La nouvelle



   Ça a commencé de façon tout à fait ordinaire.
   Je somnolais dans mon taxi, le nez dans mon volant, et il devait être à peu près minuit. Rentrer chez moi ? À quoi bon ? Personne ne m'y attendait, et rester à la station me permettrait de reprendre les courses dès la première heure du lendemain.
   Tout à coup le claquement coléreux d'une portière et une voix hystérique m'ont fait scruter l'ombre du boulevard. C'était mon collègue, Alain Le Guennec, un vieux de la vieille connaissant Paris et sa banlieue mieux que sa poche :
   — Vas donc, eh ! Tordu ! Avec tes deux merdeuses et ton sale corniaud...
   Le " tordu " regardait avec lassitude mon collègue s'escrimer à tirer à lui une énorme malle. Quand celle-ci fut enfin en équilibre instable sur le rebord du coffre, Le Guennec poussa un dernier « han » et s'effaça pour la laisser tomber devant lui. Il y eut un grand bruit, le couvercle sauta, libérant son contenu, et la chaussée se trouva bientôt recouverte de livres et de magazines. Mon collègue referma son hayon avec détermination tandis que le chien grondait, et que le client, dos voûté et bras ballants des deux côtés du corps offrait l'image de la désolation. L'une des deux petites filles qui l'accompagnait s'affairait déjà à rassembler les documents tandis que l'autre encourageait la hargne du chien.
   Un coup de pied au "corniaud", une chiquenaude pour éloigner celle des "merdeuses" qui lui bouchait le chemin, et Le Guennec remonta dans son taxi :
   — Bon vent, connard !

   Alain est un brave type que j'ai toujours connu aimable et poli. Abandonner un homme, deux gamines et un chien sur le trottoir à une heure pareille ne lui ressemblait guère ; les insulter ainsi encore moins. Ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille, et m'inciter à m'aplatir sur mon siège pour essayer de passer inaperçu. Mais la recette de la journée n'avait pas été fameuse, et l'opportunité qui m'était miraculeusement offerte de l'améliorer me réjouissait. Je m'empressai donc de sortir pour offrir mes services aux malheureux.
   Je m'avançais vers le petit groupe quand une explosion épouvantable retentit : exit Alain le Guennec et sa belle voiture neuve. Il n'y avait plus, à cinquante mètres de nous qu'un brasier lançant ses étoiles vers le ciel.
   — T'es folle ! T'avais promis de ne plus le faire !...
   La petite fille, accroupie près des livres épars, s'était levée et secouait avec consternation sa compagne dont un vilain rictus déformait les traits... J'eus un frisson et amorçai un discret repli vers mon taxi.
   Trop tard. L'homme était sorti de son hébétement et, m'ayant identifié comme chauffeur, me hélait avec une soudaine énergie. Son discours était un infâme galimatias d'où émergeait ici et là un mot français à peine reconnaissable. Il avait besoin d'un véhicule et d'un chauffeur vingt-quatre heures sur vingt-quatre jusqu'à ce que son "affaire" fût résolue... La perspective ne me réjouissait guère, mais l'homme m'offrait mille euros par jour. Mille euros : un sacré pactole !
   Avant tout, il convenait de hisser la malle dans mon coffre. À vue de nez, elle pesait bien trois cents livres. Les deux fillettes me contemplaient intensément ; l'une, aux yeux durs, avec ironie ; l'autre, à frange, avec inquiétude. Ce double regard dut éveiller en moi des ressources insoupçonnées car c'est avec une incroyable facilité que je chargeai mon taxi. Puis, une fois mon petit monde installé, je démarrai. Mon client souhaitait aller n'importe où pourvu qu'il lui fût possible de boire un coup et de se reposer. Le Noctambulistar ferait donc l'affaire.
   Jubilation de la fillette aux yeux durs, tristesse de l'autre, et battement de queue satisfait du chien quand nous passâmes près des débris fumants du taxi de Le Guennec. Tout autour se tenaient des curieux en tenue de nuit que les pompiers et la police essayaient de contenir. Personne ne fit attention à nous.
   Au-delà du boulevard, les rues étaient désertes.

