La nouvelle -1


Cuicumque sit animus prima vice edendi illas lineas
quas scripsi cum Corano iuxta ordinatorem meum.

Aux mânes d'Oriana Fallaci.


   « Il est un peuple né d'hier qui prétend imposer en terre étrangère sa vision et ses lois non seulement sur ses membres mais encore sur et contre ses hôtes, comme à l'époque où il interdisait aux nations naguère conquises de construire des temples plus élevés que les siens, leur extorquait un impôt pour qu'ils pussent y pratiquer leur religion et leur prescrivait une attitude soumise envers les vainqueurs.
   Imaginez un peuple tel qu'il professait l'exclusivité et l'universalité de sa foi, qui poussait l'arrogance jusqu'à attendre la conversion des vaincus et ne les tolérait que dans cette perspective. Au temps de sa splendeur, il n'accueillait les juifs, les sabéens et les chrétiens que dans la mesure où ils se montraient indispensables à la gouvernance et constituaient les racines dont procédait sa croyance.
   Peuple triplement sectaire assis sur la fortune des armes, il se réclamait d'un prophète au message divin reposant sur sa seule parole, un illuminé dont les vaticinations présentaient les symptômes de l'épilepsie, un voleur avide au point d'encourager le pillage, un bédouin obscène qui s'accorda plus que les quatre épouses qu'autorisait sa religion et ce, jusqu'à la pédophilie.
   Vaincu par nous, ce peuple s'est depuis peu installé dans nos cités. Remplissant ensuite des quartiers entiers par sa fécondité débordante, il y a répandu des rites et des coutumes barbares. Fidèle à sa mentalité nomade, voici maintenant qu'il déborde ses limites et dégrade ce qui l'entoure, corrompant par son exemple notre jeunesse, répandant l'insécurité, revendiquant ou imposant des privilèges exorbitants.
   Ce peuple que nous avons imprudemment accueilli pour qu'il exécute nos basses besognes entend se hausser au-dessus des autres barbares et de nous-mêmes. Il n'a rien oublié - nostalgique des temps où il dominait - et rien appris - sauf ce que nous lui avons enseigné dans nos écoles. Il n'a même pas été reconnaissant des secours que nous lui avons fournis quand la famine le tenaillait.
   Nous avons eu l'aveuglement de considérer comme nos égaux et amis ceux qui manipulent nos machines pensantes ou soignent nos malades. Loin de s'assimiler, ils sont restés au fond de leurs cœurs des barbares revanchards. Ils retournent maintenant notre savoir contre nous. Notre lâcheté les y encourage, ainsi que ces philosophes qui entretiennent notre culpabilité ou s'extasient sur les beautés de leur foi.
   Nous avons assez toléré l'autocensure qu'eux et leurs complices induisent, les menaces et les attentats qu'ils nous infligent ; nous nous sommes trop longtemps humiliés. Nous n'avons que faire d'un peuple qui se conduit comme si le monde entier n'aspirait qu'à s'abaisser vers lui. Nous l'avons conquis et nous devons lui faire sentir notre courroux ainsi qu'aux autres barbares que leur exemple encouragerait… »

Bogodanus Antonius Sicelus : « Contre l'Islam » (2001)

