La nouvelle


   Un point blanc dissipa les ténèbres, inondant le paysage d'une lueur éblouissante. L'obscurité s'évanouit comme une fumée, laissant apparaître une plaine doucement vallonnée.
   Adossée contre une falaise se tenait une demeure ancienne au toit d'ardoises. Au-dessus d'elle, comme pour la réduire à la taille d'un jouet, le viaduc d'une autoroute s'élançait gracieusement dans le vide. De multiples véhicules silencieux le franchissaient. Une péniche naviguait entre deux nuages et un avion tournait inlassablement sur une piste circulaire aux pieds de la villa. Le soleil, sombre, enténébrait la vallée ; le ciel s'étirait lourdement et les nuages fuyaient, apeurés. La maison bâilla, déplia ses pattes et s'en alla trottiner sur le macadam de l'autoroute.
   Où suis-je ?
   J'avance difficilement, comme dans une eau épaisse. L'étendue devant moi semble interminable. Je ne comprends rien. Où est Admira ? Un éclair noir et lent descend des nuées et découpe l'horizon en deux parts égales. Des yeux s'ouvrent de chaque côté, puis les lèvres d'une femme se dessinent. Soudain tout s'évanouit. J'étends les bras devant moi. J'ai l'impression étrange de saisir le paysage. Je bats des paupières. À chaque mouvement, un nouveau néant auquel alterne une étincelle de lumière me déchire l'esprit. Un lac sombre et froid apparait devant moi et me renvoie enfin ton image.
   Admira, où es-tu ?

   La maison revient en galopant, une cigarette dans sa cheminée. Pour un peu, elle me demanderait du feu ! Le viaduc, espiègle, lui fait alors un croche-pied. Elle s'écroule puis se reconstruit immédiatement. D'une de ses fenêtres, elle extrait une boite de cirage et entreprend de faire briller sa véranda. Le viaduc, soudain pris de démangeaisons, se gratte, ondule, s'enroule autour de ses piliers puis se détend comme un ressort. Atteinte par ces mouvements, la péniche, trop proche, se disloque et peine à rassembler ses morceaux dans le plus grand désordre.
   J'avance, halluciné. Je regarde une mèche géante qui se matérialise soudain dans l'air, rejetant des copeaux d'espace. Une toupie d'enfant démesurée traverse le lac, propulsée par une main sans ongles. Elle vient droit sur moi dans un tourbillon irrésistible et je ne peux pas reculer. Je suis incapable de me retourner, de fuir ce jouet bourdonnant. Alors je ferme les yeux et là, enfin, tu es à nouveau à mes côtés.
   Tes cheveux sombres ondulent sous la caresse du vent. Ta peau pâle, tes traits presque enfantins, tes formes sculptées par l'étoffe de ta robe éveillent immédiatement en moi le désir. Tu m'entoures. Un sourire illumine ton visage tandis que tes cils s'ouvrent sur les étoiles vertes de ton regard. En un instant, je revis notre première rencontre et la passion qui m'enflamma. Aucun mot ne décrit ce qui nous unit, seuls les doigts de l'esprit peuvent tisser la toile dans laquelle s'accroche notre amour. Le souvenir de ce jour envahit ma mémoire d'images brûlantes. Car il y eut d'abord l'expression de ton corps porté comme par une musique, puis ce vertige quand nous nous fîmes face, porte ouverte sur un puits de volupté. Nos regards se croisèrent pour ne plus se détacher et je vins à toi.
   J'ouvre les yeux et tu disparais, et c'est à nouveau une douleur insoutenable. Derrière le lac un navire rouillé se traîne péniblement sur une étendue de verre pilé, de tessons de bouteilles, d'éclats de miroirs, qui sont autant de vagues figées et tranchantes. Est-ce que je rêve ? J'abaisse encore mes paupières pour t'appeler et tu viens…
   Alors je me souviens, et la peur m'abandonne.
   Nous avons bravé la guerre et la haine. Nous ne pouvions plus supporter d'être séparés par la bêtise des hommes et nous avons marché, enlacés au long de la rivière Miljacka qui coupe Sarajevo en deux. Dans la lumière pâle de ce jour de printemps, sous le regard vitreux des lunettes des snipers, nous avançâmes. Puis la rafale partit et je tombai le premier tandis que, mortellement atteinte, tu remontais le col de ton manteau, comme pour te protéger des balles. Tu t'approchas de mon corps et tu me serras pour ne plus jamais bouger.
   Ainsi tu es à jamais avec moi, âme sœur si tard rencontrée. J'ai la sensation de te saisir sans même te toucher, et je sais que la palette des émotions que nous partageons est interdite aux vivants. Le temps révolu de notre existence se referme sur cet océan de misères et de larmes puisque la mort nous réunit.
   Je pense à la caresse passée de mes doigts sur ta peau, lancés à la découverte de ce territoire intime que tu me livras sans combat. Comme ces perceptions me semblent en retrait au regard de ce que nous éprouvons désormais ! Tu étais là et je ne le savais pas, aveugle, hébété, maladroit.
   Je te reçois dans la plénitude, enivré par ton parfum, envoûté par ton image, émerveillé par ton sourire. Nulle matière n'habille nos âmes qui s'unissent, s'imbriquent, se complètent, se réconfortent.
   Enfer ou paradis, peu importe ! Je suis désormais riche de ces sens merveilleux qui me révèlent les secrets de ton âme et m'ouvrent les territoires enchantés interdits aux vivants.
   Devant moi la terre s'enroule soudain comme un tapis et, dans un flash éblouissant, le ciel s'éteint. Tu demeures pourtant à mes côtés, infiniment présente, compagne éternelle d'une route sans fin.
   Les assassins peuvent bien ajuster leur cible, un sourire aux lèvres… Ils nous ont tués, avec une jubilation mauvaise, remplis de haine pour l'amour qui nous transportait. Mais c'est nous qui connaissons la joie, car nous avons touché les rives du bonheur. Eux ne les atteindront jamais : ils resteront aveugles.



FIN


© Didier Reboussin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 




24/12/12