Giorgio Sangiorgi
écrivain et traducteur, né en 1957, habite Bologne.
Il est l’auteur d’une thèse sur les arts graphiques et la BD : 
I disegni che vivono – Les dessins qui vivent – et de L’Antologia Patafisica, version BD des œuvres d’Alfred Jarry. Il collabore à la revue FUTURO EUROPA où il publie nouvelles, romans de SF et articles sur la BD fantastique.
Le présent texte fait partie d’une série de quatre nouvelles qui sont consacrées aux aventures du même personnage et dont l’action se déroule à Paris.


A VOIR

Giorgio Sangiorgi dirige également la revue de littérature fantastique Short Stories et les éditions Scudo avec Luca Oleastri.
 





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Dans le Paris de 2015, la lumière du matin ne cessait de gagner en netteté. Grâce à la généralisation des véhicules à batteries solaires et aux règlements draconiens du Conseil Mondial pour l’Environnement, toute la pollution accumulée le siècle précédent disparaissait.
   Il n’avait pas été possible de sauver la vieille Tour Eiffel, dont les structures désormais irrécupérables menaçaient de céder, mais les Français, célèbres pour leur orgueil national, n’avaient pas perdu courage et construisaient déjà Eiffel Deux.
   Dave Ters se frayait un chemin au milieu des hommes et des femmes de couleur, le long du boulevard Saint-Germain. La population se composait désormais en quasi totalité d’Africains, et les indigènes se repliaient de plus en plus vers les villes satellites.
   Comme chaque matin, Ters entra dans le vieil immeuble de La Recherche, et, passant devant son bureau, il entendit Lin, la secrétaire, répondre au téléphone :
   « Je regrette, Monsieur, nous n’assurons pas de services d’investigation. Nous sommes simplement une agence de chercheurs associés… »
   C’était toujours la même histoire : le public continuait à tout mélanger.
   Enfin arrivé, Dave, les pieds sur le bureau, sursauta quand il vit entrer à l’improviste un collègue en bras de chemise, la cravate desserrée. Pour se relaxer, il s’appuya contre une carte de la France où la capitale, devenue une sorte de créature monstrueuse, s’étendait sur près de la moitié du pays.
Trouver quelqu’un dans cette mégalopole était alors devenu quasi impossible pour un citoyen ordinaire. C’est pour cela qu’on s’adressait à des chercheurs professionnels comme Dave Ters.
   Le collègue qui avait fait irruption délivra son redoutable message :
   « Dave… la comtesse Nambombo demande si tu lui as trouvé le plombier ; elle avait l’air nerveuse. »
   « Euh… non », grommela-t-il, d’un air contrit.

   Pendant ce temps, à l’extérieur de l’immeuble, deux figures suspectes, un blanc et un homme de couleur, s’approchaient de l’entrée. Le bureau de Ters se trouvait au cinquième étage, et les deux prirent l’ascenseur.
   L’interphone sonna sur le bureau de Dave, bzbzbz… et dans le haut parleur se fit entendre une voix flûtée :
   « Chéri, il y a deux types qui te demandent… »
   «F… les entrer », répondit Dave qui suçait un bonbon à la menthe.
   Les deux entrèrent, apparemment intimidés, pendant que Dave enfilait sa veste.
   Le premier avait l’air d’un bureaucrate ; on remarquait ses petits yeux froids qui dardaient sous un mauvais galurin, au-dessus d’un nez aquilin, effilé. L’autre était un Egyptien corpulent à la mine indéchiffrable.
   « Monsieur Ters, je m’appelle Leroux, fit le premier, et voici mon collaborateur Amr Ayyubbidi. »
   « En… enchanté », balbutia Dave de plus en plus interloqué.
   Les deux énergumènes s’assirent devant son bureau, mais Dave était distrait par quelque chose qui se passait de l’autre côté de la fenêtre.
   Intrigué, il s’était aperçu qu’un type s’extrayait d’une lucarne de l’immeuble d’en face et s’aventurait sur une corniche. Leroux, qui suivait le regard de Dave, se tourna un instant, mais ne parut pas s’intéresser plus longtemps. Au contraire, il poursuivit sa démarche :
   « Il faut préciser tout de suite que nous appartenons tous deux à l’OPS. »
   « Hop ? » demanda Dave, incertain.
