Né à Remiremont (Vosges) en 1960,
il se consacre à la littérature depuis l'âge
de 15 ans. Il a publié son premier ouvrage à
21 ans et vient de publier son 7e ouvrage. D'abord
enseignant, Thierry Rollet a fondé, en 1999, l'entreprise
SCRIBO qui s'occupe de diffusion de livres, de conseils
littéraires aux auteurs désireux d'être
publiés, d'édition à compte d'auteur
avec sa filiale : les Éditions du Masque d'Or,
d'un atelier d'écriture et de formation en français
et en anglais.
Quelques titres...
- Kraken ou les Fils de l'Océan, roman pour la jeunesse, EPI SA.
Editeurs, coll. "Le Nouveau Signe de Piste", Prix des Moins
de 25 ans, 1981. (épuisé)
- Au plaisir des
rimes, recueil de poèmes, ouvrage
autoédité, 1983.
(épuisé)
- Émois
indicibles suivis de Pensées
épurées, recueil de
poèmes, éditions de L'Encrier,
1989.
- L'Or du
Vénitien, roman historique,
ACM Éditions, 1992.
OUVRE-TOI ! Mais ouvre-toi
donc, à la fin ! En
général, quand une personne étrangère
entre pour la première fois dans un établissement,
quel qu’il soit, on vient l’accueillir. On ne
se contente pas de la laisser formuler une requête
devant le servorobot de service, qui est programmé
pour indiquer une ligne virtuelle à suivre sur le
sol. Bien sûr, j’avais ma visière spectro
devant les yeux – qui, de nos jours, pourrait s’en
passer ? – mais c'était loin de suffire : encore
eût-il fallu que la ligne virtuelle fût clairement
programmée et non sujette à des fantaisies,
apparaissant et disparaissant au gré de je ne sais
quel irritant dysfonctionnement, qui contribua à
me paumer littéralement au bout de quelques
minutes de déambulation…
J’aime à utiliser des termes
désuets quand je suis en rogne. Ça
soulage !
En tous cas, je n’avais jamais été
aussi enquiquinée qu’aujourd'hui.
Bien sûr, durant tous les siècles, les administrations
ont toujours eu ce côté à la fois irritant
et arrogant, surtout lors des convocations qu’elles
vous envoient. Je suis sans doute l’une des personnes
à en recevoir le plus durant toute son existence
professionnelle. J’ai souligné « personne
» car je suis néanmoins très fière
d’avoir droit à ce titre : je représente
ainsi le maillon fort entre les individus inférieurs
ou primanthropes et les entités supérieures
ou Elohim, qui gouvernent désormais toutes
les composantes de ce que l’on appelait jadis –
et que l’on nomme encore aujourd'hui, par souci de
facilité – l’espèce humaine.
Ce jour-là, je devais me rendre
à l’Institut Épiméthée,
afin d’y rendre compte de mon récent voyage
au 21ème siècle humain. Un voyage lointain,
puisqu’il représente un bond infra-temporel
de quelques 200 000 années terriennes. Autre motif
de fierté pour moi ! D’ailleurs, j’ai
toujours eu de la chance : je suis née dans ce que
les historiens de la primitive humanité appellent
« la Grèce antique » et c’est là
que les Elohim sont venus un jour me chercher pour
m’amener ici, à travers le temps et l’espace,
afin d’éviter que je déclenche je ne
sais quelle catastrophe, si j’en crois ce qu’ils
m’ont dit alors… Je ne l’ai pas trop mal
pris, d’ailleurs, bien au contraire : qui peut se
vanter d’avoir, en quelque sorte, de grands frères
– ou plutôt de bons génies – qui
veillent sur vous et guident votre vie, tout en reconnaissant
parfaitement votre intelligence et toutes vos autres qualités ?
Je ne suis, certes, qu’un élément
isolé parmi des milliards d’autres, qui transitent
d’une époque à une autre sous prétexte
que les Elohim ont décidé de réécrire
à leur façon l’histoire humaine. En
tant que premiers habitants du Paradis terrestre, ils voudraient
éliminer tous les malheurs dont les humains primitifs
ont souffert durant toute leur histoire, avant que quelques-uns
se décident à faire appel à ces merveilleux
Elohim – décision qui date du 25ème
siècle de l’ère humaine. Une tâche
gigantesque à laquelle je suis plus qu’heureuse
de contribuer !
