La nouvelle




   « Il est là, ce salaud ! Il vient d'entrer dans le tunnel. Maintenant, on le tient ! Allons-y ! dit la mort qui avait pris l'aspect d'un jeune homme en jeans et sweater de laine, au visage grêlé et aux longs cheveux noirs.
   — Mais dis donc, Faucheur, ça n'est qu'un clochard lui répondit l'ange de la vie en le prenant par le bras. Laisse-lui encore un peu de temps. Ça n'est qu'un pauvre gars. Je pense que, pendant toutes ces années, il en a plutôt bavé.
   L'ange de la vie avait l'apparence d'un jeune homme blond, plutôt grand, aux traits délicats, d'une constitution moins robuste que celle de l'autre personnage, et même assez maigrichon.
   — Ne m'appelle pas Faucheur ! s'écria brusquement la mort qui s'était retournée d'un bloc. Je ne veux pas que quelqu'un puisse me reconnaître. Dorénavant, je serai Borgnon. Tu ne trouves pas que le nom me va bien ? Tu seras Fluet. – Il eut un bref ricanement. C'est un sobriquet très adapté lui aussi.
   — Soit, répondit l'ange avec un signe de tête. Mais je te demande de ne pas t'acharner contre le clochard. Il ne le mérite pas. Il n'a fait de mal à personne, si ce n'est, peut-être, à lui-même.
   Faucheur fit non de la tête :
   — Ce sont les pires. Voleurs, ivrognes, violeurs. Ne te laisse pas émouvoir, bon Dieu ! Cette ordure paiera pour tous les autres. Il serra nerveusement les mâchoires, puis, après un long soupir : Je ne comprends pas pourquoi, chaque fois, tu te mets en travers et tu les défends, toujours avec le même entêtement. Il secoua la tête, lentement. Tu es l'ange de la vie, d'accord. Et tu es chargé de veiller à sa préservation, mais laisse-moi un peu de marge. J'en ai bien le droit, après tout. Est-ce que c'est trop demander ?... Cette fois, je serai implacable. Disons que c'est une envie, une fantaisie, un caprice. Appelle-le comme tu voudras. Tu ne réussiras pas à me faire changer d'idée, même si tu as le droit sacro-saint d'essayer… Cet homme est à moi.
   D'une secousse, il se libéra de la main qui le retenait. Puis, d'un pas rapide, il s'engagea dans l'étroit chemin. L'ange le suivit à contrecœur.