   « OPS, Office de Prévention des Suicides. »
   Tandis que l’Egyptien se martyrisait au moyen d’un cure-dents, Leroux continuait sa présentation, sans que Dave lui prête beaucoup d’attention. En effet, l’homme sur la corniche de l’immeuble d’en face fixait le vide, alors qu’une dame et d’autres personnes tentaient de le convaincre de ne pas se suicider.
   « Comme vous le savez sans doute, fit Leroux, notre société de bien-être a multiplié les problèmes existentiels de la population. L’augmentation du nombre des suicides est socialement préoccupante, surtout parmi les sujets de race blanche. C’est pour ça qu’on a créé l’OPS. »
   Et il jeta un regard en biais sur son compagnon comme pour faire comprendre qu’il avait dû l’amener avec lui, bien contre sa volonté.
   « La société ne peut se permettre de perdre de précieux contribuables », dit Dave d’un ton solennel qui cachait mal l’ironie.
   L’autre, sans montrer s’il avait perçu la raillerie, approuva :
   « Vous avez beaucoup d’intuition. »
   Tandis qu’ils conversaient sur ce ton aimable, le candidat au suicide avait logiquement donné suite à son projet et s’était jeté de la corniche. Ters, qui se soulevait légèrement de son siège, voyait les visages horrifiés des parents du malheureux, et, en contrepoint, la foule indifférente qui continuait à s‘écouler dans la rue au-dessous.
   Leroux poursuivait, accélérant le débit : « Quand il y a de bonnes raisons de soupçonner l’éventualité d’un suicide, nous intervenons ; et, croyez-moi… nous disposons de toutes les structures et de tout le matériel nécessaire pour faire face à toutes les situations possibles. »
   « Je suppose… » dit Dave, pratiquement paralysé par la scène à laquelle il assistait. À chaque mètre parcouru par le suicidé, Dave perdait un peu plus confiance dans les propos de Leroux.
   Mais le bureaucrate n’avait pas tardé à se lever et il suivait lui aussi la chute du malheureux, l’oreille collée à un radio-téléphone.
   Ce qui suivit fut inattendu, même pour Dave qui croyait en avoir vu de toutes les couleurs.
   D’une des fenêtres situées plus bas avait surgi un grand filet, pareil à un gigantesque filet à papillons, qui arrêta la chute fatale.
   L’homme se tortillait à l’intérieur pour manifester sa fureur, mais en vain. Très vite, il disparut à l’intérieur de l’immeuble.
   « Comme vous le voyez, nous sommes plutôt efficaces », souligna Leroux, avec toute la suffisance dont il était capable.
   Dave approuva d’un soupir. Il avait eu trop d’émotions ce matin-là et il lui fallait maintenant entendre la proposition de ces deux énergumènes. Et, quelle qu’elle soit, elle ne lui plairait pas. Ils se rassirent, tandis qu’Amr farfouillait dans un sachet de chips.
   Le radio-téléphone sonna, puis produisit un filet de voix :
   « Tout est en ordre, chef ! On l’a attrapé… »
   « Bien, les enfants, emmenez-le à la centrale », répondit Leroux, puis il posa l’appareil et reprit son discours : « Nous sommes très forts, comme vous le voyez, mais il y a une question pour laquelle nous avons besoin de votre aide. »
   « Je ne vois pas comment… » tenta d’objecter Dave, encore rétif, mais, soudain, l’Egyptien, après avoir levé la tête du sachet de chips, retrouva l’usage de la parole :
   « … faut que vous nous trouviez un type. »
   « Ah… »
   La lèvre de Leroux tremblait de colère, il n’aimait pas être interrompu dans ses préambules alambiqués :
   « Cette fois nous avons besoin d’un professionnel, notre salaire de modestes fonctionnaires n’y suffirait pas, car il s’agit de trouver un asocial, un délinquant récidiviste. »
   « Mais n’est-ce pas le travail de la police judiciaire ? »
   « D’habitude, oui. Si cet individu enfreint la loi, l’affaire ne nous regarde pas. Mais si nous avons de bonnes raisons de penser qu’il veut se suicider, l’O.P.S. doit intervenir. Et avant que la police ne le coince pour le livrer à la justice, il faut que les domaines de compétence soient clairement définis… Autrefois c’étaient eux qui s’occupaient de tout, et aujourd’hui ils se gardent bien de mettre le nez dans toutes nos affaires. »
   Dave se leva d’un coup, s’appuyant des poings sur son bureau, et se pencha vers ses interlocuteurs ; il était en proie à l’un de ces accès de colère qui lui avaient causé tant d’inimitiés un peu partout.
