Ugo Malaguti est né à Bologne en 1945. Romancier, critique, analyste, c'est une personnalité bien connue dans le monde de la SF. Il dirige les éditions ELARA, spécialisées dans la littérature de l’imaginaire, et la revue FUTURO EUROPA qui, comme son nom l’indique, publie un grand choix d’auteurs européens.


 

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Un pas plus loin

Ugo Malaguti



   Respectueusement dédié à la mémoire de Robert Heinlein et de Lyndon B.Johnson.


  Remue-toi. Allons.
   En avant. En avant. Un pied ne veut pas obéir. Le but est si proche !
   On ne peut pas s’arrêter maintenant. Tu as encore du souffle pour parler, non ? et des lèvres crevassées par la soif pour te plaindre. Tu peux encore porter le poids de la combinaison spatiale. Tu peux encore penser à ce qui t’attend non loin d’ici… à un pas peut-être, un pas devant toi.
   Le salut.
   Ça s’est bien passé, après tout. Vous auriez pu tomber plus loin. C’est seulement une affaire de cinq kilomètres. Cinq kilomètres avec une gravité double de celle de la Terre, c’est vrai, à travers une succession absurde de marécages, de jungle, de sables mouvants et de mauvaises terres. Cinq kilomètres, c’était une heure de marche sur la Terre. Mais ici, sur la cinquième planète de l’Etoile Polaire, tu marches déjà depuis une journée, toute une journée, et tu ne sais pas vraiment quand tu vas arriver.
   Tes compagnons sont à tes côtés. Ils sont deux qui chancellent comme toi, mais se montrent aussi résolus que toi. Le dôme ne doit pas être loin. Combien ? Un kilomètre, peut-être moins. Tu ne peux pas le voir, parce que la dernière section de jungle est la pire, dense, épaisse, impénétrable, avec sa coloration malsaine, bleuâtre, avec ses créatures à trois têtes… trois… nom de Dieu !… qui serpentent, grouillent, rampent, fourmillent alentour, glapissent parce qu’elles ont faim de toi, comme toi, plus que toi. Mais le dôme n’est pas loin, tu le sais. Le dôme, son air frais, propre, sain, celui que tu connais. Et tes semblables, les hommes. Bon Dieu, comme tu as envie de voir quelque chose avec deux jambes et deux bras, une figure, avec la peau comme la tienne, blanche, jaune ou noire, avec des yeux comme les tiens, deux yeux, petits, qui ne soient pas globuleux, sans ces grappes de pédoncules qui oscillent tout le temps sans que tu saches de quel côté ils se tournent…
   Et peut-être aussi les femmes. Il y a combien de temps que tu n’as pas vu une femme. Si longtemps que tu as oublié. La dernière, c’était cette infirmière sur Riegel, celle qui t’a mesuré, examiné, pansé, déshabillé, qui te l’a prise et se l’est mise dedans, distraitement, en pensant à autre chose. Tu as joui aussitôt ; deux coups et ça y était. Et puis au suivant ! Tu étais encore là, à y penser, à maudire tes envies, à comprendre que, la nuit, les jeux reprendraient avec tes compagnons. Mais ça n’était pas la même chose, ça n’était pas pareil à ces deux coups rapides, à cette secousse brusque, exténuante ; Tu te dis : peut-être que sous le dôme il y a des femmes, et tu te sens mouillé là-dessous. Avec la combinaison sur le dos, tu as dû apprendre à jouir sans te toucher, il suffit de te concentrer, même quand tu marches.
   Les deux autres ne comptent pas. Ce sont tes compagnons, et ils n’ont pas du tout l’air d’êtres humains, revêtus de ces armatures grotesques portant l’insigne de la Flotte spatiale brodé sur la poitrine. L’insigne, ça, c’est chouette, ça te regonfle. C’est le symbole du pouvoir dans tout ce secteur de la Voie lactée. Le symbole d’une espèce qui a su transcender ses modestes origines – fange venue de la fange, poussière venue de la poussière, comme disait toujours le père Rabbi Sahib à la bénédiction des armes – et dépasser cette petite planète de second ordre d’où elle est partie, il y a des siècles, pour se frayer des voies lumineuses parmi les étoiles, pour faire retentir son nom à travers les âges, pour assumer sa juste place dans le concert des espèces civilisées.
   « En avant ». Tu marmonnes dans le micro : « En avant, on ne peut pas s’arrêter maintenant, on ne peut pas. »
