Adelaida Saucedo
est née à Barcelone et vit à Ciudad Real, en Nouvelle-Castille, où elle a étudié la philologie anglaise. Actuellement, elle étudie la philologie espagnole et enseigne l’anglais.

Un fil (El Fantasma) est paru dans le
n°161 de Axxón en avril 2006. Inédit dans sa version française.

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Un fil

Adelaida Saucedo



   
Il y a un fantôme à la maison. Ce n'est pas comme ceux du cinéma qui font peur. Il s'agit d'une vieille dame aux cheveux teints gris bleuté et aux yeux noirs cernés de rides. Ses lèvres sont minces, et elle les peint en rose clair, ce qui ne va pas très bien avec l'âge que je lui donne, dans les quatre-vingts ans. Grassouillette, elle n'est sans doute pas très grande, mais je ne l'ai jamais vue debout, et je peux me tromper.
   Son chemisier blanc est boutonné jusqu'au cou. Elle porte une jupe gris foncé et des bas qui s'arrêtent un peu au-dessous des genoux, avant le bord de la jupe, laissant à découvert ses gros genoux. Ses pantoufles ont connu des jours meilleurs, et je me demande de quelle couleur elles pouvaient être à l'origine.
   Elle reste toujours assise sur le fauteuil à bascule qui se trouve dans le coin du salon, celui qui est près de la fenêtre et du radiateur. Elle se balance d'avant en arrière, doucement, sans faire de bruit.
   Toute la journée, elle la passe à tricoter. Ce qu'elle tricote, ça doit être un cache-nez, parce que c'est plus long que large.
   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   Dans son giron, contre les pelotes de laines de différentes couleurs, il y a des ciseaux.
   Elle ne me regarde jamais, mais, à coup sûr, elle sait que je suis là, assis sur le sofa, à l'observer.   
  Il y a un fantôme à la maison, et apparemment personne ne le voit. Ma mère me reproche toujours de rester assis là, le regard fixé sur le coin du fauteuil. Une fois j'ai essayé de lui dire qu'il y avait un fantôme assis, en train de se bercer.
   Mais elle n'a pas donné suite. Elle ne m'a pas laissé parler et s'est éloignée en maugréant quelque chose au sujet des adolescents qui se laissent emporter par leur imagination.
   La vieille dame a souri quand ma mère est sortie du salon, mais elle n'a pas levé les yeux de son tricot.

   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   Quelquefois je me dis que ma famille a raison et que mon imagination me fait voir des fantômes. Mais, je le sais, ils se sont rendu compte que le fauteuil remue tout seul. Et ils évitent tous de s'y asseoir.
   Ma chatte, Luna, ne s'approche jamais du coin où se trouve le fauteuil. Malgré le radiateur et le rayon de soleil qui entre par la fenêtre et fait de cet endroit le plus chaud de la maison.
   Je crois que ma famille, elle aussi, voit cette femme qui tricote tout le temps. Mais ils ne veulent pas l'admettre, parce que seuls les fous, ceux qui ont une imagination débordante, diront qu'ils voient un fantôme assis dans un fauteuil et occupé à tricoter un cache-nez.

   Une fois, quand je suis rentré du collège, le fauteuil n'était plus là. Ma mère me fixait tandis que je restais immobile à la porte du salon, les yeux braqués sur le coin où s'était toujours tenu le fantôme.
   — Maintenant il est temps que tu surmontes cette obsession, mon petit.
  — Obsession ?
   Elle a fait oui de la tête :
   — Tu ne peux pas passer ta vie à croire que nous avons un fantôme à la maison. Les fantômes n'existent pas, mon chéri.
   Et elle m'a passé la main dans les cheveux.
   — Mais…
   — Il n'y a pas de mais, Juan. Les fantômes n'existent pas, et sur ce fauteuil il n'y avait personne, m'a-t-elle dit, d'une voix dure. Mais je crois qu'elle tentait moins de me convaincre que de se convaincre elle-même.
   Les fantômes n'existent pas, les fantômes n'existent pas.

