La nouvelle


   Henry Stone regarda par la fenêtre de son logement. Le panorama était à couper le souffle : une longue série de pics s'élevait en bordure du plateau tibétain. À cette altitude, tout n'était que roches nues ou couvertes de neige, à l'exception de quelques touffes de végétation que l'on entrevoyait sur les pentes où paissaient les moutons de race baral et les yaks des sherpas.
   Beaucoup de ceux qui travaillaient sur le Projet trouvaient ce paysage hallucinant, mais à cette heure, à l'aube où les rayons rasants du soleil se reflétaient sur les cimes enneigées, on ne pouvait pas ne pas leur reconnaître une étrange beauté, une beauté d'un autre monde ; on ne pouvait s'étonner de voir que les habitants de cette région étaient à ce point portés vers la dimension spirituelle.
   D'habitude, Henry Stone se laissait prendre au spectacle de la lumière qui, à cette heure, se reflétait sur les sommets étincelants, dans une infinité de nuances allant du rouge feu au rose et qui contrastaient avec la tonalité bleuâtre que les rayons prenaient au bord des crevasses, mais, ce matin-là, le panorama, l'un des plus vertigineux au monde, ne parvenait pas à déclencher en lui des réactions de plaisir.
   Quelquefois, quand un travail arrivait à sa conclusion, au lieu de se réjouir du succès obtenu, au lieu de s'exalter à l'idée d'avoir accompli quelque chose d'important, il lui arrivait de se sentir déprimé et de se demander ce que l'avenir allait maintenant lui réserver, et quand on lui confierait une autre tâche aussi rentable, mais Henry Stone n'avait jamais éprouvé la sensation qui l'étreignait à ce moment-là, une angoisse, comme à la veille d'une catastrophe.
   Dans la vallée, quelque chose bougeait, une tache foncée entre le blanc de la neige et le reflet clair de la roche sous la lumière rasante de l'aube.
   Un homme. Ce qui était bizarre c'était qu'il ne semblait pas s'agir de l'un des ouvriers des chantiers ou des techniciens, ni d'un garde chinois ; il semblait s’agir d’un autochtone, bien que le cordon tendu par les soldats de l'Armée populaire chinoise autour du chantier se soit révélé une barrière infranchissable pour toute personne qui n'était pas munie des autorisations prescrites.
   Le personnage, un petit homme maigre, aux traits rugueux, enveloppé d'un lourd manteau en peau de yak se déplaçait très vite et, apparemment, droit vers son logement.
   Quelques minutes plus tard, Stone entendit frapper à la porte et alla ouvrir.
   Devant lui se tenait le petit homme maigre, assez trapu, au visage allongé marqué de tout un réseau de rides. Les yeux étaient profonds, le regard intense semblait vous scruter jusqu'au fond de l'âme. Quand le visiteur enleva son bonnet en poil de yak, Henry Stone remarqua qu'il avait la tête rasée.
   — L'ingénieur Henry Stone ? demanda-t-il.
   — C'est moi. Asseyez-vous.
   — Je ne nomme Panchan Tenzin, dit l'homme en entrant. Je suis un lama.
   — Mais excusez-moi…
   Stone allait objecter, mais il s'interrompit. L'homme ne portait pas l'habituelle robe orange du clergé bouddhiste, mais c'était logique : sous la domination de la Chine communiste, la liberté de mouvement des religieux, surtout des Tibétains, était très limitée s'ils ne se déplaçaient pas incognito.
   Tant qu'avait existé l'Union soviétique, les Etats-Unis avaient combattu ce concurrent direct à la domination mondiale, mais ils avaient traité la Chine avec certains égards, bien que les atrocités et violations des droits de l'homme dont elle était responsable n'aient guère été inférieures à celles que commettaient les Soviétiques. Mais l'immense réserve de main-d'œuvre à bas coût que représentait la Chine était trop tentante pour les industries américaines, et on faisait semblant de ne pas voir que les Tibétains étaient un peuple opprimé.
   Vu d'un pavillon mono-familial dans une ville du Middlewest, le monde apparaissait sous un certain jour ; mais il suffisait de se déplacer pour que la perspective change complètement.
   Panchan Tenzin parlait un anglais correct, avec à peine une trace de l'accent monocorde typique des Asiatiques quand ils utilisent une langue occidentale.
   — Je prends mon petit déjeuner, dit Stone. Voulez-vous une tasse de thé ?
   Le lama parut ne pas avoir entendu.