   L’Egyptien, surpris, eut un accès de toux, à croire que quelque chose était passé de travers, ce qui, après tout, semblait plausible.
   Leroux, comme s’il en avait l’habitude, se mit carrément à lui taper sur la nuque pour l’aider à surmonter la crise.
   « Pourquoi moi ? demanda Dave. Je ne suis pas détective… vous l’avez bien compris, j’espère. »
   « Je dois reconnaître qu’actuellement les meilleurs enquêteurs sont occupés… et, à vrai dire, même les plus mauvais. Par ailleurs, vous passez pour l’un des plus compétents dans votre domaine. Vous le débusquez, nous nous chargeons du reste. »

   Le soir qui tombait sur Paris lui fit froid au cœur et jusque dans les os. Il était assis dans sa voiture stationnée au fond d’une ruelle sombre, encombrée d’immondices. Il consultait des cartes à l’aide d’une torche électrique.
   Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté, pensait-il, il y a trop de risques dans cette affaire. Apparemment, plus que je n’en ai courus dans toute ma carrière. Mais, tout de même, le pire des risques, c’est celui que je courais avec Sheila ; si je l’avais épousée, je crois que je serais devenu cinglé. Mais quelle pépée !...
   La main de Dave se crispa sur les feuillets entre lesquels brillait une fiche contenant l’hologramme d’un homme longiligne, au crâne dégarni, à la moustache impressionnante. Sur la fiche on pouvait lire :
   Bernard Szabo
   D’origine hongroise, né à Aix-en-Provence. SUJET DANGEREUX. Connu d’INTERPOL pour ses nombreuses activités criminelles et terroristes. Est soupçonné d’avoir participé à l’assassinat du général Tanzi, chef des Services Secrets italiens. Pourrait être l’inspirateur du réseau d’espionnage paramilitaire DASKA et l’organisateur d’une tentative de déstabilisation de la holding de San Marino.
   A longtemps milité dans les organisations mafieuses françaises, comme tueur professionnel. En 1998, a participé au déroutement sur Las Vegas d’un Boeing 999 des lignes aériennes cubaines.
· Taille 1,80
· Poids 85
· Cheveux noirs, yeux foncés
· Signes particuliers : a perdu une main dans un échange de coups de feu avec la police. Cette main a été remplacée par un modèle bionique.

   La voiture de Dave roulait en direction d’un boulevard éclairé par des lampadaires halogènes, au-dessus, un bizarre hélico de la police venait de la direction opposée ; peut-être cherchaient-ils le même homme.
   Suivons d’abord la procédure standard, pensa-t-il, puis il dit d’une voix claire, haut perchée :
   « Ordinateur, établir les liens de parenté du sujet recherché. Signaler les priorités numéro un. »
   Pendant un moment il ne se passa rien, puis, tandis que Dave poursuivait sa route, sur la machine apparemment déconnectée s’allumèrent des témoins rouges et verts, et d’un haut parleur sortit une voix de synthèse qui n’était pas déplaisante :
   « Bernadette Leclerc Szabo. Mère du sujet, vit dans un hospice de vieillards dans le troisième arrondissement de New Paris. Je transmets les coordonnées au servopilote. »
   Il sentit le volant lui échapper des mains et comprit que l’ordinateur avait pris le contrôle. Plus tard, dans une banlieue de la deuxième couronne, Dave referma la portière devant un édifice restructuré – en partie seulement.
