Si vous venez régulièrement sur notre site, le nom de Sergio Gaut vel Hartman vous est devenu familier ; des nouvelles comme Le Déguisement, Nous trois ou Naufragé de soi-même vous ont convaincu : la force du propos, la maîtrise du récit, et le frisson métaphysique sont toujours au rendez-vous. Si vous ne les avez pas encore lus, le moment est venu de vous précipiter sur ses écrits !
Un jour parmi d'autres (UN DíA CUALQUIERA) n'est pas un texte comme les autres pour la simple raison qu'il utilise des éléments à la fois historiques et familiaux pour les transcender de façon magistrale. Le tour de force étant de finir sur une note légère, pleine d'humour, voire même de tendresse...

Après 20 ans d'arrêt, Sergio Gaut vel Hartman ressuscite la revue en ligne Sinergia.

Comme Axxón, toujours dirigée par Eduardo J. Carletti, Sinergia accueille des textes traduits de l'anglais, du français, de l'italien
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Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

   C’était le premier jour d’automne, si vous voulez, ou le 13 septembre, peu importe, c’est pareil. Une nuit sans musique, pour accroître la confusion. En un lieu éloigné, mais pas tellement, puisqu’on pouvait clairement entendre les plaintes des moribonds, on se livrait à la guerre. Vous savez comment ça se passe : la guerre commence quelque part, ici, là ou ailleurs, mais elle s’étend toujours comme une tache sur une nappe de lin, avançant, avançant encore, s’approchant de ta ville, de ton quartier, de la porte même de ta maison. Les guerres d’avant et de maintenant ont ce visage si familier : têtes de mort décharnées qui décident de s’installer dans ta salle de séjour, de manger ton dîner, de boire ton vin et de coucher avec ta femme, après t’avoir mis au rancart, comme un vieux meuble.
   Tout à coup, je me suis vu marcher sans plaisir par la rue obscure d’un quartier pauvre, périphérique, attentif à chaque pas, donnant raison à ceux qui affirmaient que nous assistions aux signes avant-coureurs d’un suicide collectif. Je me suis arrêté à un angle de rue, près d’une fenêtre ouverte. Sans une hésitation, sans la moindre pudeur, j’ai observé la pièce dans laquelle un vieillard, assis sur un fauteuil à bascule, rigide comme une pierre, le regard perdu dans le vide, chantait sur le ton d’une complainte un air plus vieux que le vent. Je ne comprends pas comment j’ai pu savoir qu’il y avait un lien entre la chanson, le vieillard et la guerre qui se livrait très loin de là. La configuration, quasi identique à celle qui s’était produite bien des années auparavant, évoquait le jour où mon grand-père s’était trouvé pris dans un réseau de circonstances semblables, fortuites et hostiles qui conduisirent à sa mort. Découragé, j’ai détourné le regard. Pour se souvenir, les yeux ne sont pas nécessaires, me suis-je dit. J’aurais voulu me les arracher et les garder dans la poche de mon manteau, mais je n’ai rien fait de plus. De toute manière, à partir de ce moment-là, les souvenirs ont afflué dans l’ordre, avec la précision d’un mécanisme. L’adversaire semblait avoir joué son premier coup.

   Pourquoi mon grand-père était-il mort ? Je veux dire que je ne demande pas la raison métaphysique de sa mort. Peut-être était-elle écrite dans un livre, ou simplement le hasard a-t-il touché l’endroit de son aile, à ce moment-là. Pourquoi est-il mort à cet instant, en ce lieu ? Pourquoi n’est-il intervenu aucune présence, aucune main qui aurait su infléchir l’espace, dévier la bombe, la maintenir en l’air sans exploser, à quelques centimètres de sa tête ? J’y ai pensé et j’y pense encore, quand tout ce qui devait arriver est arrivé.