   Nous mangions dans la cuisine. Mon frère et ma sœur me regardaient en coin, comme s'ils ne savaient pas très bien quelle contenance prendre depuis que mon fantôme n'était plus là. Mon père et ma mère parlaient, indifférents au silence qui régnait chez leurs trois enfants.
   Pour ne pas déroger à la routine familiale, nous sommes allés au salon après dîner, voir un peu la télé avant de se coucher.
   Ma mère entrait toujours la première dans le salon et grondait mes frère et sœur pour leur désordre. C'est une sorte de rituel qui se répète soir après soir.
   Mais ma mère n'est pas entrée ; elle n'a pas terminé la phrase qu'elle avait commencée.
   Dans le coin se balançait le fauteuil.
   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   — Pourquoi l'as-tu remis là, Juan ?
   La voix de ma mère se réduisait à un murmure.
   — Ça n'est pas moi.
   — Ne mens pas ! mon père n'a donné une petite tape et m'a secoué, mais pas très fort.
   — Je te jure que ça n'est pas moi.
   Le fantôme continue à tricoter, indifférent à la discussion qu'a provoquée son retour.
   Mon père a lâché mon bras et a respiré profondément :
   — Allons nous asseoir dans le salon pour voir la télé.
   Mon frère et ma sœur sont entrés dans le salon sans jeter un seul regard vers le coin. J'allais les suivre quand mon père m'a de nouveau pris le bras et m'a arrêté :
   — Juan.
   — Papa, ça n'est pas moi.
   — Je sais.
   Ses yeux inquiets allaient sans cesse de mon visage à celui de ma mère qui nous ignorait et bavardait avec mes frère et sœur de la série qui allait commencer.
   — Mais…
   — N'y fais pas attention, ne le regarde pas, s'il te plaît, Juan.
   — Tu le vois ?
   — Là-bas, il n'y a rien. C'est seulement ton imagination.
   — Papa ?
   Il m'a serré le bras et est entré sans un mot de plus.
   Je suis resté dans le cadre de la porte, déconcerté. J'ai regardé le fantôme, mais la vieille dame n'a pas levé les yeux du cache-nez. D'un geste lent, elle a posé son tricot et a pris les ciseaux sur ses genoux. Elle a choisi un fil et l'a coupé.
   J'ai préféré aller me coucher.

   Le lendemain, il pleuvait quand le jour pointait. Ma mère est entrée dans notre chambre, prête à nous disputer, mon frère et moi, pour nous obliger à nous lever. Une tâche difficile, car une vague de froid sévissait dans le pays et, quand on sortait des couvertures, les basses températures vous donnaient le chair de poule.
   Ce jour-là rien ne s'est pas passé comme d'habitude.
   Je n'avais pas dormi de la nuit ; j'avais tout le temps pensé au fantôme et à son sourire qui, de minute en minute, me semblait plus malicieux, quand elle avait coupé le fil.
   J'ai observé ma mère qui entrait dans la chambre enveloppée dans son peignoir et les cheveux encore décoiffés par le sommeil. Elle s'est penchée sur le lit de Pedro, mon frère, et lui a touché l'épaule pour le réveiller.
   Il ne s'est pas réveillé.
   Je me suis levé et me suis approché. Mon frère avait la fièvre et avait perdu connaissance.
   Ma mère a pris l'enfant dans ses bras, est sortie en courant, a appelé mon père en criant qu'il devait se dépêcher de s'habiller pour emmener le petit à l'hôpital.
   Quand ils sont partis, la maison est restée aussi silencieuse que si nous dormions encore. Ma sœur était allée avec mes parents. Ma mère n'avait rien dit, mais je suis sûr qu'elle ne voulait pas laisser Maria avec moi. Je crois qu'elle ne me faisait pas confiance.
   Avant de partir à l'hôpital, tout ce que ma mère m'avait dit, c'était de ne pas bouger de là jusqu'à ce qu'ils appellent pour me faire savoir comment allait mon frère.
   Et c'est ce que j'ai fait.