   La lune brillait dans le ciel, teintant de blanc tout le paysage et lui donnant un aspect irréel, comme dans un rêve.
   Les deux jeunes gens passèrent sous l'arche d'un pont et, après avoir longé le cours tranquille d'une rivière, parvinrent devant l'entrée du tunnel. Ils restèrent un moment immobiles, silencieux. Ensuite :
   « Pourquoi donc est-il entré là-dedans ? Le tunnel ne débouche nulle part, dit Fluet qui, en bon ange de la vie, connaissait bien le monde et ses secrets.
   — C'est tout à fait ça, ricana Faucheur qui se frottait vigoureusement les mains. Au bout de cinq ou six mètres le tunnel est bouché par un mur.
   — Tu crois que le clochard le sait ?
   La mort haussa les épaules :
   — Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Maintenant, il ne peut plus s'échapper. Il s'est, de lui-même, jeté dans le piège.
   Il avança un peu dans le tunnel, mais il ne voyait rien, tant l'obscurité était totale.
   — Il ne doit pas être très loin, reprit-il. On l'entend qui respire difficilement. Allons-y ! Entrons nous aussi.
   Cette fois, ce fut l'ange qui secoua la tête. « Laisse tomber, Borgnon, dit-il encore. Tout ça est injuste. Faisons demi-tour.
   — Tu ne voudrais quand même pas que je renonce maintenant ? Je le tiens. Si tu as peur de ce que je vais faire, reste dehors. Tu n'es pas obligé d'entrer.
   — Je ne suis pas un lâche, répondit l'autre entre ses dents. Je n'aime pas que tu t'acharnes contre lui.
   — Tu te trompes si tu crois que c'est une affaire personnelle. Je fais simplement mon devoir. Je ne peux pas et je ne veux pas renoncer. Dans tout ce que je fais, j'obéis aux impératifs de la justice, comme dans cette affaire et surtout dans cette affaire.
   — Et comment crois-tu le remplir, ce devoir auquel tu ne peux renoncer ?
   — De la façon la plus naturelle pour un clochard : le saigner jusqu'à ce que l'âme lui sorte de la bouche. On nous prendra pour des voyous.
   — Non, je ne veux pas ! fit l'autre, avec violence. Et il saisit de nouveau le bras de son compagnon. C'est tout simplement de la cruauté !
   — La mort, répondit calmement Faucheur, qui se dégagea à nouveau, ça n'est jamais quelque chose de gentil, d'aimable. Mais ne te fais pas d'illusions. La vie ne l'est pas davantage, quelquefois.
   Fluet soupira.
   — Décidément, je ne te comprends pas. Cette fois, c'est toi le plus têtu de nous deux.
   — Il n'y a pas grand-chose à comprendre. C'est la loi dure, impitoyable de la vie… Tu devrais le savoir mieux que quiconque, il me semble.
   L'ange poussa encore un soupir. Il connaissait suffisamment l'intransigeance de Faucheur, son caractère dépourvu de mansuétude et de sensibilité. Il se tut, ne pouvant faire autrement, et hocha tristement la tête.
   — Bon, dit-il, si tu es obligé de le faire… Je te suivrai, mais ne compte pas sur moi pour t'aider en quoi que ce soit.
   Pour toute réponse, l'autre lui donna une tape sur l'épaule. Ensuite, il tira son briquet de sa poche. Ils pénétrèrent dans le tunnel, butant sur les cartons, les bouteilles, les casseroles, les boîtes vides et même un matelas.
   — Ce trou dégueulasse, c'est son refuge, dit la mort. Voilà pourquoi il y est entré. Il espérait y trouver une protection. Mais cette fois rien ni personne ne peut la lui assurer. – Il fit une grimace : Mais ce que ça pue là-dedans ! Je ne peux pas respirer.
   Il leva un peu le briquet qui projeta une faible lueur jaunâtre.
   Ils virent l'homme. Il se tenait debout, appuyé d'un côté sur le mur. Il leur tournait le dos et tremblait visiblement.
   — Il a tellement la trouille qu'il fait dans son froc, dit dédaigneusement la mort. Maintenant, je lui donne ce qui lui revient sans plus tarder.
   Mais l'ange l'agrippa de nouveau, cette fois par l'épaule.
   — Tu ne lui donnes rien du tout, Borgnon. On s'en va, je te dis.
   — Tu me fatigues, tu sais ! lui cria la mort en pleine figure. Tu es terriblement emmerdant, insupportable, antipathique…
   — Et toi, tu es un lâche qui s'acharne contre les plus faibles.
   — Tu ne crois pas si bien dire !
   Il lui donna subitement un violent coup de genou dans le ventre. L'ange se plia en deux avec un gémissement de douleur. D'un coup à la nuque, Faucheur le fit tomber par terre, puis il le saisit par un bras et le traîna hors du tunnel.
   Il s'en prit de nouveau à lui, le roua furieusement de coups de pied et de coups de poing. Nul mieux que lui n'était maître dans cet art : blesser et tuer sans pitié. Il s'arrêta au bout d'un moment, essoufflé et le visage baigné de sueur.
   — Tu l'as mérité, dit la mort. Je ne regrette pas de l'avoir fait… Il fallait que je cogne quelqu'un. C'est tombé sur toi. Le mec du tunnel pourra te remercier si je l'ai épargné aujourd'hui. La prochaine fois, ce sera différent. Rien ne pourra le sauver.
   Il s'éloigna rapidement, laissant l'ange par terre, immobile.

