Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.
Un homme dans la nuit (
Un uomo nella notte), publié par Antonio Bellomi à la fin des années 60, rappelle certaines nouvelles de Ray Bradbury. Il y a chez lui l'expression d'un profond humanisme dans une sorte de mise en scène proche du théâtre et de la tragédie. L'histoire se construit très souvent autour d'un dialogue et passerait très bien en radio.

 
 




Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème


   Il entendit les dernières notes de la Troisième Symphonie de Beethoven s'évanouir dans le lointain en une succession d'échos de plus en plus ténus, pendant que la voix de la speakerine se substituait à la musique.
   « ... Notre programme continue avec ... »
   Il allongea la main et tourna l'interrupteur. Il resta là, étendu sur la couchette, regardant la mer d'étoiles qui brillaient au-delà du hublot transparent.
   Encore une semaine, pensa-t-il. Une semaine puis on me relèvera. Bizarre. Il n'en sentait pas le besoin. Il se redressa et s'assit sur la couchette.
   Qui avait dit qu’un homme ne peut vivre, plus un mois et demi seul, sur une station spatiale ? Qu’il ne le peut sans accepter la folie comme conséquence naturelle ?
   Il s'esclaffa. Tout était faux, comme d'ailleurs toutes les autres prévisions.
   On résistait fort bien et le changement était sans aucun doute le plus pénible. Sans aucune compagnie ? Ce n'était pas vrai. Il y avait les étoiles, les appareils et la musique.
   Il pensa aux trois missiles, là-bas, dormant dans leurs réserves. Un ordre de Washington, un doigt sur un bouton...
   Et Boum !
   La destruction de l'Asie. De la Russie. Des Balkans.
   La fin ! Les deux stations orbitales russes ne seraient pas restées de simples spectatrices. Pas même l'autre d'ailleurs, l'américaine.
   Une, deux, trois secondes après l'éclatement de la première bombe, la contre-offensive aurait éclaté, implacablement.
   Il soupira et souhaita vivement ne jamais se trouver dans une alternative de ce genre.
   Le télex se mit à mitrailler, pendant qu'une sonnerie retentissait bruyamment.
   Il se dirigea vers la machine et examina le morceau de papier qui se déroulait rapidement. Il ouvrit la bouche en un " Oh ! " de surprise.
   « Major Ivan Bernoff appelle à l'aide. Fusée explosée. Oxygène pour trois heures. Signal d'identification coordonné sur onde quatre. Je répète... »
   Il en conclut que l'appel ne venait pas d'un télex américain, mais de l'interphone spatial toujours ouvert sur toutes les lignes d'onde et relié à tous les télex.
   Fébrilement, il brancha l'appareil pour les appels.
   « Ici Station Spatiale Usa 1. Capitaine Stephen Martenson appelle Major Bernoff... Ici Station Spatiale Usa 1. Capitaine Martenson appelle Major Bernoff –il fit une brève pause– Au diable les règlements ! Major Bernoff, m'entendez-vous ? À vous. »
   Il tourna l'interrupteur et attendit. La réponse ne tarda pas.
   « Allo, Capitaine Martenson, ici Major Bernoff. » La voix était plutôt faible, mais elle augmenta dès qu'il changea la direction de l'antenne. L’homme parlait un anglais parfait. Comme seuls les militaires russes savent le parler. « Je vous entends très bien. Vous êtes le premier avec qui je réussis à me mettre en contact. Avez-vous relevé mes coordonnées orbitales ? Je n'ai plus d'oxygène que pour trois heures. À vous. »
   L'émission devint plus forte. Maintenant la voix était vraiment nette. Un appareil tapait les coordonnées de l'officier russe. Il y jeta un coup d'œil et se mordilla les lèvres. Il se trouvait dans une position difficile, trop éloignée pour être atteinte par les hommes d'une des quatre stations munies de jets directionnels individuels. Seul un astronef pouvait aller à son secours.
   — D'accord, Major, dit Martenson, j'ai relevé vos coordonnées. Restez calme et attendez patiemment. Je les transmets immédiatement à la Terre.
   Bernoff rit dans l'interphone.
   — Tout va bien, dites-vous ? Ça ne peut pas être pire. Ne craignez pas de me dire la vérité.
   Bien qu'un peu forcé, le rire de Martenson résonna dans l'appareil.
   — D'accord, vous n'êtes pas sur un lit de roses, mais on a fait des sauvetages beaucoup plus difficiles. Soyez tranquille, on vous sortira de là. Maintenant je vous laisse un moment, le temps de signaler votre position à la Terre.
   — D'accord. Faites vite.