   Pour arriver au Noctambulistar, il fallait traverser tout Paris et la course, en temps ordinaire, aurait été pleine de charme. Mais la gamine aux yeux durs me faisait peur et la sentir dans mon dos m'angoissait. Quant au chien, je m'en serais volontiers débarrassé. Il était d'un vilain roux sale et il empestait. L'homme avait protesté quand je m'étais plaint et c'est avec agacement qu'il avait finalement accepté que je sorte un vieux plaid pour y poser l'animal.
   — Vous êtes en France depuis longtemps ? demandai-je.
   Soupir excédé de la gamine aux yeux durs, réponse aimable mais sobre de l'autre : leur père et elles étaient arrivés trois jours plus tôt, et ils venaient de récupérer leur chien. Plusieurs tentatives pour savoir à qui exactement j'avais affaire se révélèrent vaines. Ni l'une ni l'autre des deux fillettes ne semblait décidée à m'éclairer. Quant à leur père, il invectivait mollement le petit dragon de plastique qui pendait sous mon rétroviseur intérieur. Il n'arrêtait ses injures feutrées que pour avaler de temps à autre une gorgée d'un liquide ambré contenu dans les petites flasques qui garnissaient ses poches.
   — Cujo is a good dog ! Cujo va garder la malle à papa ! Cujo va empêcher les vilains curieux de toucher la malle de papa... Buenas noches, amigo !
   Mon Américain avait l'ivresse polyglotte. Après avoir garé le taxi juste en face du Noctambulistar, je lui offris mon épaule et nous traversâmes la salle pour trouver une banquette vacante sur laquelle je le laissai s'affaler. Les deux gamines n'avaient pas accès à ce genre d'endroit. Elles avaient été refoulées par un portier grincheux et nous attendraient dans la voiture. Une bouffée de panique m'avait envahi quand la fille aux yeux durs m'avait fixé avec envie et hostilité.
   — Calme-toi, Carrie, avait supplié l'autre. On sera très bien dans la voiture avec Cujo.
   — Oui ! Carrie gentille fifille ! avait bêtifié mon Américain avant de m'entraîner à l'intérieur du bar. Carrie va faire un gros dodo dans la voiture en attendant papa...


   Je pris place près de mon client qui frissonnait et réclama sans tarder une grande bouteille de Whisky. Incroyable qu'il fût encore en mesure d'avaler quelque chose ! Encore plus surprenant qu'il conservât un semblant d'esprit, et totalement invraisemblable que son français devînt de plus en plus intelligible !
   — Le bon whisky anglais réchauffe les pauvres visiteurs américains qui ont froid en France...
   À chaque gorgée, il prononçait cette litanie idiote. Puis, alors que la bouteille était aux trois quarts vide, il s'arrêta soudain et se mit à pleurer en la serrant contre son cœur.
   — Ça, c'est pour Tabitha... Pour réchauffer ma petite Tabitha... Pour réchauffer ma Tabitha chérie...
   — C'est qui, Tabitha ? demandai-je machinalement.
   — C'est ma petite femme... Elle doit avoir si froid... Je lui rapporterai ça pour la réchauffer.
   Mon "Ah !...", trop neutre sans doute, le mit hors de lui :
   — Vous vous en foutez, vous, que ma Tabitha crève de froid !
   — Pas du tout, au contraire. Mais elle est où, Tabitha ?
   — Aux States, dans le fridge, bien sûr !
   — Pardon ?...
   Mon cœur s'arrêta de battre. Puis, je réalisai que mon Américain devait être en plein délire éthylique.
   — Aux States, chez moi, dans le fridge du garage, elle est, Tabitha... Enfin, non, pas dans le fridge ; dans le congélateur... Et elle peut plus me faire du mal, Tabitha ! J'ai pris toutes les précautions ; toutes ! Toûûûûtes !
   — Les précautions ?... Bien sûr ! fis-je, interloqué.
   — Bien sûr ! confirma-t-il avec emphase. C'est que ma femme est un vampire !
   — Chut ! fis-je en jetant un coup d'œil consterné autour de moi.
   Mais personne ne prêtait attention à nous. La plupart de la clientèle était dans un état second, et le personnel avait l'habitude de fermer les yeux et les oreilles sur toute incongruité. Mon Américain se pencha vers moi et reprit ses confidences à voix plus basse.
   — Ma femme est un vampire ! C'est la faute à Satan ! Mais je l'ai neutralisée, ma femme ; neu-tra-li-sée.
   — Neutralisée ?
   — Un lit d'ail dessous et une croix de bois dessus ! Croix de bois croix de fer, si je mens, je vais en enfer !...
   — Chut, répétai-je pour couvrir sa voix qui se refaisait stridente.
   Il se calma de nouveau et entreprit de me conter une curieuse histoire...