   Dans le silence total de la nuit, le clochard pointa la tête hors du tunnel, tel une bête à l'orée de sa tanière. Il resta un moment à regarder l'ange qui, étendu dans l'herbe, ne donnait aucun signe de vie. Il s'approcha à pas lents. Il observa le visage barbouillé de sang.
   D'abord avec timidité, puis résolument, il remua une des épaules avec la pointe de sa chaussure. L'autre eut un sursaut, puis se mit à se plaindre. Non sans effort, il leva la tête et vit le clochard.
   — Aide-moi, je t'en prie… Aide-moi… Appelle quelqu'un qui me portera à l'hôpital…
   Mais le clochard ne bougea pas, resta silencieux et continua à le regarder.
   — Aide-moi… Tu as compris ? Aide-moi… J'ai sur moi de l'argent…
   Le clochard s'accroupit à côté de l'ange, attiré par cette importante révélation :
   — Tu as beaucoup d'argent ?
   — Oui. Pas mal.
   — Et où ?
   — Dans ma poche. Il est à toi si tu m'aides.
   — Fais voir.
   — Pas maintenant… Après.
   — Fais voir, répéta le clochard qui essayait de glisser la main dans la poche, mais le jeune homme lui saisit le poignet.
   — Tu dois d'abord m'aider. Ensuite, je te donnerai l'argent. Je te le promets.
   — T'aider ! s'écria l'autre avec un rire moqueur. Tu aurais mieux fait de me cogner, comme le voulait ton cinglé de copain. Tu ne serais pas dans cet état. Il t'a arrangé ! Donne-moi le fric si tu ne veux pas que je finisse le travail.
   — Tu dois m'aider… Tu as compris ?... Appelle quelqu'un… Fais vite !
   Le clochard secoua la tête :
   — Je n'appelle personne. Je ne veux pas avoir des emmerdes à cause de toi. J'en ai assez comme ça. Ils penseront que c'est moi qui t'ai mis dans cet état pour te voler, dit-il en soufflant un peu. Si tu avais écouté ton copain – Borgnon, c'est comme ça qu'il s'appelle, hein ? – maintenant, c'est moi qui me trouverais dans ta situation, les os brisés et la gueule en sang... Et personne ne m'aurait aidé, je te le garantis.
   — Je te donnerai l'argent… Je te l'ai dit… Tout l'argent que j'ai…
   — Ton argent, je le prendrai de toute façon, dit l'autre, en essayant encore de glisser la main dans la poche du pantalon.
   — Salaud ! Tu méritais vraiment qu'on te tabasse jusqu'au sang.
   — Et, au lieu de ça, t'as voulu jouer les héros.
   — Ordure ! cria Fluet qui le prit à la gorge.
   Bien que mal en point, il serra très fort. Le clochard, pris par surprise, ne parvenait pas à se libérer. Suffoquant, il tâta de la main le terrain, à la recherche de ce qui pouvait lui servir d'arme. Il trouva une pierre avec laquelle il frappa deux fois le front de Fluet qui tomba à la renverse et resta immobile.
   Le clochard eut peur de l'avoir tué, mais quand son regard se fixa sur la poitrine de l'autre, il vit qu'elle se levait et s'abaissait, faiblement, sans doute, mais qu'elle respirait lentement.
   Vite, il fouilla les poches et en retira quelques billets froissés. Il eut l'impression que ça faisait beaucoup. Il se leva et commença à les compter frénétiquement.    Oui ! Il y en avait beaucoup !    Avec ça, il en aurait pour un bout de temps, sans continuer à trifouiller dans les tas d'immondices, comme il le faisait d'habitude. Il ne les dépenserait que petit à petit, pour acheter l'indispensable et, surtout, il essaierait de les faire durer le plus longtemps possible.
   « Ce soir seulement, je me paierai un bon repas, se dit le clochard, l'air satisfait. Je boufferai dans un restaurant, ce que je n'ai pas fait depuis longtemps. Je me taperai un bon gueuleton. »
   Il se tourna vers l'autre qui était toujours inconscient, avec le sang qui lui coulait du front.
   « Et je boirai un verre à ta santé », ricana le clochard qui s'éloigna vite, presque au pas de course, sous les rayons argentés de la lune.

FIN



© Paolo Secondini. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Un Ottimo pasto. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Le texte original a paru dans le recueil IUSTITIA MORTIS, aux éditions SCUDO, Bologne.

 
 

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29/01/12