   — Je m'excuse, dit-il, mais je ne crois pas que nous puissions nous permettre le luxe de perdre du temps en préambules. Je suis ici pour vous dire que vous devez immédiatement mettre fin au Projet Zeus.
   — Dites-moi, demanda Stone, comment avez-vous fait pour passer le cordon de sécurité que nous offre gracieusement l'Armée populaire chinoise ?
   — Je suis un lama, répondit simplement l'autre, ce qui sous-entendait sans doute quelque pouvoir psychique lui permettant de manipuler les esprits non préparés.
   Stone préféra ne pas approfondir.
   — Pourrais-je savoir ce qui motive une demande aussi péremptoire ? demanda-t-il.
   — Si le projet Zeus est mené à son terme, répondit le lama, le résultat sera une catastrophe pour toute l'humanité.
   — Admettons que j'accepte votre affirmation sans preuve. Vous le savez sans doute, je ne suis que le directeur des travaux, le numéro deux. C'est l'ingénieur Vanderberg qui est le directeur du projet et, pour autant que je sache, il est également le principal actionnaire de la compagnie. C'est à lui que vous devez vous adresser.
   — Si vous le prenez ainsi, je crains qu'il n'y ait plus aucun espoir. Jason Vanderberg est un homme possédé.
   Henry Stone se demanda si l'homme n'avait pas employé un terme impropre du fait d'une connaissance imparfaite de l'anglais.
   — Possédé ? Qu'entendez-vous par là ?
   — Son aura. Ce n'est pas celle d'un être humain.
   — C'est un homme qui a fait une expérience très pénible. Et il en porte la trace, quelque chose qui aurait marqué n'importe qui.
   — Vous n'imaginez probablement pas à quel point. Je le répète, faites ce qui vous est possible pour bloquer le projet Zeus. La vie et l'avenir de nous tous sont entre vos mains.
   Le lama n'ajouta rien d'autre. D'un geste de la main, il refusa la tasse de thé que Stone lui avait offerte, puis, sur un bref geste de salut, se dirigea vers la porte.
   — Pensez-y bien, dit-il en mettant la main sur la poignée.

   Henry Stone continua à fixer la porte après la sortie de l'homme. Il ne l'aurait jamais admis devant un étranger, mais cette visite l'avait décontenancé, elle correspondait trop bien aux inquiétudes qu'il éprouvait depuis quelque temps, rien de rationnel, seulement une sorte d'angoisse sourde qu'il ne parvenait pas à expliquer.
   Certes, Jason Vanderberg n'était pas un homme normal, tout au moins il ne l'était plus. S'il l'avait été, aucun d'eux ne se trouverait là, et le Projet Zeus n'existerait pas.
   Il savait ce qu'avait vécu Vanderberg, tout le monde le savait, cela avait fait le tour du monde sur les téléjournaux, l'internet, la presse, les livres même.
   Deux ans plus tôt, personne n'aurait pensé que Jason Vanderberg pouvait faire la Une des quotidiens. C'était un ingénieur de l'aéronautique qui travaillait pour la NASA et qui avait été envoyé sur la Station spatiale internationale n°4 pour exécuter des travaux de réparation sur les panneaux solaires qui fournissaient l'énergie à la station, travaux qui s'effectuaient à l'extérieur de la coque. C'est simplement par malchance qu'une valve qui régulait le volume d'oxygène dans les réservoirs se bloqua à ce moment même dans le module au-dessous de lui. Le module explosa brusquement et Jason Vanderberg fut précipité dans l'espace.
   Il fut retrouvé deux semaines plus tard par un engin Venture Space envoyé à la recherche de survivants après cet accident. Les membres de l'équipage étaient convaincus de n'avoir récupéré qu'un cadavre, mais ils s'aperçurent que Jason Vanderberg donnait encore de faibles signes de vie.
   Henry Stone se souvenait d'avoir lu ces informations sans y accorder vraiment crédit, comme pour le reste, d'ailleurs, mais, à dire vrai, le cas de Jason Vanderberg n’avait pas tellement retenu son attention.
   On ne s'attendait pas à ce que Jason Vanderberg sorte du coma sans trace de lésion cérébrale, mais l'homme avait à nouveau démenti les prévisions pessimistes : celui qui avait retrouvé la vie, tel un phénix renaissant de ses propres cendres, était un homme profondément différent par certains aspects, mais dont la lucidité restait intacte.
