là. Il s'en ouvrit à son chef, qui le raillla quelque peu puis le laissa en paix. En entrant dans le taudis des squatteurs, le Sicilien avait senti qu'il s'aventurait dans un lieu-frontière des plus équivoques, lourd de menaces imprécises. Mais ses collègues étaient des brutes insensibles, qui exécutaient leurs tâches quotidiennes avec un esprit de métronome, sans regarder à droite ni à gauche, efficaces. Mais Pierluigi était en éveil, aux aguets des vieux démons tapis naguère dans les recoins de son île natale. Agrigente : des tempêtes ignorées, des " stregas " vieilles et édentées, ou de belles filles sauvages et avides, insaisissables. Et souvent vertigineusement cruelles. Cela faisait des années et des années qu'il n'avait plus remis les pieds en Sicile. Les rochers d'Agrigente et ses rues tortueuses, sa richesse antique. Grecque. Romaine. Carthaginoise. Et Pierluigi, que ses collègues nommaient Pierre-Louis soupirait après la Piazza Pirandello de sa jeunesse.

   Les épaves humaines se blottissaient dans la crasse chaude. S'encoconnaient dans cette fange enveloppante, nourricière. Un appel anonyme dénonça les squatters deux heures plus tard, avec force détails. Et l'octette se mit en chasse, tout de suite après. Dans la voiture, qui ressemblait à un char de combat surdimensionné, Jacques Magnin souffla à Pierre-Louis : « Tu sais ce que j'ai trouvé chez ces tordus ? … Une broche symbolique en argent … Une simple petite croix d'argent. Tenue à l'envers. Avec ces mots gravés dessus : " Cruxsortiarii ". Tu sais ce que ça signifie… La croix du sorcier ! Tu m'as vu ramasser la chose ! De la sorcellerie au XXIe siècle, aux environs de Paris. Comment on dit chez vous, en Sicile ?
   — Strega, dit Pierre-Louis. Strega, ça signifie : sorcière. On y croit toujours, à Agrigente. Ou à Palerme. Même ceux de Cosa Nostra y croient. Aux stryges, mères des sorcières. Ces tueuses d'hommes ! Les " capi " de la mafia disent une prière quand il en est question … Vaut mieux se protéger du mauvais sort qui hante les rues noires. Et ces loques, dans leur tanière funèbre ? Elles y croient également dur comme fer, évidemment. Et elles sont les complices des tourmenteurs, parce que leur vie ne pèserait pas un atome sans cette ancienne alliance. L'omertà, c'est la loi de l'île. Le silence des ombres. Elle existait déjà, alors que nous étions Grecs ou Romains, et bien avant la naissance de l'onorata societa. La fraternité des hommes d'honneur. »
   Pierluigi avait le mal du pays.
   Ils se garèrent sur une placette nauséabonde, la place Saint Damien. Filèrent vers le gourbi des épaves, PM et pistolet règlementaires braqués. Enfoncèrent la porte à coups de tatane. Hurlant tels de beaux diables … Ils s'enfoncèrent dans le silence, semblables à des oiseaux aux becs de fer. Pressés de cogner à mort. Pas de quartier ! Mais ils se figèrent, pétrifiés de stupeur : les loques humaines se tenaient immobiles aux quatre coins de la pièce malodorante : sueur, immondices, déjections. Elles étaient raides comme la justice. Des pals éclaboussés de sang frémissaient entre leurs doigts. Des mains blettes aux ongles crochus firent sauter les armes des poignes des policiers, avec une évidente facilité. Et formèrent une muraille vivante. Visages de bois mort, veines gonflées, pareilles à de la pierre, à des madrépores livides. Les flics aux mains vides refluaient vers le couloir enténébré, dont les recoins résonnaient de mélodies maladives. Fortes, de plus en plus sonores.
   *Timor mortis conturbat me. Tremor diaboli et trepidatio subterranea agitant animam meam…*
   On aurait dit une psalmodie infernale, dite par une congrégation d'âmes perdues, d'adorateurs de perfidies monstrueuses. Et tous ces durs, ces flics inconditionnels tremblaient devant la mort cruelle et dépenaillée, dénués de toute noblesse. Il y en avait même deux qui s'étaient mis à hoqueter et à renifler de façon puérile.
   La musique fut coupée net. Sept hommes et une femme pénétraient en enfer. Les bourreaux sortirent de l'ombre. Morceau par morceau. C'était la parodie insoutenable d'un film de série B projeté sur les parois de la nuit.
   Rien n'est plus lamentable qu'un flic sans arme. Tout à l'heure encore, il était un aigle, maintenant il n'est plus que l'ombre de lui-même. Une photographie en négatif. Et il sait qu'il ne vaut plus tripette. Il le sait, et il réalise qu'il monte les gradins de l'échafaud.