   « Clarissime dame, beaucoup voient dans le pont sur le Détroit d'Arvidus une réalisation tout juste bonne à épater les barbares. Vous démentez, je présume ?
     — Ils sont aussi mesquins que ceux qui critiquaient les ponts enjambant les Colonnes d'Hercule, le Détroit Gaulois, le Détroit Scandinave et quelques autres. Les voilà maintenant rentabilisés. Qui oserait de nos jours en contester l'utilité ? Qui osera contester l'utilité de celui-ci dans quelques décennies ?
     — Son achèvement pour l'an 2000 sent la dépense de prestige. Techniquement, elle aurait pu avoir lieu il y a vingt ans…
     — Déplorez-vous son retard ou son coût ? Il faudrait savoir. Il ne suffisait pas de marquer de festivités inédites la fin du deuxième millénaire depuis la fondation de Rome1. Il fallait aussi prouver qu'elle est toujours capable de prouesses techniques à l'heure où des esprits chagrins flétrissent sa prétendue décadence.
     — N'empêche que les crédits affectés à ces travaux herculéens auraient bien arrangé le Comte de l'Annone, par exemple…
     — Épargnez-moi la litanie des priorités et des besoins. Le déficit chronique de l'Annone est un mal nécessaire. Il ne se comblerait que pour se remettre à plonger de plus belle. La Romanie est riche, mais pourquoi encouragerait-elle l'oisiveté ? Si l'Etat n'est plus lié par la compassion de l'Éveillé, il continue à nourrir, loger, vêtir, soigner et éduquer les nécessiteux et les chômeurs, pas plus. C'est un investissement peu productif alors que le produit du péage remplira les caisses du Comte des Sacrées Largesses et donc financera de nouvelles dépenses, entre autres la charité publique.
     — En attendant, rien que pour son entretien, ce pont est un véritable tonneau des Danaïdes. Et pour payer les entreprises qui l'ont construit, le Comte des Sacrées Largesses a bien dû distraire les fonds de besoins peut-être plus urgents.
     — Vous trouvez la situation de la plèbe si désastreuse ? Ce n'est pas parce que le futur est loin qu'il faut le sacrifier. Je mentirais en datant précisément la rentabilité du pont, mais n'oubliez pas que sa construction a employé directement ou indirectement des dizaines de milliers d'ouvriers et d'ingénieurs pendant sept ans. Vous préfèreriez que nous entretenions autant de chômeurs avec leurs familles ?
     — Admettons. Certains contestent non seulement la rentabilité mais l'utilité de ce pont, si ce n'est à très longue échéance. Vous ne pouvez nier qu'il sert à relier une zone désertique et froide à une autre zone désertique et froide alors qu'existent d'autres moyens de transports bien moins exigeants en équipements…
     — Le nord de la Vinlandie est désertique parce qu'il n'offre guère de ressources vivrières. Quant au nord de l'Asie, nous en avons effacé les Mongols alors qu'ils avaient déjà lourdement fauché des dizaines de peuples. Le défi des Romains au XXIe siècle sera de peupler ces espaces qu'ils ont conquis...
     — Permettez : ce sont les Scandinaves qui ont conquis une partie du nord de la Vinlandie et de l'Asie après avoir fui leur pays envahi par nos légions...
     — Pensez-vous que Rome pouvait tolérer plus longtemps leur piraterie répétée sur ses côtes ? Rome a pourtant accueilli ceux qui fuyaient les hordes mongoles et leur a rendu leurs terres. Rome a aidé ceux de la Vinlandie pressés au sud par les barbares sacrificateurs et mangeurs d'hommes. À présent ils sont tous citoyens romains et l'enseignement de l'Éveillé a tempéré leur rude religion. Mais peut-être que vous déplorez ça aussi ?…
     — Je rétablissais la vérité historique et je m'étonne qu'à vous croire le pacifisme de l'Éveillé s'accommode si bien de l'esprit de conquête. Mais passons. Niez-vous que de vastes étendues asiatiques sont inhabitables pour des décennies ?
     — Vous déplorez en plus l'efficacité de nos légions aériennes et blindées ?
     — Non, simplement qu'enivrés par notre nouvelle puissance, nous ayons gâché tant de terres et de vies humaines, fussent-elles ennemies.