C’est pourquoi, après m’avoir
tirée de mon pays, de mon époque, m’avoir
instruite, éduquée, entraînée,
on a fait de moi une personne, c'est-à-dire
un être humain qui rejette d’emblée la
décadence où ont sombré les primanthropes,
pour devenir ce que les Elohim appellent médianthrope,
autrement dit une créature faite à leur image
mentale et qui, de ce fait, est presque leur égale.
Ainsi se résume, si tant est que
la chose est possible, toute mon histoire jusqu’à
ce jour – qui n’aurait jamais dû exister
! Décidément, les Elohim, si parfaits
soient-ils, ne peuvent pas tout prévenir ni, peut-être,
tout guérir… À moins qu’il existe
une entité supérieure à eux, qui ne
pardonne pas certains accrocs faits dans le tissu de l’histoire
humaine… !
Mais tout cela m’entraîne
vers la folie, alors que je suis déjà dans
une rogne pas possible. Pensez donc : on m’envoie
en mission infra-temporelle, on me convoque dès mon
retour et, à l’Institut Épiméthée
où je m’attends à être reçue
à bras ouverts, personne ! À part les servorobots,
bien entendu. Ceux-là, on peut dire qu’ils
ont le sens de l’humour noir puisque même la
prétendue perfection des Elohim ne les fait
pas rire !
Bête et disciplinée au possible,
j’ai donc suivi, comme je l’ai déjà
dit, la ligne virtuelle que ce tas de ferraille parlant
m’a indiquée. Ma visière spectro est
neuve, donc la panne ne vient pas d’elle. C’est
cette foutue ligne virtuelle qui est mal programmée
! De là ses sautes d’humeur, grâce auxquelles
je me suis fourvoyée dans une direction dont je n’ai
même pas idée : les Instituts construits pas
les Elohim étant formés de spires
entrecroisées, il est impossible à un être
humain normal, tout médianthrope qu’il soit,
d’y retrouver son chemin s’il n’est pas
bien indiqué – entendez : si les lignes virtuelles,
visibles seulement grâce aux verres spectros, demeurent
bien stables au moment où on les suit.
Une bonne demi-heure plus tôt, je
suis donc entrée, plus paumée que
jamais, dans ce que j’avais pris pour une salle d’études
ou de travaux pratiques. C’en était une, en
effet, mais son équipement était réduit
à une demi-douzaine de boîtes cylindriques,
de tailles diverses, posées dans un coin. Rien d’autre.
Rechaussant mes spectros et actionnant
la vision à rayons X, je pus détailler le
contenu de ces boîtes. Elles renfermaient presque
toutes des particules de haute énergie : rayons
cosmiques, masses fissibles, ondes électromagnétiques,
etc. Sans doute étaient-elles là pour entraîner
les plus jeunes parmi les Elohim – et peut-être
même parmi les médianthropes –
à développer leurs capacités psycho-sensorielles.
Il leur fallait évidemment ouvrir les boîtes,
utilisant pour ce faire leur énergie télékinésique,
et surtout, dès l’ouverture, dominer les particules
à haute teneur en énergie que contenaient
les boîtes, pour les empêcher de s’échapper
ou bien contrôler efficacement leur sortie…
Je me souvenais d’avoir pratiqué
moi-même ce genre d’activité ludo-éducative
quand j’étais plus jeune. J’avais toujours
obtenu la note maximum. C’est pourquoi, histoire de
tuer le temps en attendant que l’on vienne me chercher
– le personnel avait été, bien sûr,
averti de ma présence par le servorobot et saurait
me retrouver –, je décidai de refaire cet amusant
petit exercice, histoire de voir si mon entraînement
de chronaute avait encore développé
mes facultés.
Ce n'était qu’un jeu, bien
sûr. Et j’en étais bien contente :
dans mon métier, on n’a guère le temps
de folâtrer. Alors, autant profiter de la liberté
qui m’était accordée, suite à
la négligence du personnel d’Épiméthée,
pour me distraire un brin… Vous en auriez fait autant
à ma place, pas vrai ?