   Après une longue hospitalisation, Jason Vanderberg avait exposé à ses supérieurs de la NASA un projet dont il était l'auteur. Après avoir essuyé un refus et avoir été licencié par l'organisation spatiale, il avait organisé un cycle de conférences afin de réunir des fonds et de réaliser lui-même son projet.
   À l'une de ces occasions, Henry Stone se trouvait parmi le public. Normal qu'il soit intéressé, vu sa spécialisation, l'ingénierie aéronautique et astronautique.
   Vanderberg devait quand même être atteint d'une forme de lésion cérébrale : à son entrée sur scène, il se déplaçait d'une curieuse manière, raide, comme par à-coups. Il s'assit et prit la parole. Il avait une voix bizarre, monocorde, sans inflexions, comme quelque chose de mécanique. Même le visage, dans la mesure où Stone pouvait le voir du fond de l'auditorium, paraissait inexpressif, immobile, comme s'il avait été en bois.
   Cette incroyable affaire revenait au premier plan dans les médias de nombreux pays. L'explication la plus répandue était la suivante : les conditions particulières du vide et du froid interplanétaire auraient ralenti à l'extrême le métabolisme de l'homme au point de créer une sorte d'hibernation ou de suspendre toute animation.
   À y bien réfléchir, Stone ne trouvait plus tellement extraordinaire que Panchan Tenzin ait qualifié Vanderberg de "possédé", bien qu'une idée de ce genre paraisse absurde à un Occidental cultivé et évolué.
   Toutefois, au bout d'un moment, Stone finit par oublier les bizarreries de l'homme, tant l'exposé le captivait. Vanderberg avait peut-être trouvé le moyen de résoudre le problème qui angoissait l'humanité depuis près d'un siècle, depuis qu'elle avait commencé à faire les premiers pas incertains dans l'espace extraterrestre.
   — Et ainsi j'étais perdu dans le vide, racontait Vanderberg. Il n'y avait rien que je puisse faire, mais je pouvais penser, et j'avais tout le temps pour cela. Nous savons tous que là, dans le vide spatial, nous sommes aujourd'hui prisonniers d'une situation absurde. Dans le système solaire, en dehors de la Terre, il n'y a pas de planète habitable pour l'homme, et les mondes qui tournent autour de systèmes semblables à notre soleil sont irrémédiablement trop éloignés.
   Nous sommes dans une impasse. Au-delà du nuage de Oort, l'ensemble de comètes et de satellites que contient le système solaire, les distances se mesurent en années-lumière. Une année-lumière, c'est la distance que parcourt la lumière en un an à la vitesse limite de trois mille kilomètres-seconde. La distance est trop grande, et toutes nos chances consistent à abréger cette interminable "piste des étoiles" ou à échouer, parce que nous avons déjà presque totalement épuisé les ressources de notre planète. Nous raclons déjà le fond du tonneau et nous avons déjà pris la place des autres formes de vie ou les avons condamnées à l'extinction. Ou bien nous trouvons comment nous développer dans l'espace ou, dans deux ou trois générations au maximum, ce sera le collapsus.
   Henry Stone approuvait. Tout cela, il le savait, comme le savaient tous ceux qui avaient un minimum de culture scientifique et ne se cachaient pas la tête dans le sable devant ces problèmes. Ce qu'il ne parvenait pas à entrevoir, c'était une solution.
   — Eh bien, dit Vanderberg, il y a une porte de sortie.
   Là, un orateur attentif aux réactions suscitées par son argumentation aurait ménagé une pause pour souligner son effet, mais Vanderberg poursuivit sur le même ton incolore… Toutefois, l'argument suffisait à maintenir l'intérêt !
   — Comme vous le savez, il y a longtemps que l'on parle de tunnels spatiaux. L'espace, vous le savez, n'est pas neutre, c'est un "tissu" qui est déformé par la présence de la masse et de l'énergie. Si nous pouvions profiter de ces déformations, nous pourrions abréger considérablement notre "piste des étoiles". Imaginons que je sois un microbe qui doit accomplir un long voyage pour traverser la page d'un livre. Disons de la première lettre de la première ligne de la page 15 à la première lettre de la première ligne de la page 17, je dois parcourir toute la première ligne de la page 15 et toute la première ligne de la page 16, plus, bien entendu, les marges, mais si je pouvais transpercer la feuille, je serais immédiatement arrivé.