   L'affaire se révéla compliquée. Il s'écoula quarante minutes avant que Washington ne donne la permission de transmettre la nouvelle à Moscou. Quarante minutes gâchées par des généraux couverts de médailles pour discuter de ce problème.
   Vingt minutes plus tard, un communiqué officiel russe demandait aide aux États-Unis pour qu'ils mettent à leur disposition un de leurs pilotes. Par une fatale coïncidence, trois des dix pilotes russes étaient dans des conditions précaires à la suite d'un accident. Cinq autres étaient en permission et les deux derniers n'étaient pas en état de reprendre le vol ; ils venaient juste d’achever le ravitaillement des deux bases.
   Washington accepta enfin d'envoyer sans attendre un de leurs astronefs au secours du Major Bernoff.
   Lorsque la décision fut prise et l'ordre transmis à la base de Vanderberg, une heure et demie s’était écoulée et l'astronef n'était pas encore prêt à décoller.

*

   Il l'appelait sans interruption : « Major Bernoff ! Major Bernoff ! »
   Son front s'était couvert de sueur. Il appela de nouveau.
   — Major Bernoff !
   — Allô, Capitaine Martenson !
   Grâce au ciel ! pensa-t-il ardemment. La voix du Russe était joyeuse, mais d'une joie forcée. On sentait un effort de volonté.
   Il essaya de masquer la tension de sa voix.
   — Une bonne nouvelle, Major. Un astronef est parti. Américain, naturellement.
   Un éclat de rire résonna dans le lointain, dans l'espace sombre et froid.
   — Qu'y a-t-il de drôle ?
   — Tout. Encore hier, mortels ennemis. Et aujourd'hui, il a suffi d'une explosion pour qu'on me considère comme un frère. Et on risque sa vie pour moi. – Il rit de nouveau. Seul, dans une mer d'étoiles.
   — C'est la vie, dit Martenson, c'est la vie. C'est toujours arrivé, et ça arrivera toujours. Aujourd'hui c'est pour vous, demain pour moi. C'est l'illogisme des actions humaines. Si on me l'avait ordonné, je n'aurais pas hésité à abattre moi-même l'astronef. Par contre, comme c'est un accident, je vous aide.
   Puis ce fut le silence. Martenson se l'imagina enfermé dans son scaphandre l'œil fixé sur le chronomètre. Il y avait de quoi rendre un homme fou.
   — Martenson, dit Bernoff à l'improviste, rompant le silence, êtes-vous marié ?
   — Non. Et vous ?
   — Je ...
   Il laissa sa phrase en suspens. Martenson respecta le silence. Quelques secondes plus tard la voix du Major résonna de nouveau.
   — Oh, je crois pouvoir vous le dire. Désormais ça ne changera pas grand chose. Je suis marié. Mais secrètement puisque pour nous, astronautes, le mariage est interdit. Mais maintenant que je suis ici, toute la Russie ne tardera pas à le savoir...
   Il lui sembla alors que les forces du Major diminuaient.
   C'était la dernière phrase qui le laissait entendre.
   Il protesta avec véhémence : « Allez, ne dites pas de bêtises. Dans quelques instants l'astronef arrivera. Les nôtres sont très rapides. »
   Il lui sembla que le Major riait silencieusement dans le lointain, mais il n'en fut pas certain.
   Dans l'habitacle, les lumières étaient éteintes. Penché au-dessus de l'interphone, Martenson jetait de temps à autre un coup d'œil au télex qui restait inactif. De la Terre, on ne donnait aucune nouvelle, et il ne voulait pas en demander pour ne pas laisser le Major seul.
   À l'improviste, le télex se mit à dicter rapidement un message.
   — Excusez-moi, Bernoff, je vous quitte quelques instants car on m'appelle. Je suis à vous tout de suite.
   — J'attends. Faites-moi savoir s'il y a du nouveau, ou s'ils m'ont condamné à mort.
   — Taisez-vous. Avec nos astronefs, nous arrivons quand et où nous voulons.
   — Vous voulez les comparer aux nôtres ?