Alors, je m’assis bien tranquillement
sur mon séant et j’entrepris d’ouvrir
une à une toutes les boîtes.
Cinq s’ouvrirent sans difficulté.
Je m’amusai encore un peu à retenir leur contenu
juste le temps qu’il fallait pour parvenir au bord
de la catastrophe. Mais il n’y eut aucun débordement,
aucune fuite d’énergie. C'était trop
facile, à la fin !
J’ai failli dire puéril
mais, en vérité, je ne peux pas utiliser cette
expression outrancière. En effet, toutes les boîtes
sauf une se soumirent à mes caprices télékinésiques.
Celle-là, je ne pouvais même
pas voir ce qu’elle contenait. Elle résistait
à mon don de double-vue – toujours mon goût
des archaïsmes ! Et aussi à mon énervement
croissant parce que je suis comme ça, moi : je n’aime
pas qu’on me résiste !
Et cette foutue boîte qui
résistait à toutes mes investigations extrasensorielles !
Je suis certaine qu’alors, vous
auriez fait comme moi : vous vous seriez énervé,
vous auriez peut-être même perdu un instant
votre sang-froid, au point de gueuler : « Ouvre-toi
! Mais ouvre-toi donc ! » à une pauvre
saloperie de boîte qui n’y pouvait
mais !
En effet, elle avait été
programmée pour ne jamais s’ouvrir, cette boîte.
Elle ne faisait donc rien qu’appliquer son programme.
Et moi qui m’acharnais dessus comme une malade !
Mais je ne devais comprendre que plus tard la stupidité
de mes tentatives…
Et surtout de celle-ci, la dernière,
la plus folle de toutes : faire appel aux diverses
énergies psychiques qui se trouvaient dans l’Institut
et les emmener, de gré ou de force, à la conquête
de cette boîte !
Cela consiste, vous l’avez deviné,
à faire appel mentalement à tous les cerveaux
humains présents dans un lieu précis pour
les utiliser comme accumulateurs, comme renforts de puissance,
voire comme catalyseurs – et je l’ai fait comme
une brute, sans demander l’avis de personne !
C’est alors que la catastrophe a
eu lieu : la boîte s’est ouverte et il en est
sorti…
…oui, sorti, sans que je puisse
rien empêcher, malgré l’assistance forcée
que j’avais puisée parmi le personnel de l’Institut
Épiméthée… !
Il en est sorti…
Oh ! C’est abominable !
Imaginez, si vous pouvez, le défilé
des couleurs, des sensations, des visions, des contacts,
tous plus répugnants, plus horrifiants, plus terrifiants
les uns que les autres, qui seraient aptes à symboliser
la mort ou pire encore, sous toutes ses formes
– alors seulement, vous aurez une vague idée
de ce que j’ai vu, senti ou entendu sortir de cette
satanée boîte !
Bien sûr, de nombreux membres du
personnel, déjà alarmés par le viol
que j’avais effectué dans leurs forces mentales,
n’ont pas tardé à faire irruption dans
la pièce. Il m’avaient trouvée, cette
fois, et bien plus vite que je ne l’aurais espéré
– mais bien trop tard pour tout empêcher !
À cause de moi, l’irréparable,
le chaos venaient de s’emparer du monde humain qui,
bientôt, reviendrait à une barbarie innommable,
précipitant cette fois sa fin inéluctable,
après un sursis qui, décidément, n'avait
que trop duré !
Les Elohim présents ne
me firent aucun reproche. La colère est pour les
faibles. Je venais de l’apprendre à mes dépens
– et à ceux de l’humanité entière
! –, moi qui me croyais si costaude !
Le chaos était là et ils
ne pouvaient pas faire grand-chose pour l’empêcher.
Quand je pense que c'était précisément
pour cela qu’ils étaient venus autrefois me
chercher jusque dans mon pays et dans mon époque
reculée ! Mais, comme je l’ai dit plus haut,
il existe certainement une sagesse suprême qui tempère
le pouvoir des Elohim…
Quelques-uns m’ont tout de même
demandé mon nom :
– Pandora, ai-je répondu
tout naturellement.
Je ne m’explique toujours pas, à
l’heure actuelle, les regards entendus qu’ils
ont alors échangé…