   J’y suis. Peut-être que je parviendrai à apprendre quelque chose de la vieille. Il se pourrait que le malfrat en pleine crise de conscience, vienne, à un moment ou a un autre, s’épancher auprès de sa maternelle…
   Tout en se livrant à ces spéculations, il prit un air résolu et s’offrit le énième bonbon à la menthe.
   Je sais que c’est une idée stupide, mais ça fait des années que je vois ce genre de conneries. Et si la vie m’a plutôt fait faux bond, elle s’est révélée encore beaucoup plus fantastique et mélodramatique que prévu.
   Il s’approcha lentement de l’établissement vétuste qui s’intitulait maintenant LA MAISON DES SAGES.
   Il avait presque atteint l’entrée principale quand il vit arriver vers lui un prêtre, grand et maigre, qui portait une petite moustache à la Clark Gable.
   « Excusez-moi, vous savez peut-être s’ils reçoivent à cette heure ? », fit Dave d’un air candide.
   Le prêtre tendit le bras vers les lointains et répondit : « Je ne crois pas, mais vous pouvez demander au veilleur de nuit, là-bas, à l’entrée de service. »
   L’ecclésiastique portait des gants, mais Dave s’aperçut que l’articulation de la main droite trahissait, au niveau du poignet, sa nature bionique.
   Dans sa surprise, le cri lui échappa : « Szabo ! »
   Le Hongrois, faisant preuve d’une force insoupçonnée, l’attrapa par le col de sa veste et le projeta loin de lui.
   « Un espion ! »
   Dave, tombé par terre, sorti son colt laser de son imper-méable. Mais Szabo, furieux, avait tiré sa main bionique vers le ciel. D’une secousse, la prothèse avait fusé au bout d’un fil mince et résistant (sans doute une fibre optique super-extensible) qui partait du poignet.
   La main bionique s’accrocha à une corniche, là-haut, dans l’obscurité, et aussitôt le fil se mit à raccourcir, à mesure que le malfrat escaladait le mur à la façon d’un énorme insecte.
   Pendant ce temps, Dave Ters le visait et tentait de le maintenir dans sa ligne de tir :
   « Descend, Szabo, je ne te ferai pas de mal. »
   « Va-t-en au diable, l’ami ! Qui est-ce qui te paie ? INTERPOL, ou notre bien aimée Préfecture de police ? »
   Szabo avait atteint le toit. Sa main, qui avait repris sa position naturelle, serrait maintenant une sorte de mitraillette.
   Bientôt, les balles sifflèrent tout près de la voiture de Ters, soulevant des giclées de poussière, cependant que le « chercheur » s’abritait de l’autre côté de la voiture, contre le pare-choc arrière.
   « Dis à tes amis que je me suis retiré des affaires », cria l’homme qui se sentait traqué.
   Dave allait essayer de le convaincre ; peut-être en distrayant le malfrat pourrait-il trouver une position plus confortable :
   « C’est précisément pour ça que tu intéresses mes amis, les crises de conscience sont toujours dangereuses pour l’équilibre psychique, et je travaille pour les types de l’OPS. Ils veulent t’aider, je crois. »
   À ces mots, Szabo fut pris d’une crise de rage. Il commença à mitrailler tous azimuts, si bien que Dave dut se réfugier sous l’auto.
   « L’OPS ! Les salauds ! Plutôt crever… » hurla-t-il.
   Tout juste ! pensa Ters, il n’y a sûrement rien de mieux que le sifflement des pruneaux pour faire passer les angoisses existentielles.
   Pour tenter de voir quelque chose, il prit le risque de se glisser sous le pare-choc arrière.
   Trêve de rigolade, un coup suffirait à faire sauter la bagnole.
   Jouant l’intuition, Ters sortit à découvert et, debout au milieu des rafales, exhiba son colt laser. D’un coup précis, un de ceux qui stupéfiaient ses amis du club de tir, il fit fondre la mitraillette dans les mains de Szabo.
   Poussant un juron, le Hongrois disparut un bon moment sur le toit de l’immeuble, puis le bruit caractéristique d’une turbine et la silhouette noire d’un hélicoptère firent comprendre à Dave qu’il avait perdu la partie.