   Un gouffre infini d'étoiles. D'incommensurables profondeurs qui s'ouvraient pour accueillir le moribond.
   Au-dessous, la Terre. Immense balle tournoyante qui semblait se moquer de l'homme en scaphandre.
   Le froid qui pénétrait dans la combinaison spatiale lui gelait les membres. Le paralysait.
   Mais ce n'était pas le froid de l'espace, ni celui de la mort. Ce n'était que la morsure de la peur. Le spectre de l'univers.
   L'homme en scaphandre se tordit. Sans doute hurla-t-il et son cri se perdit parmi les replis de la combinaison spatiale. Il hurla et il lui sembla soudain avoir gagné quelque chose. Une bataille difficile.
   Contre lui-même.
   Puis il eut l'impression de ne plus être seul. Il écouta.
   Il tendit l'oreille. Un bruit.
   Oui. Un bruit sourd, éloigné et amical.
   L'homme en scaphandre se mit à rire. Il rit contre les étoiles et l'immensité qui voulait l'avaler.
   — Non ! cria-t-il joyeusement. Vous ne m'aurez pas.
   C'était son cœur qui battait.
   Toc, toc, toc.
   Il écouta les battements lointains. Lointains et joyeux comme les coups d'une cloche qui, à l'aube, font fuir les démons nocturnes.
   Et les esprits du mal de l'univers semblaient apeurés.
   Il les entendit se regrouper et fuir le long des voies infinies de l'espace.
   Mais les démons n'avaient pas tous disparu.
   Il en restait encore un. Un qui le torturait avec son appel lugubre. Il refusait de l'écouter, mais fut vaincu.
   La voix montait indistinctement des profondeurs sans fin.
   Il se débattit. Il essaya vainement de fuir.
   — Major Bernoff ! Major Bernoff ! Major Bernoff !
   — Non ! cria l'homme en scaphandre. Non ! Non !
   Il se secoua, l'esprit troublé. Quelque chose semblait se réveiller en lui pendant que la voix résonnait dans ses oreilles.
   Quelque chose. Il y avait quelque chose à faire, mais c'était trop fatigant.
   — Major Bernoff ! Vous m'entendez ?
   Avec un effort surhumain, il essaya de coordonner ses réflexes. Puis il fut conscient. Parfaitement conscient.
   Il s'aperçut juste à temps que l'afflux d'oxygène au casque était irrégulier. Et ce fut juste à temps qu'il releva la soupape qu'un geste inconscient de sa part avait dû fermer.

*

   Tout à coup, il rompit le silence.
   — Vous jouez quelque chose dans votre bouge ? Il me semble entendre de la musique dans l'interphone.
   — Musique ? J'ai fermé le récepteur.
   — Bizarre, j'ai vraiment l'impression de l'entendre.
   Il se tut et Martenson l'imita. Il y avait quelque chose de paisible dans les paroles du Major. Une espèce d'inéluctable résignation.
   Vingt minutes d'oxygène, pas une de plus, et l'astronef n'était encore qu'une espérance.
   Martenson regarda à travers le hublot, en direction de la Terre, comme s’il était possible de voir l'astronef de sauvetage. Peut-être même Bernoff devina-t-il son geste, car il dit :
   — Encore dix minutes d'oxygène, Martenson.
   — Ils viendront, Bernoff, regardez autour de vous, ils sont peut-être déjà là et essaient de vous situer. De la Terre, ils disent qu'ils devraient déjà être dans la zone.
   — Martenson... Avez-vous remarqué combien tout est différent dans l'espace ?
   — Je ne comprends pas...
   — Oui, différent. Ça vous est presque égal de devoir mourir. Vous ne désirez rien d'autre que de regarder les étoiles et tester tranquille. Laisser le temps s'écouler et attendre la mort.
   — Major Bernoff ! Ne faites pas l'idiot. Regardez autour de vous, pour l'amour de Dieu ! Ils sont peut-être là, ils vous cherchent sans doute alors que vous, vous philosophez sur l'univers !
   — Il n'y a personne autour de moi. Il ne me reste plus que trois minutes.
   — Bernoff, nom d'un chien, secouez-vous !
   La réponse fut brutale :
   — Vous m'énervez Martenson. Que croyez-vous que je fasse depuis trois heures sinon regarder dehors ? Je n'ai vraiment pas envie de rester ici, mais il n'y a personne ! Personne ! Comprenez-vous ?
   — Ils doivent être là, Bernoff !
   Il entendit un rire dans l'interphone.
   — D'accord, ils sont là. Il suffit que vous me disiez qu'ils sont ici pour qu'aussitôt ils se matérialisent devant moi.
   — Oh, Bernoff, taisez-vous et excusez-moi. Moi aussi j'ai les nerfs à fleur de peau. Je croyais que vous alliez commettre quelque chose d'irréparable.
   — Désormais... Deux minutes ne servent pas à grand chose.
   — Il arrive tant de choses en deux minutes...
   — Allez au diable... Martenson ! Adieu.
   Il entendit le déclic de l'interphone et alors il eut l'impression d'être enfermé dans une tombe.