   « Rien qu’un moment », murmure quelqu’un. C’est Scott, tu le reconnais. Il a toujours eu cette voix étouffée, ce léger défaut de prononciation. Il a toujours bégayé un peu quand il est ému. Tu te souviens la première fois, dans la caserne d’Antarès, quand il ne voulait pas se mettre à poil comme tout le monde ? Alors vous lui êtes tombés dessus, deux types l’ont tenu ferme, et tu l’as pris par derrière. Il a commencé à gémir de plaisir et à bégayer, comme devenu fou. Puis est venu ce salaud de colonel qui se l’est réservé jusqu’au jour où, à l’infirmerie, il a reçu une dose de trop administrée par le sergent qui était jaloux. Et Scott, on l’a trouvé agenouillé devant le cadavre du colon, à chialer comme un gamin. Il a fallu des nuits et des nuits pour le consoler. Maintenant, il ne bégaie plus, il n’en a plus la force. Il est crevé, comme toi, comme tous les autres.
   — Si on s’arrête un moment, rien qu’un moment pour se reposer… ensuite on arrivera vite au dôme. »
   « Fais-toi une dose », dit le troisième. C’est Malcomb, toujours sûr de lui, toujours supérieur... Maintenant, il est fatigué comme tout le monde, mais il ne veut pas le montrer ; il est trop orgueilleux ; il sent que la promotion est proche, un commandement sur Riegel, et il ne va pas se laisser impressionner par quelques foutus mètres « Il peut y avoir des Varins derrière nous. Cette planète n’est qu’un avant-poste. Fais-toi une dose. Bientôt, ce sera la relève. »
   « Nom de Dieu », dit ta voix, que tu ne reconnais pas. « Nom de Dieu, c’est comme de la flotte. Je m’en suis fait trois depuis quelques minutes, et je ne sens rien. »
   « Fais-t-en une autre ! » dit Malcomb, d’un ton impérieux. « Nous sommes presque arrivés. »
   Tu te fais une autre piqûre, la seringue dans la manche de la combinaison te pénètre, mais tu ne sens pas l’onde de chaleur, de force, de sécurité que tu as toujours éprouvée dans les moments difficiles. Fais attention à l’accoutumance, t’avait dit cette vieille pédale de docteur, avant le lancement, et il bavait en te caressant les testicules. Vous frisez le point limite, n’abusez pas. Un beau garçon comme vous doit jouir de la vie, de la guerre, de l’aventure. Il ne peut pas se permettre de devenir frigide, de sentir une dose comme si c’était simplement une foutue piqûre dans le bras…
   « J’ai envie de baiser, » pleurniche Scott. « Ça fait deux jours que je suis dans cette saloperie de combinaison, je veux me mettre à poil et faire l’amour, ici, dans la jungle… »
   « Avec une saloperie de Varin », dit Malcomb, rageur. Il a la voix de celui qui commande, de celui qui commandera toujours. Simple sergent, pour l’heure, mais ils lui ont promis des galons après cette mission, il le sait, il sait ce qu’il trouvera sous ce dôme. « Putain ! Comme je les déteste ! Je voudrais presque qu’ils nous attaquent, ces lâches. Avec tous leurs bras, c’est un plaisir de les leur griller, l’un après l’autre. Ça n’est pas comme ces ordures, les rebelles de Riegel ; ceux-là ont deux bras, deux jambes et deux couilles comme nous. Tu commençais à peine à t’amuser qu’ils crevaient, rien que pour t’emmerder. Les Varins, c’est autre chose. »
   Tu dis : « J’aimerais bien savoir pourquoi nous faisons la guerre aux Varins, » C’est peut-être la déception, parce que la dose n’a pas fait effet, ou c’est peut-être le souvenir de ce premier major, à Porto Sirio, celui aux yeux tristes et au corps moite, celui qui est entré dans ton box habillé en femme des pieds à la tête pour te dépuceler, en faisant semblant d’être la fille dont tu lui avais parlé, celle qui était avec toi à Porto Sirio, dans ton pays. Grâce à elle vous aviez la vie belle : elle faisait le tapin toute la nuit sur le port et, quand elle arrivait à la maison, elle avait encore envie de faire l’amour avec toi. Ce vieux major, il se posait plein de questions. Tu avais plaisir à te souvenir de lui. Il était si gentil avec les recrues. Il savait caresser et embrasser comme une femme. Alors cette première fois ne t’avait pas parue trop pénible. Et puis, au lit il te parlait de tant de choses, il disait tous ses doutes. Tu te souviens que tu as pleuré quand ils l’ont fusillé. Puis ils t’ont fouetté, comme toutes les autres recrues, pour te faire sortir de la tête toutes ces choses qu’il t’avait dites. Et tu étais là, le dos courbé, en sang. Les sergents sont arrivés, et alors tu as compris, alors tu as compris comment se passerait ta vie sur les bases. « Au fond, ils ne nous ont jamais rien fait de mal. »