   D’en haut lui vint un avertissement alors que l’hélico tournait au-dessus de sa tête :
   — Fous-moi la paix, détective. Dans le fond, tu es un brave type… Et dis à tes copains de ne pas se mêler de mes affaires. »

   Quelques heures plus tard, Dave Ters avait pris place sur un fauteuil d’osier, à côté d’une vieille dame dans un fauteuil roulant. Il se penchait vers elle comme pour lui arracher un secret.
   « …Tous les mêmes… Vous autres journalistes, vous ne savez pas quoi inventer pour salir mon pauvre Bernard. », marmonnait Bernadette Szabo.
   « Parlez-moi de la jeunesse de votre fils. »
   « Jamais, je vous dis : jamais il n’a été violent. Il s’intéressait à l’art, à la peinture… à la peinture moderne, vous voyez. »

   Le lendemain matin, quand Dave se réveilla, il lui semblait encore entendre rabâcher la vieille blablala.
   Mais c’était son vidéotéléphone qui, à peine activé, présenta le visage de Szabo.
   « Je t’ai dans le collimateur, Ters. Je te le répète une fois de plus, fiche-moi la paix ! »
   « Szabo, pourquoi as-tu si peur de l’OPS ? Et pourquoi ne m’as-tu pas tué hier soir ? Tu aurais pu… »
   L’image permettait de voir que le Hongrois était tapi sur le quai de la Seine. Depuis la question de Dave, son expression avait beaucoup changé :
   « As-tu fait un tour à leur quartier général ? Vas-y, tu apprendras quelque chose. Pour ce qui est de ta misérable existence, tu pourras la continuer si tu ne te mêles plus de mes affaires. »
   La communication s’interrompit brusquement, et l’écran se reconnecta immédiatement à l’ordinateur-maison.
   « Ordinateur, d’où venait l’appel ? »
   « Secteur central du Old Paris. » répondit la machine qui fit apparaître la carte où une zone était cerclée de rouge. Une donnée qui avait été mise en mémoire mais qui, pour le moment, ne servait à rien.

   Peu après, Dave Ters se dirigea nonchalamment vers le siège de l’OPS, bâtiment qui tenait à la fois de la clinique et du pénitencier. Il entra dans le hall par une épaisse porte vitrée et sentit la caresse des capteurs qui exploraient toutes ses parties intimes.
   À peine à l’intérieur, il aperçut un homme bien habillé mais au visage affublé d’un sourire peu naturel et aux yeux éteints. Il allait entre deux flics-infirmiers, et une accorte secrétaire lui donnait la main.
   « Félicitations ! lui disait-elle. Maintenant, vous êtes prêt à jouer de nouveau un rôle utile au sein de la société. »
   « Euh ! Vraiment ? fit l’homme, comme hébété.
   « On peut en faire le pari ! Maintenant vous êtes en pleine forme, un autre homme. Vous ne voyez pas comme vous avez de belles couleurs ? Et le vêtement… ? Je dois dire que vous êtes d’une élégance ! »
   Dave s’approcha d’une sorte d’huissier pour se renseigner. Pendant ce temps, l’homme, d’un pas incertain, allait atteindre la porte, toujours flanqué des deux employés.
   « Je peux sortir ? Vous dites que je peux ? », demandait-il comme s’il ne parvenait pas à y croire.
   Un peu perturbé par cette scène aux connotations dramatiques, Dave demanda à l’huissier :
   « Monsieur Leroux, s’il vous plaît. »
   « Quatrième étage. Affaires extérieures. »
   Les propos de Szabo avaient piqué la curiosité de Dave. La visite à Leroux était un prétexte. Il voulait s’informer. Il entra dans l’ascenseur et pressa le bouton du troisième étage. L’appareil s’arrêta, s’ouvrit sur un corridor désert aux nombreuses portes fermées, anonymes.
   Se donnant l’air de chercher quelqu’un, Dave se plaça devant une des portes et vit un énergumène en manches de chemise qui criait de toutes ses forces dans l’oreille d’un pauvre diable attaché sur un lit de contention.
   « Répète après moi : la vie est belle ! »
   « La… vie… est …belle…euh… » fit l’homme attaché.