   Des heures durant, je suis resté assis au bord du lit de Pedro. Le seul bruit que l'on entendait, c'était le clic-clac des aiguilles qui s'entrechoquaient tandis que le fantôme ajoutait un rang au cache-nez, avec un fil en moins.
   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   Avec un fil en moins.
   L'ombre commençait à envahir la pièce. La nuit tombait, et personne ne m'appelait pour me dire ce qui se passait.
   Je me suis levé du bord du lit pour aller à la cuisine manger quelque chose. J'ai appelé le portable de ma mère, et celui-ci a sonné dans le salon. J'ai essayé celui de mon père, mais il était éteint. Ils devaient être encore aux Urgences.
   J'ai marché en long et en large dans la maison sans trop savoir que faire. L'une des possibilités était d'aller vers l'hôpital, mais, connaissant la chance qui me caractérise, mes parents seraient de retour le temps que j'arrive là-bas.
   Ma pauvre chatte me suivait. Elle miaulait doucement, essayant d'appeler mon attention pour que je lui donne à manger. Je suis revenu à la cuisine et j'ai ouvert une de ses boîtes.
   Dans le salon, le clic-clac des aiguilles résonnait sans interruption. L'obscurité ne semblait pas gêner la vieille dame. J'étais si habitué au bruit des aiguilles qui s'entrechoquaient que je ne pouvais plus dormir si je ne les entendais pas.
   Je suis allé vers le salon et me suis arrêté à la porte. La vieille dame était penchée sur son travail mais n'a pas levé les yeux de ses aiguilles. À peine si la lueur des réverbères entrait par la fenêtre ; à mon avis, elle ne voyait pas bien ce qu'elle faisait. Mais ça n'avait pas d'importance. Elle ne s'était jamais arrêtée jusqu'au jour d'avant. Ça valait mieux. Mon frère était malade, ce qui n'était sans doute pas un hasard.
   Il n'y a pas de hasard. Enfin, c'est ce qu'on dit, bien entendu.
   Je l'ai regardée tricoter pendant un moment. La lumière jaunâtre de la rue ne suffisait pas pour éclairer son travail et, chaque fois, elle penchait davantage la tête pour voir ce qu'elle faisait.
   Je me suis approché d'elle tout en ayant peur qu'elle interrompe son tricot et qu'elle me regarde. Ou, pire, qu'elle s'arrête de tricoter pour couper un autre fil.
   Mais elle a continué à actionner les aiguilles dont le clic-clac avait quelque chose de fascinant. Luna a miaulé depuis la porte du salon. Apparemment, elle voulait m'avertir, me faire revenir sur mes pas et m'éloigner de cette chose qui était assise dans le fauteuil.
   Je n'en ai pas tenu compte. Je devais agir.

   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   J'ai regardé autour de moi. Puisque personne n'utilisait le fauteuil — qui allait s'y asseoir alors que le fantôme s'y trouvait à se balancer et à tricoter ? — il n'y avait pas de lumière à proximité.
   Je suis allé chercher le lampadaire, celui dont ma mère se sert pour lire. Il était assez lourd, et j'ai pratiquement dû le traîner à travers tout le salon en laissant des marques dans le lino. Ma mère ne serait pas contente quand elle s'en apercevrait. Elle mettait une certaine fierté à avoir un sol impeccable.
   Enfin je suis arrivé près du fantôme et j'ai placé le lampadaire à côté de son fauteuil. La vieille dame n'a pas levé les yeux sur moi. Elle a arrêté les aiguilles quelques secondes, mais elle a vite repris son travail.
   J'ai eu plus de mal pour trouver une prise où brancher la lampe. Jamais je n'avais eu à chercher une prise de courant dans la maison, en dehors de la chambre que j'occupais avec mon frère.
   Je n'en ai trouvé qu'une, celle où étaient connectés la télévision, le magnétoscope et le lecteur de DVD. Mais il restait une place libre sur la prise multiple. C'est là que j'ai branché le lampadaire.
   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   J'ai allumé la petite lampe, beaucoup plus agréable que l'halogène principal, car elle donne un éclairage diffus.
   Le fantôme a arrêté ses aiguilles et a levé les yeux du cache-nez. Il m'a regardé de ses yeux ronds et sombres. Sa bouche, à laquelle les lèvres minces, droites, donnaient toujours une expression sévère, s'est détendue jusqu'à esquisser ce qu'on pouvait prendre, avec beaucoup de bonne volonté, pour un sourire.
   Machinalement, je lui ai rendu son sourire.
   La vieille dame a repris le fil qu'elle avait coupé la veille et l'a réinséré dans le cache-nez, sans même regarder ce qu'elle faisait.
   Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   La sonnerie du téléphone m'a fait sursauter et lâcher une exclamation qui aurait scandalisé ma mère, si elle avait été là.
   Et j'ai décroché.

   Il y a un fantôme à la maison. Ce n'est pas comme ceux du cinéma qui font peur. Il s'agit d'une vieille dame aux cheveux teints gris bleuté et aux yeux noirs cernés de rides.
   Elle est toujours assise sur le fauteuil à bascule qui se trouve dans le coin du salon, celui qui est près de la fenêtre et du radiateur. Elle se balance d'avant en arrière, doucement, sans faire de bruit.
   Toute la journée, elle la passe à tricoter. Ce qu'elle tricote, ça doit être un cache-nez, parce que c'est plus long que large.
  
Clic-clac, clic-clac, un nouveau rang commence.
   Dans son giron, contre les pelotes de laines de différentes couleurs, il y a des ciseaux.
   Elle ne me regarde pas, mais, à coup sûr, elle sait que je suis là.


FIN

© Adelaida Saucedo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : El Fantasma. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

Nouvelles

12/05/06