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Aux éditions Les Moutons Electriques :
Manhattan Stories
298 p., 15€.


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Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

( Paul Verlaine )



   Ici, dans la Bulle, à force de tourner en rond, le temps s’agglutine. Au creux du bunker organique gigogne, il s’englue, mélasse, hélas ! Caramélise. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, à peine le désir de s’épancher. Mais je le sais, il continue de s’écouler, là-bas, à l’extérieur de la Bulle.
   Je sors parfois, d’une certaine manière. Dans la peau de l’ambassadeur. Je vais voir les filles. Les poupées de chair et de sang. Contempler leur corps que j’aimerais bien baiser pour de vrai, sans l’aide de l’ambassadeur, si seulement je n’étais pas le cinglé maboul mort de trouille.
   Dans la Bulle, au creux des rêves, j’ai toutes les filles que je veux. Les poupées de songe. Il suffit de les évoquer. Elles naissent de l’écume du désir. Elles sont le reflet des soupirs. Elles vivent à l’intérieur. Font corps avec l’âme. Elles n’inspirent aucune crainte.
   Dans la Bulle, le temps s’agglutine. Il n’engendre plus les démons. Presque plus.


°

   Le plaisir monte en toi, Peggy. Poupée de chair et de sang. Et tu appelles la débâcle qui s’annonce, te fera perdre la tête. Tes jambes repliées dans le dos de l’ambassadeur, tes talons qui appuient sur ses fesses donnent ton consentement. Ta chair connaît l’ultime secret.
   À force de spasmes, tu te hisses. Bientôt, plongeras dans l’abîme. Et tu jouiras. Corps perdu. Âme déliée.
   Tes yeux écarquillés sont comme des billes de porcelaine azurée. Dans le cercle de leur pupille dilatée se reflète le visage familier de l’ambassadeur. Je l’ignore, par habitude. Penché sur ton regard, je cherche la faille, le passage vers ton âme étrangère. Au cœur de l’être, une porte étroite. Une porte accessible depuis le monde du dehors, là où s’écoule le temps, où vivent les gens raisonnables.
   Tes ongles vernis d’or et de nacre griffent le dos de l’hôte provisoire. Attentif aux stimuli transmis par l’épiderme de l’ambassadeur, j’imprime à son bassin un mouvement contrôlé de va et vient. Là-bas, il s’active entre tes jambes. Ici, dans l’ambre liquide de la Bulle, le corps de Dan le cinglé demeure immobile. Le sperme a jailli depuis longtemps, éliminé sans délai par l’unité d’assainissement du chorion. Je sens le pénis, chose molle entre les jambes, misérable, tandis que celui de l’ambassadeur, toujours dur, va et vient au creux de ton ventre.
   Tu gémis à présent. Je peine à garder le contact avec ton regard.
   Les vagues préludant au plaisir se succèdent, plus amples à chaque nouvel assaut. Ton corps se cabre. Il résiste. Recule pour mieux sauter. Ta jouissance n’en sera que plus efficace. Et quand la digue cèdera, le flot de l’orgasme t’emportera.
   Une lueur de folie brille au creux de ton iris absent. Tu reconnais le parfum de l’abîme. Il parle de l’unique vérité. La coda rédemptrice ! Le naufrage des sens !
   Libère l’énergie vitale au cœur de la tempête bioélectrique ! Alléluia ! Livre-toi, pour le salut de ton âme ! Libère ton énergie vitale pour éviter qu’elle ne stagne, ne se transforme en angoisse, flaque de désir croupi. Que l’acmé de ton excitation sexuelle débouche sur une véritable explosion, dans laquelle tu te projetteras, corps et âme ! Car telle est la fonction de l’orgasme, une voie naturelle pour réguler l’énergie vitale.