   L'aube blanchissait quand nous retournâmes à la voiture. Les deux fillettes dormaient profondément. Stephen, puisqu'il prétendait s'appeler ainsi me désigna le hayon avec désespoir :
   — Imaginez comme c'est pratique de courir derrière Satan avec ce bagage-là ! Mais cet objet me vient de mon père, Monsieur ; il contient mon héritage et toute mon œuvre ! Et je dois la surveiller de près : si l'un des vampires de Satan me dérobe encore un livre, il disparaîtra pour toujours, comme les autres !
   — Ah ! fis-je.
   — Avez entendu parler de « Danse macabre » ? de « Salem » ? de...
   Il me cita une quantité impressionnante de titres qui m'étaient parfaitement inconnus. Pour ne pas le désobliger, cependant, je hochai la tête avec beaucoup de conviction.
   — Mais « La Crypte lumineuse » ; vous avez entendu parler de « La Crypte lumineuse » ?... Non n'est-ce pas ? Ni de « L'Aube du fils de Satan » ?...
   — Non, en effet ! fis-je avec force, tout soulagé de pouvoir dire enfin la vérité après tant de mensonges.
   — Évidemment !... Vous ne pouvez pas !... Tabitha m'a volé ces œuvres-là, Monsieur ! Elles venaient juste de paraître en librairie : pfffftt ! Elles ont disparu. De mon ordinateur, des librairies, des bibliothèques...
   Et il s'effondra, de nouveau en larmes, sur ma poitrine, pour se plaindre de la traîtresse.
   — Vous comprenez, me dit-il pour la seconde fois, qu'elle me vole mes idées pour se faire un nom...
   — Je sais ! Vous pouvez l'accepter, complétai-je en lui ouvrant la portière et en le poussant à l'intérieur de la voiture.
   — Parfaitement ! Je peux l'accepter... Mais qu'elle vole mes livres pour les donner à Satan ! Qu'elle m'ait volé mon pacte pour qu'il y mette son nom à la place du mien...
   — C'est inadmissible ! dis-je en saisissant ses jambes et en les repliant dans l'habitacle.
   — Parfaitement : inadmissible ! Je dois récupérer ce pacte, monsieur ! Si je ne le récupère pas, je suis fini ! Fi-ni ! Plus de Stephen King. Au placard, Stephen King. Plus qu'une loque sans cervelle et sans énergie, Stephen King !
   La gamine aux yeux durs, celle que sa compagne avait nommée Carrie, se redressa soudain. Elle eut un regard de mépris pour son " père " et siffla :
   — Tu lui as tout dit, évidemment ! Je le savais. J'aurais pas dû m'endormir, mais j'étais si fatiguée. Tu lui as tout dit !
   — Pas tout ! protesta mollement Stephen. Il ignore que... que vous n'existez pas vraiment.
   Allons bon ! Qu'est-ce que c'était encore que ça ? Je m'apprêtais à couper court à cette histoire farfelue et à mettre tout le monde sur le trottoir comme Le Guennec l'avait fait avant moi quand je lus, dans les yeux de la fillette à frange, une supplication qui me remit en tête la scène de l'incendie. Il me semblait même que la gosse…
   — Ne t'en mêle pas, Charlie ! fit Carrie.
   Je frissonnai, oppressé. Étais-je en plein cauchemar ? Le plus prudent semblait de me soumettre aux caprices de ces curieux clients, puisque je ne pouvais pas faire autrement, mais de filer à l'anglaise, sans esbroufe, dès que l'occasion se présenterait. Un sourire ironique fleurit sur les lèvres de Carrie, qui ne m'avait pas quitté des yeux, tandis que le chien découvrait ses gencives de façon assez terrifiante. On aurait vraiment dit qu'ils lisaient dans mes pensées et me mettaient au défi de faire une telle sottise.
   — Chez Gallimard, ordonna mon client avant de se pelotonner contre sa portière.
   — Mais... fis-je.
   — Vous ne connaissez pas Gallimard ? L'éditeur Gallimard ? fit Carrie avec aigreur.
   — Si ! Bien sûr, balbutiai-je.
   — Eh bien, en route ! Après nous irons voir Lattès et quelques autres...
   — Gallimard, puis Lattès, puis quelques autres, balbutiai-je avec application.
   — Vous ne savez pas que tous ces gens-là sont les esclaves de Satan ? Qui veut trouver Satan doit pister ses serviteurs... susurra la sale gosse avant d'éclater d'un rire dément.
   Je mis le contact et démarrai. Je crois que sans le regard réconfortant de la petite Charlie que je captais dans le rétroviseur, j'aurais sauté hors du taxi et détalé dans la rue. Que me serait-il alors arrivé si je l'avais vraiment fait ?