   Silence. Tu perçois le froid qui vient de l’autre combinaison, qui semble figer cet enfer bouillant, flétrir les lianes bleues de la jungle. Tu as blasphémé, et maintenant tu vas être puni.
   Mais Malcomb dit : « Tu déconnes. » C’est un commentaire aimable de la part de quelqu’un qui a toujours eu une confiance aveugle dans l’autorité, dans le destin, dans la Mission dont ils te parlent dès que tu commences à apprendre les consignes. Si le Gouvernement a déclaré cette guerre, il doit s’agir d’une guerre sainte. C’est ce que te disent les bulletins, les livres d’histoire, les homélies des évêques, ce que te répète le réseau Intermental, c’est ce qu’on te rappelle à l’école, à l’atelier, partout. Mais Malcomb semble patient, étonnamment gentil. « Tu ne te souviens pas ? Les Varins sont contre la liberté. Les Varins représentent le Mal. »
   Et pourtant... Toi, tu te souviens du major, de ce qu’il disait la nuit. « Certains affirment qu’ils ne demandaient qu’à être laissés en paix. Quand nous sommes arrivés dans l’espace, ils étaient déjà maîtres de cinq cent planètes et ils étaient en paix avec tous les autres mondes libres, peuples d’espèces intelligentes. Pourquoi… »
   « Un danger permanent pour la paix ! », s’écrie Malcomb. Tu continues à marcher, tu es fatigué… Tu te rends compte que tu tiens des propos dangereux, mais tu es trop crevé pour être prudent. « Ces mondes étaient peuplés, mais il n’y avait pas de liberté de choix, de libre concurrence, chaque monde comptait quelques millions d’habitants qui restaient là, obstinés, privant nos multitudes de l’espace vital auquel elles avaient droit. Tricheries et mensonges ! Quand les Varins ont offert la paix, ils cherchaient à affaiblir nos défenses, à paralyser notre volonté, à prostituer notre civilisation. Nous avons été contraints d’occuper ces mondes. »
   « Mais leurs habitants ne voulaient pas de nous… »
   « Seulement une partie d’entre eux. Les sauvages, les valets des Varins et les traîtres. Exactement comme les Rebelles. Nous avons été obligés d’intervenir à cause des provocations continuelles de ces assassins. »
   Toi, tu penses : mais les collabos nous les payons, nous allons avec nos vedettes légères, les récupérer dans leurs mondes, puis nous les enfermons dans nos laboratoires, et, quand ils en sortent, ils aiment la Terre, ils réclament son soutien, ils détestent leurs semblables.
   « On ne devrait pas », dis-tu alors, retenant les mots qui te viennent aux lèvres et pensant aux Rebelles. « On ne devrait pas les faire combattre dans les arènes. On ne devrait pas les enfermer pour la reproduction dans les centres d’accouplement. »
   « Ils ont tellement envie de se battre ! » s’exclame Malcomb. Sa voix assurée, sonore, tranchante, traduit déjà les galons sur l’épaulette, la force et le prestige de son nouveau grade. « Quand ils se battent entre eux, ils n’ont pas le temps de se battre contre nous. Et le placenta, c’est important. C’est important pour nos femmes, pour nos hommes et pour notre bien-être. Qui va le fournir s’ils ne le produisent pas pour nous ? »
   « Mais faire cuire les Varins prisonniers ! » t’es-tu écrié, perplexe. « Les jeter vivants dans les grandes poêles, les entendre crier, pleurer et siffler dans cette langue à eux… »
   « Leur chair est délicieuse », dit Malcomb, et il y a de la gourmandise dans sa voix. « Faudrait-il se priver d’un plat savoureux, simplement parce qu’ils durcissent très vite une fois morts ? »
   « Ils ne connaissaient pas la démocratie, » dit Scott, et il a raison. Et Malcomb a raison. Ce sont des discussions oiseuses. Ils ne connaissaient pas la démocratie, c’étaient des païens et pire encore. Tout est bien ainsi. Et pourtant, tu penses à ces espèces qui étaient libres et qui travaillent maintenant pour la Terre, qu’on extermine, quand quelqu’un au Ministère de la Guerre te dit qu’il y a risque d’infiltration de la part des Varins, ou seulement quand on découvre qu’ils conservent des traditions orales, celles de leur Histoire. Mais il est juste d’éradiquer l’erreur. « Personne ne voulait cette guerre. » dis-tu encore, dans le dernier lambeau de force qui te reste. [...]

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© Ugo Malaguti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française. Titre italien : A un passo di distanza.

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13/09/05