°


   J’avais la trouille sans le savoir. Longtemps, j’ai contenu la peur, comme on retient l’urine ou les selles. Quand la digue a cédé, l’angoisse accumulée s’est déversée d’un coup. En un clin d’œil, les fragiles structures de l’esprit de Dan ont explosé. Le chaos a tout envahi. L’enfant a tant hurlé ce jour-là. Et les autres jours. Pauvre petite chose mise en pièce par la tempête des pires cauchemars. Naufrage sans témoin. Les cris véritables de l’autiste sont intérieurs, il n’existe pas d’oreille pour les saisir.
   Plus tard, j’ai été placé dans la Bulle. Les toubibs parlent couramment du chorion ; l’administration s’en tient à la dénomination officielle de Structure Placentaire Artificielle. SPA. Ah ! Ah ! Ah ! Pour plaisanter, je dis que je suis pensionnaire dans un refuge de la Société Protectrice des Animaux. Chien perdu sans collier. L’isolement thérapeutique vise à réduire les sources de l’angoisse. Quelle poisse l’angoisse !
   J’aime bien dire que je vis dans une larme. Le mot exprime mieux ce que je ressens. L’âme est un chagrin éternel. Souvent, je parle de Dan comme d’un insecte prisonnier d’une goutte d’ambre. Embaumé vivant. Les pensées sont très imagées. Je suis aussi une larve baignant dans le formol ou un oiseau mazouté par l’angoisse. À votre guise.


°


   L’isolement n’a pas aboli l’enfer et ses démons. Il a fait surgir des îlots de paradis au milieu d’un océan de ténèbres. Des terres peuplées de filles à la peau douce et chaude, aux parfums suaves, poupées de songe qui n’ont d’autres soucis que de combler les moindres désirs. Il existe aussi des havres où je rêve de liberté.
   Quand les alizés caressent l’âme meurtrie, je bois l’azur. Je deviens oiseau aux ailes de vent. Un oiseau de mer. Un goéland. Jonathan Livingstone Seagull. Albatros même ! Géant des mers, ses ailes puissantes pour brasser l’air pur, voler plus vite, encore plus haut, vers l’aveuglant soleil du monde. Icare victorieux. S’arracher au mazout, à la gravité. J’oublie le corps forteresse, cette putain de saloperie de corps si lourd. Car Dieu en a décidé autrement, il y a longtemps : « Tu seras poisson, Dan, larve des profondeurs, monstrueuse vermine d’abysses, ombre dans le pays d’angoisse. Tu respireras l’huile froide obscure infiniment visqueuse. »
   Priez pour Dan, pauvre pêcheur.
   Amen !


°


   Je suis oiseau, un peu, malgré tout. Comme le goéland argenté, je niche sur une falaise. Un à-pic surplombant la folie, l’océan obscure, le magma bouillonnant des cauchemars et des terreurs, d’où montent souvent des remugles et des bruits infernaux. Quand la tempête se lève, des démons ailés viennent. Les persécuteurs. Je sens leurs griffes qui labourent le dos, lacèrent l’âme. Ils hurlent des obscénités au creux des oreilles. Je plaque le corps contre la falaise et ferme les yeux pour ne plus les voir. Alors ils enculent le pauvre Dan en ricanant. Les doigts serrés pour ne pas lâcher prise, j’essaie de trouver refuge dans une des larmes qui coulent des yeux clos. Je sais qu’ils s’en iront, quand la tempête se calmera, quand le magma retombera.

°


   Je baigne dans l’angoisse, le pétrole de l’âme, l’huile froide obscure infiniment visqueuse. L’air que je respire. Je suis un oiseau mazouté. À travers la falaise translucide, j’observe les gens qui marchent dans la beauté du monde. Je les envie. Je veux les rejoindre, mettre à bas l’invisible muraille qui tient le monde à distance.


°


   MAMAN ! Pourquoi tu as abandonné Dan ? MAMAN !!! MAMAN !!! MAAAAAAAMAAAAAAAA !!!!!!! POURQUOI TU L’AS ABANDONNÉ ?