   De la sorcellerie au XXIe siècle ! Et les torturés de la veille qui étaient-ils réellement ? Les enquêteurs n'en savaient pas davantage et piétinaient de plus belle, mais à présent il n'y avait certainement plus rien à savoir. Et le pire était encore à venir ! De toute façon. Dans la misérable pièce régnait une odeur de brûlé quasi insoutenable… Magnin remua, gémit. Il savait qu'il était fait, et les sept autres le savaient également. La chose qui faisait naître le feu était bien présente maintenant. Pierluigi supputait quant à lui quelle était la chose qui mettait le feu aux poudres, mais il aurait préféré tout ignorer. Les tourmenteurs étaient encore silencieux. Mais bientôt, ils allaient faire un vacarme du diable. Très bientôt ! Le serpent-oiseau né du sang de Méduse, répandu par le glaive Persée, avait abordé en Sicile avec la venue des Grecs. Il avait suscité près d'Agrigente une génération de sorcières échevelées aux pouvoirs ambigus. Les colonnes doriques de Agrigente, petit empire antique, où les marins hellènes avaient reconstitué une société civilisée au sein des maquis brulés par le soleil. Primitifs …
   Un caquetage aigu se produisit soudain. Des ombres difformes furent projetées sur les murs lépreux : les agresseurs firent irruption. Les flics furent liés nus aux lits de fer. Par des serres, des moignons malodorants. L'air bruissait de flammèches. D'étincelles voltigeantes. Seul Pierluigi se doutait de ce qui était en train de se passer dans ce recoin pourri de la jungle métropolitaine. Les démons étaient aux pièces ; ils mettaient les bouchées doubles, arcboutés aux échauguettes du matin de soufre. Une entité bizarre se manifesta entre les traînées d'ombre rémanente : une sorte de coq rabougri croisé avec un serpent agressif, dressé, les crochets dévoilés pour mordre. Un animal héraldique. Magnin fut le premier frappé par l'animal fabuleux et se cabra de douleur ; une seconde encore, et il gisait dans une avalanche de feu, les yeux pareils à deux globes éclatés. Il mourut dans des convulsions terribles, le corps ravagé par des cascatelles ardentes, vomissant des gerbes incendiaires. Pierluigi rêva qu'il courait entre les récifs d'Agrigente, bondissant dans les vagues crêtées d'une bave écumante. La foudre de Zeus olympien frappa. Le serpent acheva les flics, l'un après l'autre. Il garda les chialeurs pour la fin. Puis il disparut dans un jaillissement rouge …
   Une heure avant le coucher du soleil, le squat sauta aux quatre coins du ciel grisé. Il y eut un silence de verre.

1- " Reptile fabuleux, qui tue par son seul regard ou par sa seule haleine celui qui l'approche sans l'avoir vu et ne l'a pas regardé le premier." (Chevallier et Gheerbrant, Dictionnaire des Symboles).

FIN


© Daniel Walther. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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10/03/13