   Henry Stone commença à éprouver un sentiment de déception : il avait déjà entendu des spéculations de ce genre, très belles en théorie, mais ne menant à rien de concret.
   — Je sais quelle est la question que vous vous posez tous, poursuivit Vanderberg : où peut-on trouver l'énorme quantité d'énergie nécessaire pour créer un tunnel spatial. C'est l'intuition que j'ai eue là-haut, perdu comme une épave à la merci de l’océan : l'énergie n'est pas un problème. Est-ce que vous vous rappelez l'équation d'Einstein : E=mc2 ? N'importe quelle masse peut être transformée en une quantité d'énergie équivalente multipliée par le carré de la vitesse de la lumière. Avec le contenu d'une seule des poubelles qui encombrent nos rues, nous pourrions satisfaire les besoins en énergie de la côte est.
   Il s'arrêta un instant, probablement pour reprendre son souffle, puis déclara :
   — Je sais que ce discours n'est pas nouveau, c'est quelque chose dont on parle depuis pas mal de temps. Et, jusqu'ici, tout ce que l'on a réussi à convertir en énergie, c'est la masse des éléments radioactifs. La raison est facile à comprendre : ce sont les éléments qui se désintègrent déjà, qui reviennent au stade initial de pure radiation énergétique dont est fait l'univers. Abattre un mur qui s’effrite est plus facile que de démolir un mur bien solide, mais il n'y a pas de mur qui ne puisse être abattu ; si la pioche ne suffit pas, on emploie un marteau pneumatique, un Caterpillar ou un explosif. Bon, je vous dis que je sais comment faire, j'ai compris comment faire, je peux le faire.
   Il y a une autre question que vous vous posez : si on peut concentrer assez d'énergie pour percer le tissu de l'espace, qui nous dit que nous ne créerons pas un trou noir qui finira par engloutir notre planète et nous tous ? Vous pouvez être tranquilles ; ce danger n'existe pas.
   Imaginons l'espace comme un tissu doté d'une certaine élasticité sur lequel nous avons placé une masse énorme, ce qui la déforme de sorte que tous les objets qui s'y trouvent tendent à tomber vers la masse même. Ça, c'est la gravité. Quand la masse est si grande que même la lumière ne peut en sortir, nous avons un trou noir.
   Maintenant, imaginons que nous incisions ou taillions notre tissu avec une lame. Nous l'avons percé, mais autour du trou il n’y a pas de déformation. Le secret, c'est de réussir à concentrer l'énergie en un point précis, alors ça y est, nous ouvrons la porte vers d'autres mondes.

   La conférence avait laissé Henry Stone sceptique et perplexe. C'était trop beau pour être crédible. Bientôt, absorbé par les mille préoccupations de tous les jours, il avait cessé d'y penser, sauf quand il lui arrivait de lire dans la presse une information sur Jason Vanderberg.
   Au moins, son idée pour convertir en énergie tous les genres de matériaux paraissait vraiment fonctionner. Avec les fonds recueillis il avait mis sur pied une industrie qui, en l'espace de deux ans, était devenue un empire : d'un seul coup, il avait triomphé des compagnies pétrolières, des compagnies d'électricité, des centrales nucléaires et de toutes les entreprises de traitement des déchets, mais tout cela n'avait nullement préparé Henry Stone à la surprise qu'il avait eue six mois plus tôt, sous forme d'un courrier commercial dans la boîte aux lettres : Jason Vanderberg l'engageait comme directeur des travaux du Projet Zeus, lui offrant un salaire représentant plus du triple de celui que Stone percevait jusque là. Il n'avait jamais rencontré en personne l'ex-astronaute : celui-ci l'avait sans doute choisi sur la base d'un curriculum vitae.
   À coup sûr, Vanderberg était quelqu'un qui voyait grand. La machine qui devait concentrer une énorme quantité d'énergie dans un espace très restreint afin de "percer" le tissu spatial devait être entourée du maximum de masse possible pour éviter au maximum la dispersion, et, dans ce cas, pourquoi pas une grotte artificielle sous la chaîne de l'Himalaya ? En travaillant sur le versant tibétain – chinois – de la plus haute chaîne du monde on avait aussi l'avantage d'une main-d'œuvre d’un coût dérisoire, même s’il fallait pour cela aller se fourrer à l'autre bout du monde, dans un milieu glacé et hostile, au milieu de gens difficiles à comprendre, et pas seulement du fait des barrières linguistiques.