   Le vieil homme se berçait sur son fauteuil et chantonnait, comme l’aurait fait mon grand-père, tandis que les avions se détachaient du ciel sans nuage comme des gouttes d’huile, lentement, en grappes. On dira que je suis en train d’imaginer, que c’est un jeu de l’esprit, que je ne peux pas l’avoir vu. C’est vrai, mais j’entendais les détonations, de plus en plus proches, je sentais l’odeur du sang et je pouvais toucher du bout des doigts l’espace figé. Pourquoi aurais-je eu besoin des yeux ?
   Mon grand-père ne pouvait savoir combien de temps il fallait avant que l’enfer ne se déchaîne : il était tranquille ; il attendait l’heure du thé. Pas plus que ne le savait l’homme assis dans le fauteuil, comme absent, qui chantonnait son air d’autrefois. La guerre est loin, pensait-il sans doute, ou peut-être ne pensait-il pas du tout à la guerre. Il préférait réfléchir à d’autres calamités, plus proches et plus pressantes, se demandant s’il aurait l’argent pour acheter la nourriture et les médicaments, par exemple. Il avait peur d’être chassé de cette pièce à coups de pied ; il ne payait plus le loyer depuis trois mois et il touchait une pension misérable. La guerre était invisible, inexistante, rien.
   À ce moment, j’ai compris que mon adversaire, quel qu’il soit, attendait que je bouge.
   D’accord : c’était à moi de jouer. Le vieillard se berçait et chantonnait. Je cherchais où m’asseoir et j’ai trouvé un cageot de pommes vide. J’ai vérifié qu’il pouvait soutenir mon poids et me suis installé dans la position que prendrait un joueur d’échecs. J’ai appuyé les coudes sur les cuisses et la tête sur la paume des mains de façon à former avec les poignets une coupe, un récipient. Je savais qu’un observateur aurait vu en moi la copie d’un tableau de Bezhan Shvelidze
1 intitulé « Problème de temps ». C’était la position du personnage peint. Comme j’aime ce tableau ! Analyser. Réfléchir. Le prochain coup. Nous pensons toujours au prochain coup comme s’il pouvait résoudre tous les problèmes créés par ceux qui l’ont précédé. Je fixais le vieillard de l’autre côté de la fenêtre et j’ai vu le 13 septembre 1939, je l’ai vu avec une très grande précision, avec une clarté telle que je n’avais pas besoin d’yeux, comme un joueur d’échecs expérimenté voit toutes les trames entrecroisées que représentent les trajectoires possibles des pièces.

   Le 13 septembre 1939, le village de Frampol, province de Lublin, Pologne, trois mille habitants, aucun militaire, aucune cible industrielle, aucun défenseur de l’armée polonaise, fut pratiquement anéanti, rayé de la carte par la Lufwaffe qui effectuait un vol « d’entraînement ». Le village qu’habitait mon grand-père fut choisi parce que les avions, volant à faible vitesse, ne risquaient pas le feu de batteries anti-aériennes. Et aussi parce que la place centrale était un point d’orientation idéal pour les équipages des bombardiers. Je possède deux photos : l’une d’avant et l’autre d’après le bombardement. Sur la première on voit le village, sur la seconde une grande tache blanche et quelques lignes foncées qui convergent à présent comme une accumulation de pop corn et de barres de chocolat.
   J’ai levé la tête et j’ai observé le ciel bleu, brillant, pas la moindre brume. À ce moment-là, la nuit innocente, le calme abyssal de l’atmosphère proclamaient que j’étais fou, que j’avais imaginé une guerre et truqué quelques photos pour me sentir victime d’une grossière injustice. La tricherie était double. J’aurais même imaginé deux guerres et trafiqué des millions de photos pour me sentir victime de diverses et monstrueuses injustices. Affaire de proportions. Bien. Les aiguilles tournent. Je dois jouer ou perdre la partie parce que je n’aurai pas réagi dans le délai que m’impartit la pendule ; je connais un problème semblable à celui du joueur dans le tableau. J’ai regardé le vieillard qui restait dans la même position, étranger à tout. Comme celui qui se vante d’être un joueur d’échecs sait qu’à mesure que le temps s’écoule on pense plus à la pendule qu’à la partie. Mais il faut prendre une décision, bouger, bouger une pièce, la bouger.
   J’ai abandonné ma position contemplative, les bras sur les cuisses et la tête entre les mains. J’ai bandé tous mes muscles et j’ai sauté jusqu’à la fenêtre ouverte comme si je sautais dans un tableau de Rubens ou de Velàzquez. Des artistes qui peignent de grandes toiles.