   Peu après, alors que je longeais le bois de Boulogne, je perçus un bruit de lutte à l'arrière, et le taxi échappa à mon contrôle. Il accélérait et ralentissait alternativement sans mon intervention, et mes tentatives pour le stopper le long du trottoir se révélèrent vaines. Je tentai de voir ce qui se passait derrière moi mais le rétroviseur était devenu opaque. J'entendis une portière s'ouvrir puis se refermer, s'ouvrir encore, se fermer une nouvelle fois ; il y eut un grondement et un grattement anarchique de pattes de chien, des halètements d'effort. Un bref coup d'œil par-dessus mon épaule me permit d'apercevoir Cujo qui essayait de se dépêtrer du plaid qui l'emprisonnait. Puis je me rendis compte que Carrie tentait de pousser sa compagne hors du taxi. Je ne pouvais rien faire, hélas. Quant au sieur King, le seul qui aurait sans doute pu calmer le jeu, il ronflait.
   Soudain, les bruits de lutte cessèrent et je pus reprendre le contrôle de mon véhicule dont je ralentis l'allure.
   — Ça va ? lançai-je au rétroviseur intérieur redevenu net.
   Je reçus le sourire lumineux mais exténué de Charlie qui ferma aussitôt les yeux et s'abandonna contre sa portière. Son assaillante haletait, vautrée sur le chien qui protestait en couinant.
   Peu après, nous arrivâmes devant le portail de Gallimard. Les deux filles se mesurèrent du regard et je détournai les yeux pour échapper au muet dialogue qui semblait maintenant s'échanger entre elles.
   Une bonne heure plus tard, Stephen sortit de son sommeil.
   — "Il" va rester avec Cujo, fit Carrie en me désignant d'un coup de menton agressif. Nous, on va toutes les deux avec toi.
   Charlie n'avait rien dit et ses yeux évitèrent les miens tandis que sa compagne enveloppait la voiture d'un regard menaçant. Alors que les portières se refermaient, un minuscule paquet enveloppé de cellophane me glissa pourtant sur les genoux tandis que mon esprit s'engourdissait de façon étrange.
   Ce n'est que quelques minutes plus tard que je retrouvai mon libre-arbitre et que je pus développer le cadeau de Charlie. Brave petite gosse...

   Cujo faillit m'avaler la main avec la friandise puis il s'affaissa sur le plaid dont Carrie l'avait libéré. Je sortis aussitôt de la voiture et me mis à courir droit devant moi. Un collègue en maraude passait : je lui fis signe et il m'emmena à la gare d'où je filai rejoindre la maison que je possède au fin fond de la Bresse.

   Cela fait juste un an !...
   Un an que je me terre et que je lis...
   Les œuvres de Stephen King, figurez-vous !...
   J'en reçois une chaque trimestre par la poste. Je n'ai pourtant rien commandé nulle part... Du moins il me semble. Ces livres sont-ils un avertissement ? Un signe d'espoir ? Je ne peux me poser cette question sans voir surgir devant moi deux petits visages dont l'un essaye en vain d'atténuer la terreur que l'autre m'inspire.
   En tout cas, dès que je reçois ce paquet anonyme, je ne peux rien faire d'autre que l'ouvrir fébrilement et lire ce qu'il contient ; pas par plaisir ! Car ces livres sont terrifiants ! Mais mon esprit n'a de repos que quand il bute au point final. Une fois que j'ai lu les épais volumes, je les aligne sur une étagère que j'ai libérée pour les recevoir. Je voudrais les brûler, les jeter... Une force inconnue m'en empêche.
   Combien de temps cela va-t-il durer ?
   Quand trouverais-je ma boîte aux lettres "vide" ?
   Cela m'apportera-t-il la paix ? Car, enfin, quelle conclusion pourrais-je bien en tirer ?

FIN



© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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