   « La vie EST belle ! »
   « La vie est belle…euh…euh… »
   Déconcerté, Dave s’excusa auprès du persécuteur et referma la porte.
   Puis il prit un escalier à vis sur le côté de la cage d’ascenseur et rencontra deux médecins qui descendaient, leur stéthoscope digital au cou.
   De plus en plus méfiant, il écouta leurs propos :
   « … je dois dire qu’on obtient d’excellents résultats avec l’Ipnosaril, même si les contre-indications… »
   « Je m’en rends compte, mais ce qu’ils attendent de nous, cher ami, c’est des résultats. Tu as lu le rapport Wayne ? On dirait que la lobotomie revient à la mode aux U.S.A. »
   « Ah oui ? Ça ne serait pas la première fois. »
   Sans savoir s’il fallait pousser un soupir de soulagement ou s’inquiéter davantage, il parvint au bureau de Leroux. Celui-ci parlait à l’Egyptien. Dave était trop troublé pour faire preuve de retenue.
   Son caractère prenant le dessus, il surprit les deux hommes en les apostrophant :
   « Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? Vous employez des méthodes illicites, vous le saviez ? »
   « Ne faites pas l’enfant, Ters, et asseyez-vous ! »
   Le ton de Leroux était assez menaçant pour inciter Dave à obéir. Puis il se rendit compte d’une chose : il utilise avec moi des techniques d’analyse transactionnelle ; une com-munication adulte-enfant assortie de propos paradoxaux. Il me demande d’assumer un comportement responsable, mais il veut obtenir exactement le contraire.
   Il n’eut pas le loisir de poursuivre sa réflexion, car Amr Ayubbibi le menaçait déjà d’un bâton orné d’incrustations.
   « Il m’a l’air un tantinet dépressif, chef, est-ce qu’il n’aurait pas besoin d’une semaine de réhabilitation ?
   « Je me sens… je me sens très bien. Simplement, je ne veux pas avoir des ennuis à cause de vous », dit Dave, devenu soudain plus prudent. Probablement, il était déjà dans les ennuis jusqu’au cou. Comment en sortir ?
   Amr s’écarta sournoisement et Leroux fit d’un ton mielleux :
   « Ne vous inquiétez pas, monsieur Ters. Nous jouissons du soutien total des autorités Vous devez comprendre, cher ami, qu’ici nous menons une guerre. Si nous la perdons, tout ce que nous entendons aujourd’hui par Civilisation risque de succomber sous ses propres pesanteurs. »
   Mieux vaut s’éclipser, pensa Dave et, prenant une mine désinvolte, il manœuvra pour se rapprocher de la porte. Mais Leroux l’arrêta :
   « N’étiez-vous pas venu me dire quelque chose ? »
   « Hum… oui. Je crois avoir trouvé votre homme. Mais le poisson est trop gros pour moi. Quand je l’aurai ferré, il faudra que vous vous en occupiez tous seuls. »
   Leroux, donnant l’impression qu’il avait compris, remit à Dave une boîte noire munie d’un bouton rouge luminescent.
   « C’était prévu dans nos accords. Mais vous avez bien fait de venir. Prenez ça… Dès que vous serez près de la cachette de Szabo, pressez ce bouton, et nous accourons. »
   Cet après-midi-là, on vit Dave Ters filer au milieu du trafic, entre véhicules à énergie solaire ou éolienne. Les conducteurs écolos le regardaient de travers quand il dégazait des résidus de carburant à l’alcool au voisinage des feux rouges.

   Vers le soir, il atteignit le secteur central. À distance, il aperçut le Centre Pompidou rongé par la rouille. Sur sa moto, un punko-nihiliste, furibard, poursuivait un clochard en le menaçant d’un cimeterre.
   Aux alentours, tout était déglingué. Le quartier Beaubourg, depuis longtemps, n’était plus habité.
   Dave, écartant le bric-à-brac, pénétra dans l’ancien centre culturel.
   Je sais que tu es là, Szabo ! se dit-il, en se déplaçant avec prudence.