°


   Je revois un après-midi, lointain... la verrière, loin au-dessus de la tête, ventre de verre contre le ciel. Une flore exotique s’épanouit entre les tables tendues de nappes blanches. L’atmosphère est gorgée de conversations et de parfums de femmes. Maman porte une longue robe de gaze plissée, pourpre ; un châle bleu turquoise ceint sa taille. Dan s’est réfugié sous la table pour échapper aux regards inquisiteurs des gens raisonnables. Une rivière de billes roule au creux des mains. D’une main l’autre. Sablier de cristal sans cesse retourné par un Sisyphe crétin. De temps en temps, j’interromps la manœuvre pour balancer le corps d’avant en arrière. D’arrière en avant. Je suis calme.
   Pas pour longtemps. La bille aux incrustations sang et or s’est échappée. Aussitôt, l’angoisse se dilate. Le putain de dingue cinglé maboule se réveille. L’agitation le prend comme une envie de pisser. Je mords les doigts, les mains, les poignets. Je gémis. La bille sang et or rebondit sur le pavé. Chaque rebond claque comme un coup de feu. Chaque déflagration lacère les tympans. Le balancement du corps s’intensifie, jusqu’à le propulser soudain vers l’avant. Je suis à quatre pattes, sous la table.
   Je poursuis la bille, les yeux exorbités, la bouche béante. La nappe caresse le front, l’épaule heurte la cuisse de maman : je reviens au monde. Sous la verrière, la lumière a changé. L’angoisse gagne en densité, se change en panique.
   Les personnes raisonnables s’agitent. Des cris fusent : « Il neige ! Il neige ! » J’ignore tout de la neige. Relevant la tête, je découvre avec horreur les particules blanches qui s’amoncellent sur le ventre de verre.
   Les billes savaient !
   Les billes savent toujours tout !
   La bille sang et or voulait prévenir Dan.
   Une nappe grisâtre assombrit la verrière. Les flocons sont de grands sorciers qui dévorent la lumière. À cette pensée, je pousse un hurlement d’effroi. Je crois que les flocons sont des êtres vivants qui cherchent à ensevelir Dan. J’ai peur que la neige ne le dévore, lui aussi. Se forme alors autour un cercle de regards inquiets, comme des miroirs qui réfléchissent sa propre terreur. L’angoisse prise en boucle mène droit au Larsen psychologique. Un cri lugubre, déchirant, monte vers le dôme.
   Une main empoigne fermement la main, la tire en arrière. Douce. Impérieuse. Une main maternelle. Je résiste. La bille sang et or roule sur le sol. Loin du corps qui se débat : je veux la récupérer. Un second cercle se referme sur Dan, plus près. Ce sont les bras de maman. Nuée d’oiseaux de gaze diaphane. Dan s’abandonne. Vaincu. Son corps quitte le sol. Les oiseaux l’emportent.


°


   Écoutez-le ! personnes illustres qui peuplez le monde du dehors. Si vous pouviez le comprendre, si vous pouviez voir enfin la face cachée, enterrée vivante, de son être. Faites-lui une place parmi vous. Oubliez la peur ! A vot’ bon cœur ! Accueillez-le dans la beauté du monde dépourvu d’ombres. Pardonnez au misérable Dan. Je n’ai qu’un désir : quitter la forteresse vide, pesante. Etre raisonnable au milieu des gens raisonnables. J’attends le miracle de la délivrance.


°


   Je niche au cœur du chaos. La pensée est une explosion, une déflagration dont l’angoisse serait à la fois la charge et le détonateur. Il arrive que l’angoisse relâche son étreinte, comme la mer se retire, laissant apparaître des structures ignorées. Ces périodes de rémission légère sont autant d’oasis de paix au milieu du chaos, où l’écrin d’ambre se liquéfie. L’insecte que je suis peut alors bouger ses membres gourds. Pantin maladroit, il désire tout embrasser avant que ne se referme le piège de résine. Dan n’est plus agité. Il se tient droit, dans l’œil du cyclone, et il se souvient de l’être fractal, du prisonnier de la forteresse de néant, comme d’un frère absent.