   C'était le grand jour, le Zeus allait être activé, la foudre divine destinée à déchirer le tissu de l'espace. Henry Stone n'éprouvait pourtant aucune sensation de triomphe, il avait l'impression qu'il allait poser la tête sur le billot, une sensation d'angoisse et de danger imminent que la rencontre du lama Panchan Tenzin ne pouvait expliquer qu'en partie.
   Le cadre ne faisait évidemment aucune concession à l'esthétique : une galerie nue aux parois lisses et régulières taillée dans la roche nue avec des instruments qui avaient pénétré comme dans du beurre.
   En un sens, il était logique que ce tunnel, déjà un chef-d'œuvre d'ingénierie, compte tenu également du temps de sa réalisation, soit destiné à se prolonger par un autre qui percerait le tissu même de l'espace.
   À une extrémité se trouvait le Zeus, la gigantesque machine encore silencieuse qui parut à Stone aussi vicieuse qu'une bête à l'affut.
   Jason Vanderberg venait à la rencontre de Henry Stone d'un pas rigide qui lui donnait l’aspect d’une une marionnette à fil.
   — Très bientôt tout va changer, dit-il de sa voix incolore. Stone, à vous l'honneur de presser le bouton qui allumera le Zeus.
   Henry Stone allongea la main, faisant un effort énorme, puis s'arrêta à mi-course. Il lui semblait que son corps se rebellait de toutes ses fibres.
   À cet instant, de façon tout à fait incongrue, il se souvint de Jane Hutton. Jane Hutton aux longs cheveux bouclés et à la poitrine si généreuse qu'elle faisait toujours sauter les boutons de son corsage. Elle avait été sa compagne pendant deux ans quand ils fréquentaient tous les deux l'université, à cette différence près qu'elle étudiait la biologie, ce qu'il comprenait, car s'il avait, lui, choisi l'ingénierie, c'était parce que celle-ci offrait de meilleures débouchés, mais la matière inerte était certainement moins fascinante que le vivant.
   Qu'avait dit Panchan Tenzin ? Que Vanderberg était possédé. Henry Stone ne croyait pas au surnaturel et encore moins à la possession diabolique, mais, quand il repensait aux notions de biologie qu'il avait apprises de Jane Hutton à l'époque, s'agissait-il d'un phénomène naturel qui rappelait plus ou moins la possession, quelque chose qui pouvait expliquer l'étrange métamorphose dans l'aspect et le comportement d'un homme comme Vanderberg, compte tenu de l'intelligence et des connaissances qu'il avait soudain manifestées ?
   Oui. Jane lui avait parlé un après-midi dans leur appartement, levant la tête des volumes de biologie qui lui servaient à préparer sa thèse sur le parasitisme, phénomène assez fréquent dans tout le règne animal.
   Un parasite peut modifier le comportement de son hôte au point d'en prendre pour ainsi dire le contrôle.
   Oui, c'est possible, lui avait expliqué Jane, et dans le cas typique, l'animal parasité est un hôte intermédiaire dont le parasite se sert pour arriver à son hôte définitif, en général un prédateur du précédent.
   Il y a le cas de certains escargots qui vivent dans les étangs et qui, la nuit, émergent pour se nourrir des herbes paludéennes, qui se fixent sur les tiges et les feuilles, mais qui, le jour, restent cachés sur le fond pour ne pas attirer l'attention des oiseaux d'eau, leurs prédateurs. Quand un escargot est parasité par les larves des vers nématodes, son comportement change du tout au tout : en plein jour, il s'accroche bien en vue sur la tige la plus haute qui soit disponible et il est ainsi immanquablement victime d'un oiseau. Dans l'intestin de celui-ci, le ver finit de se développer, puis ses œufs retourneront au fond de l'étang avec les déjections de l'oiseau.
   Il y'a un cas encore plus intéressant : les souris. Quand elles sont contaminées par le bacille de la toxoplasmose, micro-organisme caractérisé par une spécificité adaptée aux félins, au lieu de fuir les chats, elles sont littéralement attirés par ceux-ci et, presque toujours, en sont la proie et les contaminent.
   Quand Jane lui avait raconté tout cela, Henry Stone n'avait pu cacher son incrédulité :
   — Comment se peut-il qu'un micro-organisme prenne le contrôle du comportement d'un être complexe, d'un mammifère comme la souris ?