   Toujours circonspect, il monta un escalator hors d’usage depuis des années. Il traversa un espace qui maintenant était vide, et, soudain, perçut du bruit. Ça ne pouvait être que Szabo. En effet, le Hongrois se trouvait dans une salle au-dessous. Et Dave pouvait l’apercevoir à travers un trou dans le sol.
   Le gaillard fricassait quelque chose dans une petite poêle, sur un fourneau à gaz, tout en contemplant une copie du Guernica de Picasso. Les trous laissés par les projectiles dans la toile témoignaient des heures mouvementées vécues par ces lieux.
   Dave, le pistolet braqué, se laissa tomber du plafond derrière Szabo. Après avoir pris le temps de se retourner, l’autre, insouciant, sourit :
   « Salut, Dave, je ne t’attendais pas si tôt. Tu as fait la balade que je t’ai conseillée ? »
   Pour éviter les équivoques, Dave tenait toujours sous son contrôle l’autre qui, d’ailleurs, se contentait de touiller son potage.
   « J’y suis allé, et je n’ai pas trouvé ça drôle du tout. Mais ce que je ne vois pas bien, pour le moment, c’est ce qu’ils nous veulent… »
   « Ce qu’ils ont toujours voulu : un monstre à présenter pour justifier leur Etat policier. Un monstre d'entre les monstres, dans un monde de dingues qui a besoin de tout surveiller pour que la folie ne prenne pas le dessus. Mais ils sont les premiers dingues d’entre les dingues, et maintenant que j’en ai marre de massacrer les gens pour leur faire plaisir, ils veulent se débarrasser de moi à la faveur d’une compétition : à qui arrivera le premier… Mais, vraiment, Dave, tu ne l’as pas compris, que l’OPS n’est qu’un instrument de propagande ? »
   Dave était tapi devant, Zsabo, le pistolet toujours pointé, et il humait l’odeur de la soupe. À dire vrai, il n’avait ni déjeuné ni dîné… ni dîné, ni déjeuné… depuis un bout de temps.
   « Ils me réfrigéreront la cervelle, poursuivit le Hongrois, et ils me rempliront les veines d’un nouveau sérum d’obéissance. Ensuite, ils me feront faire le guignol à la télévision quelque temps. Avant de me faire subir quelque accident imprévu, désagréable et définitif. Mais tu ne vas pas me livrer à eux, hein ? »
   Leurs visages étaient très proches maintenant. Pour chacun d’eux, il devenait vital de comprendre exactement à qui il avait affaire.
   « J’y pense, fit Dave, avec un éclat malicieux dans le regard. Mais je n’aime pas l’idée de jouer un rôle dans leur cinéma… »
   Il sortit de sa poche la boîte noire. « Bon, l’ami, tu m’as convaincu. Tu es trop malin pour moi. Ils m’avaient donné ce truc-là pour t'appeler, si je te trouvais. Mais maintenant, ça ne me sert plus ; je te la donne. »
   Szabo, terrorisé, observa l’objet : « Merde… »
   Comme un félin, il bondit jusqu’à la fenêtre pour observer entre les fentes des planches qui l’obscurcissaient. Dave le regardait sans comprendre toute cette agitation, mais l’explication ne tarda pas à venir d’un Szabo qui s’était raidi tout d’un coup.
   « Crétin ! C’est sûrement un émetteur à ondes continues. Le bouton n’est là que pour la frime. Ces vermines ne te font pas plus confiance, et maintenant ils nous ont repérés. C’est une question de minutes… »
   « Alors filons », grinça Dave, et il n’avait pas besoin de le dire, car les deux gaillards s’étaient déjà précipités sur ce qui restait de l’escalier extérieur.
   Au moment même où ils allaient gagner le toit, ils furent rattrapés par une patrouille constituée de Leroux, Amr et deux flics de couleur.
   Les deux policiers les suivirent sur l’escalier.
   Aussitôt arrivés en haut, Dave et Szabo se séparèrent en courant sur la terrasse, chacun d’eux ayant un poursuivant à ses trousses. Szabo s’arrêta pile et refroidit son homme en lui logeant une balle dans la tête.
