La nouvelle


   Oscar Bégnon sirotait son Pernod en regardant les passants. Le Paris by night était dans la rue, une foule disparate à la recherche de distractions. Dans la douceur du crépuscule et la vague hébétude causée par la boisson, les yeux d'Oscar erraient sans pouvoir se fixer. Raidi par des années d'ennui et d'indifférence, son visage ne trahissait aucune émotion. Il en allait toujours ainsi : il avait depuis longtemps perdu tout intérêt pour les aventures, et les problèmes humains le laissaient indifférent.
   Appartenant selon toute apparence à la catégorie des vieux célibataires habitués à la solitude, il célébrait son cinquantième anniversaire. Avant de sortir de chez lui, il s'était regardé dans la glace pour constater qu'il était chauve, tordu et vieux, mais cette déplaisante réalité ne le troublait pas. Réussir n'était pas son challenge, et il avait appris à vivre sans ambition.
   Une belle blonde passa près de sa table sans lui accorder la moindre attention. Apparut plus tard un individu élégant, de grande taille, aux cheveux gris. Oscar le regarda et resta bouche bée. Aucun doute : c'était Charles Gautier, un de ses amis de jeunesse devenu éminent physicien, et dont le nom figurait souvent dans les journaux. Charles le reconnut et sourit. Sa voix dominait les bruits de la rue.
   « Oscar, quelle surprise ! »
   Le célèbre physicien accepta l'invitation et s'assit à côté de l'obscur petit fonctionnaire. Ils se regardèrent et Charles reprit :
   — Il y des lustres que je ne t'ai vu ! Comment ça va, mon vieux ?
   — Ça va, répondit Oscar, gêné. Combien d'années depuis… ?
   — Un grand nombre. Ne me dis pas que nous avons vieilli. - Charles éclata de rire - Qu'est-ce que tu deviens ?
   — Rien de particulier. Un fonctionnaire anonyme. Célibataire. C'est à peu près tout.
   — J'aimerais en savoir davantage.
   Oscar but une gorgée et resta un moment silencieux.
   — Soit, dit-il, aujourd'hui nous offre une bonne occasion de réfléchir. Je ne me crois pas très malin, mais ne suis pas un imbécile. Je me demande souvent pourquoi la vie ne m'a pas réservé un traitement spécial et je suis parvenu à la conclusion que c'est simplement la malchance. Ou plutôt l'absence de chance. Imagine un peu : un accident de voiture, une jambe cassée, mais tu survis. Ou des cambrioleurs pénètrent chez toi, font main basse sur tes affaires mais ne remarquent pas l'objet le plus précieux : un bracelet en or qui appartient à la famille depuis des générations. Ou encore, tu n'as jamais de promotion, mais tu gardes ton emploi. Faut-il donner d'autres exemples ? Quelle en est la raison ? Mes limitations ou simplement la malchance ? Quand j'essaie de faire le bilan, il me semble que les échecs ont commencé très tôt dans ma vie. Tu te souviens de la remise des diplômes à l'école supérieure de commerce ? Tout le monde sur son trente et un, les discours, les peaux d'âne. Les représentants des grandes sociétés étaient venus offrir des jobs. Tout était prometteur. J'étais à côté de Michel, ce sale type boutonneux avec qui je me bagarrais. Je tremblais d'excitation. Il ne m'a devancé que d'une seconde. Son " oui " à l'offre de Croisiet & co est venu une seconde plus tôt et je suis resté bouche bée, paralysé par la timidité. Me croiras-tu, Charles, mais j'ai encore l'impression que cette seconde est à origine de tous les ennuis qui ont suivi. Je suis allé travailler pour une petite entreprise, alors que lui, il décrochait un poste auprès de cette grande firme. Mais buvons quelque chose, pourquoi t'embêter avec ces sottises ?
   — Tu ne peux pas imaginer combien tout ça m'intéresse !
   — Vraiment ? objecta Oscar. C'est l'histoire banale d'un vieux bonhomme malchanceux…
   Dans les yeux de son interlocuteur passa un étrange éclair.
   — Non, tu te trompes ! fit Charles, enthousiaste. Je connais le processus. Maintenant, tu me suis attentivement : la vie est une chaîne d'événements successifs qui obéissent à la loi de la causalité. La plupart des gens agissent de façon à créer des conditions favorables et atteignent en général leurs objectifs. Mais toi, tu n'appartiens pas à cette catégorie. Ta vie semble converger à ces points de la chaîne temporelle, et, du fait que tu manques de courage, ils s'enclenchent selon un processus mathématique immuable. Je pense que tu as bien compris le point de départ : une décision qui est venue une seconde trop tard.
   Le physicien desserra sa cravate et, très excité, poursuivit :
   — Je voudrais pouvoir t'aider. En fait, je crois savoir comment faire. Je vais interrompre l'enchaînement négatif et en provoquer un nouveau qui te sera favorable. Je vais te rendre la seconde perdue. Oui, Oscar, c'est possible.
   — Comment peux-tu faire ça ? Avec une baguette magique ou une machine à voyager dans le temps ?
   — Mon cher, je ne plaisante pas. Même si je pouvais te renvoyer dans le passé, tu ne redeviendrais pas le jeune Oscar, et même si tu le rencontrais et le conseillais, il resterait prisonnier de ses émotions et serait de nouveau en retard d'une seconde. J'ai une tout autre idée. Ma théorie n'a pas encore été testée dans la pratique. Je vais t'isoler du continuum spatial et temporel qui est le tien, t'immerger dans un autre continuum, et te récupérer avec une seconde d'avance sur le flux temporel local. Ce que je suggère, c'est une expérience assez risquée.
   — Il me faudrait plus de détails avant de me décider.
   Oscar hésitait, mais il avait l'air très emballé. Son interlocuteur fit la moue :
   — C'est difficile à expliquer, murmura-t-il, mais je vais essayer de te donner une idée. Il me faut des quantités énormes d'énergie, et je crois pouvoir les trouver. Une puissante impulsion permettra de déformer l'espace dans une chambre spéciale. Je vais t'envoyer dans l'espace et le temps d'un monde parallèle, et puis tu émergeras de nouveau. Les autres détails, tu ne peux pas les comprendre. Alors, tu es d'accord ?
   Oui. Oscar Bégnon était d'accord. Sa triste vie allait enfin changer.