   Quand il m’a vu faire irruption dans le calme de sa chambre, le vieil homme m’a regardé avec des yeux exorbités. J’étais bel et bien un intrus, un voleur qui voulait le dépouiller du peu qu’il possédait. Mon premier geste a donc été pour le tranquilliser. J’ai posé un doigt sur mes lèvres et de l’autre main je lui ai fait signe d’attendre, de rester calme, de me faire confiance. Beaucoup de messages pour une seule main. Mais ça a marché. Sur son fauteuil le vieillard s’est détendu et s’est préparé à entendre mes arguments. Mais il n’y a pas eu d’arguments. Je l’ai arraché à son fauteuil et l’ai chargé sur mes épaules. Il pesait moins lourd qu’un édredon de plume. J’ai traversé la chambre, espérant que la porte ne serait pas fermée à clé. Par chance, elle ne l’était pas. Je suis sorti dans la rue et me suis mis à courir.
   Le vieil homme ne protestait pas, mais, dans son corps tendu, je percevais la peur. J’ai craint qu’il ne m’urine sur le dos ; mais, inexplicablement, à mesure que nous prenions de la distance, le calme le gagnait. J’ai couru – je ne sais pas – dix ou quinze pâtés de maisons. Le souffle coupé, je me suis arrêté à un angle de rue et j’ai déposé le vieillard par terre.
   — Pourquoi avez-vous fait ça ?
   — Écoutez ! lui ai-je répondu. J’ai mis ma main en cornet sur l’oreille et l’ai invité à faire de même. Au loin, on entendait exploser les premières bombes.
   — Le tonnerre ? a dit le vieil homme qui regardait en l’air. Le ciel brillait sans nuances et les étoiles semblaient suspendues comme des lanternes. Depuis des siècles, on n’avait pas vu une nuit comme celle-là. Ça ne peut pas être le tonnerre.
   — Des bombes, ai-je répondu, laconique ; je n’avais pas l’intention d’expliquer quoi que ce soit.
   — Des bombes ?
   — Des bombes, ai-je répété. Un bombardement, il y a la guerre, une nouvelle ou celle de toujours.
   C’était difficile à croire. Alors nous est parvenu le bruit des avions de la Luftwaffe qui, après avoir largué leur charge, s’élevaient en direction du nord, laissant derrière eux l’objectif détruit. Des langues de feu et de fumée ondulaient, montaient vers le ciel. On aurait dit des êtres capables d’absorber la lumière, de dévorer les couleurs, le brillant, les tonalités de l’air.
   — Ils ont bombardé ma maison ? Le vieillard était accablé. Qu’est-ce que je leur ai fait ? Je suis une bonne personne, un vieux retraité.
   J’ai passé un bras autour de ses épaules et je l’ai attiré vers moi :
   — Vous ne leur avez rien fait, rien, bien entendu. Personne ne leur a rien fait, jamais. Mais que leur importe. Allons, venez avec moi. Je veux vous faire connaître quelqu’un.
   — Qui êtes-vous ? Un ange, un démon ?
   — Je suis un être humain. Vous croyez à ces trucs-là ?
   — Non. Alors qui êtes-vous ?
   Sans ajouter un mot, je l’ai conduit à travers les rues vides où régnait une totale solitude. Le silence se propageait, continu, perpétuel, bien qu’il y eût sans doute de nombreux barrages pour laisser passer les équipes de pompiers qui se dirigeaient vers les incendies. Nous nous trouvions dans une zone aveugle ; camions et autos étaient probablement obligés de faire de grands détours. Nous avons laissé derrière nous une série de passages étroits, tortueux, pleins d’ordures. Là, le pavement semblait mouillé et luisant ; les feux tournaient aux carrefours, solitaires et inutiles. Nous sommes arrivés chez moi alors qu’une coupole d’un rouge flamboyant recouvrait toute la localité et projetait des ombres immenses, comme par une soirée d’été.