   De son côté, Dave courait en zigzag pour échapper à son poursuivant. Soudain il entendit un craquement, et le policier restant tomba dans un trou en hurlant. À cet endroit, le toit avait cédé sous le poids de la course poursuite.
   Dave se pencha sur la crevasse imprévue et vit le corps du flic qui s’était écrasé sur le sol de l’étage inférieur. Près du cadavre, Leroux persifla : « Connard ! »
   « Fous-le camp, détective à la manque, cette affaire ne te regarde pas », dit Szabo qui s’était approché de Dave dans l’obscurité.
   Il n’eut pas à dire autre chose, car de nulle part avait surgi l’Egyptien, fonçant tel une locomotive, si bien que Dave allait succomber sous le poids d’Amr. Szabo sortit sa main bionique, mais, cette fois, c’était une arme à feu qui se dissimulait à l’intérieur.
   Un coup sec fit s’écrouler la brute.
   Les deux hommes se regardèrent, le souffle coupé, mais de l’ombre sortait cette fois Leroux qui immobilisa le poignet meurtrier de Szabo et lui pressa un pistolet sur la tempe en criant :
   « Salopard ! Nous ne faisons que notre devoir, et c’est d’empêcher le suicide, même d’une ordure comme toi ! »
   « Foutaises ! Foutaises ! Foutaises ! protesta Szabo dont les yeux sortaient des orbites.
   Mais Leroux se révélait plus fort qu’on n’aurait pu le croire à première vue.
   « Quoi qu’il en soit, tu seras à moi. Nous t’administrerons le traitement intégral, et tu deviendras un citoyen comme il faut. »
   À ces mots, Dave vit les yeux du Hongrois jeter des éclairs dans l’obscurité. Traînant Leroux derrière lui, Szabo se dirigea vers le parapet. L’autre ne lâchait pas, il devait penser désespérément à la promotion que lui vaudrait cette capture.
   « À moi… tu es à moi ! » gueulait Leroux qui ne se rendait pas compte que Szabo le tirait derrière lui comme un pantin.
   « Ah oui ? Alors nous verrons qui est à qui ? » se révolta Szabo, qui se lança dans le vide.
   La tête entre les mains, Dave entendit un plongeon. Lentement, il fit face et observa longuement les deux petites silhouettes affalées sur l’asphalte. Puis il se détourna et descendit.

   À l’aube, Ters se trouvait au commissariat dont dépendait le secteur inhabité. Son interrogatoire venait de se terminer, et le commissaire était sur son fauteuil, fatigué lui aussi. Partout, des tasses sales et des cendriers pleins.
   Nombutu était un fonctionnaire de quatrième classe, très proche de la retraite. Dave s’était aperçu qu’il possédait une sagesse rappelant celle de ses propres grands-parents...
   « Oh ! Je suis persuadé que tu as aidé ce Szabo plus que tu ne veux bien le dire, mais je n’ai pas de preuves. C’est pourquoi tu peux partir, mais je te tiendrai à l’œil… »
   « Merci beaucoup pour votre confiance, chef, mais je n’ai fait que mon travail. J’ai trouvé celui que mon client cherchait. Tant pis pour eux s’ils n’étaient pas assez costauds pour lui… »
   Dave gagna la porte, assuré de s’en être tiré à bon compte.
   L’autre sourit et lui demanda :
   « Où vas-tu maintenant ? »
   « Préparer ma note de frais pour les types de l’OPS. »
   « Mais tous ces morts, ça ne te fait rien ? »
   Dave fixa le commissaire, tout en corrigeant le désordre de sa veste.
   « Peut-être, commissaire, mais qui peut dire ce qu’est la vie et ce qu’est la mort ? »

   Peu après, Ters marchait tranquillement sur le quai de la Seine et observait les livres dans les boîtes des bouquinistes. À l’arrière-plan, un vieux submersible ensablé était couché sur le flanc, laissant apparaître une ancienne blessure mangée par la rouille.
   L’aube se levait sur le vieux Paris, et Dave se souvint qu’il lui restait à trouver un plombier.



FIN


© Giorgio Sangiorgi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Un Aiuto non richiesto. Traduit de l’italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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16/07/06