*

   Un éclair illumina la chambre temporelle. Ses murs s'effacèrent pendant une seconde puis réapparurent. Les assistants se précipitèrent pour ouvrir la porte recouverte de plomb. Le visage en sueur d'Oscar se montra à l'intérieur. Charles Gautier vint aussitôt à sa rencontre.
   — Quelque chose qui ne va pas ? Comment te sens-tu ?, demanda-t-il, impatient.
   — Je vais bien. Je me suis senti un peu étourdi et j'ai eu chaud, mais ça n'a pas duré.
   Charles lui donna l'accolade et fit signe que l'on pouvait laisser entrer les journalistes. Ils attendaient depuis le début de la matinée la nouvelle qui ferait sensation. Debout au milieu des flashes, Oscar éprouva autant de fierté que l'expérimentateur. Il était devenu célèbre - le premier volontaire au monde à subir un test dans la chambre temporelle. L'avenir s'annonçait brillant : interviews, honneurs, la gloire ! La célébration improvisée battait son plein, on proposait des toasts à sa santé.
   À sa sortie de l'institut, il sentit la fatigue. Rapidement, un chauffeur ouvrit la portière d'une luxueuse limousine. Ravi, il se laissa aller.

   Le lendemain, il arriva en retard au travail. Oscar s'attendait à des reproches, mais son chef était rayonnant. Tous les journaux étalés sur le bureau affichaient le visage heureux d'Oscar. Certains titres étaient dithyrambiques, d'autres le qualifiaient de martyr de la science. Ses collègues, très intimidés, ne semblaient pas désireux de l'approcher. Le chef trouva le moyen de réchauffer l'atmosphère. Bouteilles et verres firent leur apparition sur les meubles, et la pièce ne tarda pas à ressembler à un bar.
   Il était d'excellente humeur en quittant le bureau. « Il a suffi d'une seconde ! » pensa-t-il en rentrant chez lui. « Ce court instant a changé toute ma vie. Charles avait raison ! » Tous les problèmes semblaient réglés, de nouvelles perspectives pointaient à l'horizon. Qui pouvait refuser quoi que ce soit à un homme aussi célèbre ? Les passants le reconnaissaient. Ils le fixaient et se retournaient pour mieux le voir. Soudain, Oscar se rappela le chat à la maison et pressa le pas. « Il n'a rien à manger depuis hier. Comment ai-je pu l'oublier ? » Il réfléchit un moment, décida que le plus simple était de prendre le métro. Il allait se précipiter pour traverser la rue tant que le feu le permettait. Mais il s'arrêta net, furieux. Le feu venait de passer au vert. « Zut ! » marmonna-t-il, un moment fasciné par l'œil rouge régulant l'autre voie. Puis l'univers bascula, une douleur insoutenable lui fit perdre connaissance.
   Son corps baignait dans une mare de sang. Les gens accouraient. Un robuste jeune homme se pencha, ramassa la plaque de marbre qui avait causé la mort d'Oscar et leva les yeux vers le toit du bâtiment d'où elle s'était détachée.
   — Le pauvre, chuchota une vieille dame toute émue. Je l'ai vu courir jusqu'au carrefour. Si le feu avait changé une seconde plus tôt, il serait encore vivant ! »


FIN


© Khristo Poshtakov. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de la version en langue anglaise par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

Nouvelles
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20/12/08