*

   Le médecin apparut sur le seuil.
   — Vous pouvez entrer, dit-il doucement, mais ne restez pas longtemps.
   L'homme acquiesça, prit sa compagne par le bras et entra dans la chambre d'hôpital. À la fenêtre un rideau empêchait le soleil d'entrer. Sur le lit gisait une forme enveloppée de bandes.
   Ils s'approchèrent.
   — Martenson, vous m'entendez ? fit l'homme.
   La forme sur le lit ne bougea pas.
   — Martenson, je vous présente Tatiana, dit encore l'homme. Mais la forme enveloppée dans les bandes ne bougea pas. Pas un muscle du visage ne tressaillit. Les yeux étaient vides. Fixes au-delà des murs de l'hôpital. Au-delà de la Terre.
   Dans l'espace entre les étoiles où son astronef avait explosé.
   Le médecin secoua la tête.
   — Il est dans le coma depuis qu'ils l'ont ramené sur Terre. Il n'y a sans doute plus rien à faire. Sans compter les brûlures. Quand l'astronef a explosé, il n'avait pas de scaphandre et avant qu'il ait pu l'enfiler, une bonne partie du carburant a eu le temps de le brûler.

   La femme serra le bras de son compagnon. Elle tremblait. Ils sortirent dans la rue en silence. Elle regarda l'homme et, pour la première fois sans doute, remarqua que des larmes coulaient de ses yeux. Elle ne parla pas.
   L'homme lui dit :
   — L'espace est terrible, Tatiana, beaucoup plus terrible que ce que pensent les hommes. Il faut y être allé pour le savoir. L’espace est trop immense pour nous. Quand nous sommes seuls, bouclés dans un scaphandre et entouré d’un vide sans fin, notre esprit semble happé par un gouffre effrayant.
   Tatiana se serra contre lui.
   L'homme poursuivit :
   — Mais le pire, c’est que la tragédie se répète avec une fréquence lancinante. Quelque chose ne va pas dans les moteurs, quand ce n’est pas à cause d'une météorite, ou pour une autre bêtise. La tragédie est là ! C'est terrifiant d'affronter l'espace dans de telles conditions. Bien souvent, on est détruit comme Martenson. Il y a deux ans, quand ma fusée a explosé, c’est justement grâce à lui que j’ai échappé à ce genre de mort. Sans son aide, j'aurais certainement étouffé dans mon scaphandre, ou alors j'aurais mis fin à mes jours moi-même, en enlevant mon casque. Lui n'avait pas la radio. Il est resté seul contre l'univers, pendant que l'oxygène diminuait peu à peu, que le froid pénétrait dans ses membres, que les étoiles assistaient froidement à son agonie...
   — Une mort terrible, dit la femme.
   Le Colonel Ivan Bernoff acquiesça.



FIN

   
© Antonio Bellomi. Titre original : Un uomo nella notte. Paru dans Kimba 3 (Ponzoni Editeur, Milan, 1967). Traduction française non créditée. Un homme dans la nuit fut diffusé sur Radio Suisse vers 1967.


28/06/07