°


   Je ne suis pas fou. Les illustres personnes du dehors le croient. Les autres savent, les psys, ceux qui ont placé le corps au fond de la Bulle où je coince la bulle. Avant j’allais dans le monde, porté par le pauvre corps de cinglé maboul. Je parle du corps de Dan, pas de l’ambassadeur, prêté par un bénévole du programme d’aide. Maman emmenait Dan dans des endroits pleins de gens normaux. Parmi les gens normaux. Sous le soleil de leurs regards.
   Dehors lui fout les jetons. Plus autant qu’avant cependant. Ce qui prouve que le programme est efficace. Avant, je finissais toujours par péter les plombs, comme un diable hors de sa boite. Gorgone au milieu des illustres personnes, le gnome hurleur de service, du genre convulsionnaire. Pas beau à voir le loustic. Je lui frappais la couenne comme un cinglé maboul que j’étais. Putain de con taré. J’y mordais à pleines dents. Un vrai morfale, jusqu’au sang. Putain de dingue au cerveau bouffé par les rats, penseur de pensées qui partent en couille. Et après le déluge, la trouille contagieuse. En avant la panique ! Un vrai pestiféré. Autour, les visages se décomposaient. Partout des masques de terreur, horreur, malheur ! Vade retro ! Hors de là putain de gnome ! Hors du monde !
   J’y suis déjà.


°


   Tu as plongé dans l’abîme et tu jouis, Mae.
   Le sexe de l’ambassadeur va et vient au creux de ton ventre. Là-bas. Ici, je bande mollement. L’éjaculation tarde. Je crains qu’elle ne s’avère inefficace. Bande, bordel à queue ! Bande ! Le corps et l’âme sont tendus vers ce seul but mais la bite ne recueille que des sensations atténuées. Quelque chose ne tourne pas rond. L’énergie vitale accumulée pèse des tonnes. C’est douloureux. Au fond de Dan, le magma des pires cauchemars bouillonne. Et j’entends le bruissement d’ailes démoniaques qui prennent leur envol, jaillissant du flot obscur. Lourde chevauchée de Walkyries putrescentes. J’ai peur.
   Dans le cercle de tes pupilles dilatées, le visage reflété de l’ambassadeur se désagrège.
   Et toi-même, Mae. La débâcle te gagne. Tu te disloques. Tes yeux fondent. Ta chevelure sang et or s’effiloche. Comme les mots parfois, ces mots ordinaires qui d’un coup se décomposent et perdent toute signification. Jusqu’au propre nom de Dan. Parfois. Les mots sont là, petites choses désarticulées, mortes. Je les saisis avec l’espoir d’en recoller les syllabes. Recoller au monde qui se dissout sous mes yeux. L’angoisse enfle. Je sens la panique qui envahit Dan. Une vague de froid. Et si les mots ne devaient plus revivre ? Mais ils reviennent à la vie, retrouvent leur sens. Toujours.
   J’essaie de recomposer tes traits, Mae, comme l’enfant devant un jeu de puzzle dont dépendrait sa vie. L’angoisse se lève, tempête d’océan mazouté. Le vent de l’effroi drosse sur moi des paquets d’huile froide obscure infiniment visqueuse.
   Terrassé par l’attaque de panique, je quitte l’ambassadeur. Dan se recroqueville au fond du corps, ici, dans la tiédeur de la Bulle. Au milieu de la tourmente, une idée tente de s’imposer, un fragment de Dan songe à l’embarras de l’ambassadeur lorsqu’il reprendra conscience, installé entre les jambes d’une femme qui s’accroche à son corps. Peu importe l’homme et la femme. Dan se rétracte, trahi par l’angoisse.


°


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31/01/04 actualisé 26/08/06