   Dans l’obscurité de la salle, mon grand-père se berçait sur un fauteuil à bascule et chantonnait un air plus vieux que le vent.
   — Grand-père ! me suis-je écrié. Je ne connaissais pas le mot qui correspondait dans sa langue. Dzeide ? Oui, c’est ça.
   Le regard de l’homme éclairait toute la scène. Pour ça non plus, il n’y a pas besoin d’yeux, semblait-il dire. Mais j’étais certain qu’il n’avait pas entendu le mot.
   — Qui est-ce ? dit le vieillard que j’avais récupéré.
   — Mon grand-père. Il est mort en Pologne, le 13 septembre 1939, dans le bombardement de Frampol, province de Lublin, mais, maintenant, il est ici ; je ne sais pas comment ça s’est produit. Apparemment, j’ai réussi à infléchir le cours de l’Histoire ou bien j’y parviendrai.
   Je parlais précipitamment. Le miracle survenu dépassait de beaucoup mon attente. Mon grand-père nous regardait de ses yeux exorbités. Il venait de s’apercevoir qu’il n’était pas chez lui, dans le shtetl où il était né et où il pensait mourir, pas de cette façon, bien sûr.
   — Comment ça va, grand-père ? dit le vieillard que j’avais sauvé d’une mort certaine, d’une autre guerre ; il tendit la main. Mon grand-père ouvrit la bouche et prononça quelques mots incompréhensibles. Il parlait yiddish, bien entendu, mais avec un accent que je ne pouvais identifier.
   — Que dit-il ?
   — Je ne sais pas. Moi non plus je ne comprends pas ce langage.
   — Vous ne comprenez pas votre grand-père ?
   — Je ne comprends rien. Il ne devrait pas être ici. Il est mort il y a plus de soixante ans.
   J’ai regardé les deux vieillards et j’ai constaté une ressemblance suspecte. Il y avait peu de lumière, mais, un instant, j’ai ressenti un équilibre et une tension, tout en suivant ce qui arrivait sans le comprendre. Pouvait-on, de la sorte, agir sur les éléments du passé ?
   — Le passé n’est pas un lieu figé, dit le vieillard en écho à mes pensées. Il laissa son regard errer d’un côté et de l’autre de la chambre puis il le fixa sur l’écran vide de la télévision. Il le contempla avec une expression lugubre, incrédule, irritée, tandis que ses ongles rayaient la surface de la table ; le crissement était insupportable. La seule image qui se formait dans mon esprit était celle d’une baraque pleine de cadavres.
   — Shaj, sembla dire ensuite mon dzeide. Son visage s’éclaira encore plus intensément, et il regarda attentivement l’autre vieillard.
   — Je ne crois pas aux miracles, dis-je pour m’excuser, mais il faut bien donner un nom à ce qui nous arrive ici.
   Je ne suis allé plus loin, parce que j’ai vu que tous deux me fixaient, très surpris.
   — Je suis un ignorant, mais j’ai toujours pensé que ces choses pouvaient se produire, dit le vieil homme.
   — Quelle pourrait être la raison pour laquelle les choses ne se présentent pas autrement ?
   — Shaj, répéta mon grand-père.
   — Ce mot-là, vous le comprenez ? dit le vieillard.
   — Oui, je crois. Il se ressemble dans beaucoup de langues. Il signifie : les échecs.
   — Vous voulez jouer une partie ? Les yeux du vieillard s’éclairèrent, eux aussi. Je suis allé vers l’armoire dans laquelle je gardais un jeu en bois, une bonne imitation d’un Staunton
2 et un échiquier que m’avait fabriqué un artisan de Glew3. J’ai mis l’échiquier et la boîte sur la table et j’ai commencé à disposer les pièces. Mes yeux contribuaient à cette orgie de lumière. Tous ces yeux rayonnaient à un point tel que l’on aurait pu se passer de lampes.
   — Allez-y ! dis-je quand les trente-deux pièces furent sur leurs cases respectives. Jouez.
   — Vous n’avez pas une pendule ? demanda le vieillard. Mon grand-père parut comprendre et hocha la tête pour approuver l’initiative. J’ai soupiré et ai tiré de l’armoire le vieux réveil que le docteur Campos m’avait donné avant d’aller s’installer en Allemagne. Je l’ai remonté en me disant que je m’exposais à une protestation du fait que ce n’était pas une pendule électronique.
   — Autre chose ? Vous voulez peut-être des fauteuils plus confortables ou un juge professionnel ?
   — Ne soyez pas stupide, dit le vieillard. Vous ne voyez pas que nous sommes en train de jouer ?
   — Une partie d’échecs, ai-je répondu.
   — Quoi d’autre ?
   Le vieillard secoua la tête et joua le premier. Mon grand-père suivit. Après quatre ou cinq coups, j’eus la certitude que tous les deux connaissaient suffisamment le jeu. Une variante Najdorf classique dans le cadre de la défense sicilienne. Mais c’était assez extraordinaire. Najdorf était arrivé en Argentine venant de Pologne le 24 août 1939 et s’était lancé dans le tourbillon du Tournoi des nations qui se disputait alors à Buenos Aires. Le 13 septembre, tandis que Frampol était bombardée par la Luftwaffe, il gagnait la partie contre Ilmar Raud, un Allemand, nazi ou pas, allez savoir ! La petite revanche de Miguel Najdorf était nulle comparée à la destruction de Frampol. Parmi les morts se trouvaient plusieurs de ses cousins. Peu de temps après, toute la famille de don Miguel mourut dans les camps d’Auschwitz ou de Dachau. J’ai chassé de mon esprit tout ce qui ne relevait pas du problème. Le 13 septembre 1939 cette variante n’existait pas, pas même pour son auteur.
   La partie disputée entre les deux vieillards se poursuivait selon les canons de la plus pure orthodoxie. Apparemment, tous deux jouaient aussi bien sinon mieux que moi. Un moment, le vieil homme, après avoir pris une bonne initiative leva la tête et me regarda droit dans les yeux.
   — Il faut consolider la position, dit-il.
   Il faut consolider la position, ai-je répété pour moi. Il ne faut pas prendre de risque. Il ne faut pas faire preuve d’audace ; il faut consolider la position. Cela voulait-il dire ce que je supposais ?