   — Vois-tu, c'est toute l'astuce de l'évolution. Il n'est pas nécessaire que le parasite soit conscient de ce qu'il fait, il suffit qu'il provoque ces altérations du système nerveux de son hôte de manière à produire le comportement qui favorise sa survie et sa diffusion. Les parasites qui provoquent ce type d'altérations sont ceux qui ont la plus grande chance de survivre et de se reproduire.
   C'était clair, mais quelque chose de vivant pouvait-il perdurer dans le vide de l'espace sans les protections sophistiquées qui sont nécessaires à un être humain ?
   C'était possible, bien sûr ! Les bactéries et les spores survivent très bien dans le vide spatial, ainsi que des créatures relativement complexes dûment enkystées. Jason Vanderberg perdu dans le vide intersidéral pouvait avoir rencontré quelque chose qui errait peut-être depuis des siècles à la recherche d'un terrain favorable, d'un hôte, quelque chose qu'il avait infecté et maintenu en vie pour lui permettre d'ouvrir la voie à… quoi ?
   À son hôte définitif, à ce que les hommes n'affrontent plus depuis des millénaires, un prédateur capable de les prendre en chasse.
   — Stone, appuyez sur ce bouton !
   Dans la voix incolore et sans inflexions de Vanderberg peut-être y avait-il maintenant un rien d'impatience.
   — Non, fit Henry Stone. Non.
   — Alors, poussez-vous, c'est moi qui vais le faire.
   — Non, dit encore Stone. Vous ne le ferez pas, personne ne pressera ce bouton.
   — Allez-vous-en !
   — Pas question !
   Vanderberg poussa violemment Stone, l'envoya buter contre une paroi. Cet homme, en supposant que ce soit encore un homme, avait une force incroyable.
   Stone tenta de retrouver son équilibre. Bien que le coup l'ait laissé tout endolori, il devait empêcher à tout prix cette créature d'ouvrir le passage à de nouvelles dimensions. Il tâta autour de lui et, appuyé contre le mur, trouva une barre métallique, sans doute l'extrémité d'un levier ou une pièce d'un mécanisme laissée là par les ouvriers qui avaient creusé la galerie. Ce n'était sans doute pas la meilleure arme, mais il n'avait rien de mieux. Il la prit à deux mains, attaqua Vanderberg, le frappa à la tête de toutes ses forces.
   Il perçut distinctement le bruit sec de l'os crânien qui se fendait.
   Un coup de ce genre aurait dû tuer un homme, mais Vanderberg se contenta de tituber quelque peu sous l'impact.
   Si Stone avait besoin d'une preuve comme quoi Vanderberg n'était plus un être humain, il l'avait maintenant. Le coup donné avec la barre métallique avait ouvert une déchirure sur le côté de la tête, mais ce qui en sortait, ce n'était pas de la matière cérébrale et du sang, plutôt une sorte d'écume grise avec des stries verdâtres.
   Vanderberg, ou la créature qui s'était installée dans son corps, empoigna de nouveau Stone et le précipita contre la paroi du tunnel, mais avec encore beaucoup plus de violence.
   Cette fois, la douleur était atroce et provenait surtout des reins qui avaient cogné contre le rocher. Stone était à terre, écrasé comme une poupée de chiffons. Il comprit qu'il ne pouvait plus bouger. Le choc lui avait probablement brisé la colonne vertébrale.
   Sans se soucier de Stone, Jason Vanderberg, ou ce qui avait été Jason Vanderberg, revint à la machine.
   À l'extrémité de l'appareil, il y avait une sorte de couronne circulaire faite d'électrodes qui pouvait ressembler à la version particulièrement élaborée et complexe d'un arc voltaïque. C'est là, au centre, qu'en une fraction de seconde allait se déverser une énergie énorme, capable de déchirer l'espace-temps.
   Vanderberg pressa le bouton.
   Ce que l'on perçut tout d'abord, ce fut une très forte vibration : depuis la machine, dans la machine, et de là, à travers la montagne jusqu'au cœur de toute la planète. Puis au milieu de l’éventail d'électrodes se forma un point lumineux qui grossissait rapidement, une sphère lumineuse dont on ne pouvait soutenir la vue, comme un soleil nouveau né en rapide expansion.
   Avant de perdre conscience, Henry Stone eut encore le temps de se demander quels étaient les prédateurs qui attendaient au passage l'espèce humaine, au-delà de la déchirure du tissu spatial...



FIN


© Fabio Calabrese. Titre original : Ospite temporaneo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit en français.

 
 

Nouvelles
SA-10



23/01/15