     — Je vous concède les quelques zones provisoirement irradiées. Eh bien, les autres seront colonisées en priorité. Le nord de l'Asie et de la Vinlandie abondent en ressources naturelles. Jusqu'ici seuls y existaient des centres miniers. La double voie routière qui les reliait entre eux et aux parties les plus peuplées de la Romanie se prolonge jusqu'au Détroit d'Arvidus. Elle va faciliter les échanges entre les deux continents. Sur son parcours se multiplieront les stations et autour des stations les constructions, puis, de loin en loin, d'autres agglomérations. Nous avons à présent les moyens d'y fixer nos propres colons. Les barbares du sud infiltrent déjà nos frontières trop étirées et mal définies. Comme si nous n'en avions pas assez délogés ! Comme ceux du reste de la Romanie, ils ne pensent qu'à partager nos privilèges. Il ne doit plus y avoir de rupture territoriale d'une extrémité à l'autre de la Romanie. Ce pont est à la fois un symbole et une ébauche. C'est dorénavant à des populations romaines et romanisées de remplir ces territoires qui nous appartiennent nominalement.
     — Le bruit court que tous les arabes y seraient envoyés…
     — Tous, bien sûr que non : qui ferait le ménage, balaierait les rues et gâcherait le ciment ? Tous les délinquants, oui, quelle qu'en soit l'origine, à partir d'un niveau de nuisance encore à déterminer. Bientôt, les arabes réfléchiront avant de faire des bêtises.
     — Vous ne pouvez nier que ce sont les principaux clients de nos prisons. Ne craignez-vous pas qu'ils reconstituent des poches de délinquance, voire de religiosité ?
     — Ne vous inquiétez pas : les meneurs les plus dangereux resteront en prison. Quant aux autres, une fois sur place, ils trouveront des conditions de vie tellement éreintantes qu'ils auront d'autres tâches que de détruire, voler, violer, tuer ou trafiquer. Ils penseront à autre chose qu'à leur religion. Et ils seront militairement encadrés.
     — Déjà, le statut de colon est très restrictif. Je croyais que le droit romain ne l'assimilait plus à l'esclavage. Or, là, vous parlez de bagnes !
     — Non, de colonies de rédemption. Ils doivent une juste réparation à Rome pour avoir attenté à son intégrité. Jadis, ils auraient été condamnés aux arènes, aux mines ou à l'esclavage jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais l'enseignement de l'Éveillé a tempéré la rigueur du droit romain : nous avons aboli l'esclavage il y a deux siècles alors qu'il est florissant sur tout le reste de la planète. Les prisonniers coûtent cher à la Romanie. En recyclant nos inadaptés, ces déserts de glace les neutraliseront et en feront des créateurs de richesses dont leurs enfants et les nôtres profiteront.
     — Magnifique programme. Selon certains théoriciens, Rome a remplacé l'esclavage antique par l'esclavage économique…
     — Vous citez les classiques de la littérature subversive ? Très bien. Alors sachez que Rome sera généreuse : au bout de vingt ans, elle accordera aux colons méritants et à leurs enfants la citoyenneté romaine dont ils ont été déchus ou hors de laquelle ils étaient nés ainsi que la propriété de la terre et de la maison qui leur auront été attribuées. Nous comptons qu'ils soient alors totalement assimilés et rééduqués.
     — Autrement dit, Rome exploite les barbares de l'intérieur comme les barbares de l'extérieur.
     — D'où croyez-vous que nous tirons le mode de vie dont nous jouissons tous, y compris ces bénéficiaires de l'Annone qui vous chagrinent tant ? Par notre savoir, nous avons laissé loin derrière nous le reste du monde et nous en recueillons les fruits. Est-ce que par hasard vous regretteriez les matières premières qu'il nous envoie ?
     — …et dont nous lui renvoyons une infime part transformée par nos industries. Merci de confirmer que pour enrichir ses oligarques et entretenir sa plèbe, la Romanie a transféré l'exploitation de ses anciens esclaves aux barbares.
     — Si Rome doit rentabiliser ses investissements, autant que ce soit sur le dos des barbares. C'est leur tour. C'est leur karma. Notre peuple à nous a assez payé… »

Entretien (extrait) avec Epona Tullia Heliodora, Protoapocrisiaire du Comte des Sacrées Largesses Vitautus Alexander Sincus.
(L'Économie Romaine n°209, le cinquième jour avant les Ides de janvier 2000)

________________

1- C'est-à-dire, dans notre réalité, 1247 de l'ère chrétienne. Dans cette uchronie (qui comprend aussi à ce jour une autre nouvelle et un roman), il n'y a pas vraiment eu de Moyen-Âge pour séparer l'Antiquité de la Renaissance. Rome ayant été fondée (mythiquement) 753 ans avant Jésus-Christ, le lecteur retranchera autant à chaque date pour rétablir la chronologie qui lui est familière.
(Note de l'auteur)

 
 

Nouvelles
 

30/06/08