   La partie se coulait dans le temps. Ma maison s’immergeait dans le passé. Le coup que le vieillard aurait dû jouer, portant la destruction au milieu des noirs, était le pendant du bombardement effectué par la Lufwaffe sur Frampol à titre d’ « exercice ». Celui qu’il joua, en consolidant la position, opéra comme un lien unissant Frampol à Buenos Aires, 1939 avec le présent. Le village où vivait mon grand-père fut épargné, parce que les avions, malgré leur faible vitesse, ne pouvaient pas le voir. La place centrale avait beau constituer un point d’orientation idéal pour les équipages, ça ne leur était d’aucune utilité. Il n’y avait pas de place. Il n’y avait pas de village. J’imagine l’expression d’incrédulité sur les visages des pilotes, mais, en fait, peu m’importe.
   Peu m’importait aussi la position de la partie disputée par le vieillard que j’avais arraché à une guerre et par mon grand-père, arraché à une autre guerre par des forces que je ne comprenais pas, mais qui, sans aucun doute, opéraient en toute efficacité. Est-ce que vous préféreriez parler de magie ? Moi non. Je suis quelqu’un qui ne croit pas à ces sornettes. Néanmoins, une chose était évidente : tant que les deux vieillards joueraient aux échecs, le pont ne serait pas coupé entre le présent et le passé.

   Je leur ai fait signe de continuer tranquillement. Deux, cent, un million de parties. Rien ne pressait. Je suis allé à la cuisine et je me suis mis à préparer le thé. Je me suis assuré qu’il y avait des citrons (les Polonais prennent le thé avec beaucoup de citron) et je me suis demandé si ça plairait à l’autre vieillard. J’ai regretté de ne pas avoir le samovar qu’une tante s’obstinait à vouloir m’offrir et que j’ai refusé parce que je trouvais ça un peu ridicule. En fin de compte, on fait comme on peut. J’ai fait chauffer l’eau et suis allé chercher le thé dans le placard. Les vieillards se concentraient sur leur jeu. Rien ne pressait. Puisse cette partie durer une éternité.


FIN


1 - Auteur d’un tableau célèbre montrant un homme qui réfléchit devant un échiquier
[ http://www.metajedrez.com.ar/shvelidze.htm ]
2 - Célèbre joueur qui a conçu le modèle de pièces le plus utilisé depuis lors.
3 - Banlieue de Buenos Aires.



© Sergio Gaut Vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Un día cualquiera. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Cette nouvelle, inédite dans sa version française, est au sommaire du n° 13 de la revue en ligne SINERGIA.

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