La nouvelle



   Un instant très bref, infinitésimal, Carmen imagina que tout était fini, qu'enfin elle était morte, debout, dans ce wagon bondé du train qui avançait lentement, vers une destination inconnue. Elle ouvrit les yeux et vit, dans l'obscurité, un triangle jaune. Elle se souvint. Le bras du vieux qui lui serrait furieusement le cou et ne lui permettait pas de respirer la forçait à se souvenir. Le wagon, les abeilles furieuses qui vrillaient ses oreilles, l'odeur qui persistait ici, agressive, tenace, enveloppée dans les plis de sueur âcre, indélogeable. Elle se souvint et sut par là même qu'elle n'était pas morte, qu'elle restait en vie, que, malgré tout, elle restait vivante. La puanteur, que rien ne semblait devoir arrêter parut se fixer entre ses yeux, se répandit sur ses joues, viola le sceau des lèvres et atteignit la gorge, produisant une nausée, une série de haut-le-cœur. Elle ne vomit pas, mais l'air entra enfin dans ses poumons, l'air pauvre et vicié. Comme elle avait réussi à se déplacer de quelques centimètres, le bras du vieux retomba sur ses côtes, tel une branche sèche qui se casse. Elle ne regarda pas. Elle ne voulait pas le voir. Et de toute façon, elle n'aurait pas vu grand chose. Un membre exsangue, un triangle jaune cousu sur la manche, c'est tout. Encore un vieux qui expirait parmi tant d'autres.
   Ses yeux parcoururent le wagon plein à craquer, distinguèrent des amoncellements, de rares mouvements, des ombres coupées en biais par des éclats de lumière argentée. Parmi ces gens entassés comme du bétail, il y avait des vivants et des morts, étroitement mêlés en de morbides étreintes. Ces manœuvres confuses, maladroites en rappelaient d'autres, des pas traînés sur des sols rugueux, allumettes frottées sans énergie sur le bord de la boîte. Ces pas, les derniers qu'elle avait vus avant d'aborder le wagon, avant le train, étaient confinés dans un coin douteux de la mémoire et se diluaient entre les ombres et l'odeur de pourri. Et il lui était donc difficile d'admettre que cette masse informe appartienne à l'humanité, que ce soit des personnes, celles qu'elle avait vues à la gare, flanquées de gardes en uniforme noir qui portaient des armes puissantes utilisées à la fois comme avertissements et comme gourdins. Les gardes les avaient conduits après les camions, par des couloirs et des enclos, pour déboucher sur une plate-forme étroite, fragile, formée de planches posées sur des tonneaux de manière à improviser un passage. La masse humaine poussait dans tous les sens, s'écoulant et se mêlant dans un constant va-et-vient, décrivant des portions de cercles, parcourant, d'un regard inquiet, les quelques mètres de l'univers visible. Et le train les engloutit.
   Là, maintenant, dans l'obscurité, ces visages si hermétiquement fermés, paraissaient de plus en plus pâles, à mesure que le train pénétrait en territoire étranger. Ignorance double, triple, pensait Carmen. Où m'emmènent-ils ? Savent-ils qui je suis ? Et moi-même, est-ce que je sais qui je suis ? Pensées troubles. Mais les pensées ne pouvaient pas être moins troubles que l'atmosphère. Pourtant, par instants, elle parvenait à capter le bruissement fugace d'une idée qui se frayait un passage entre les mâchoires serrées de l'ombre. À intervalles réguliers, il y avait des ouvertures destinées à ventiler le wagon, près du toit. Ce n'était guère que des lucarnes rectangulaires, à peine plus larges et plus hauts que la porte d'un four à pain. Pain. Souvenir douloureux, aigu, logé entre les seins, qui fit fuir l'idée. Elle avait faim. Elle avait perdu la notion du temps écoulé, mais il s'était passé beaucoup de temps. La faim est un irréfutable témoin.
   Je ne peux pas savoir combien de temps, parvint à penser Carmen. Pas une seule fois les wagons ne se sont entrouverts depuis que nous sommes partis ; ça leur est égal, nous mourrons tous ; cette fois, je mourrai pour de bon. Une lueur fugitive, un éclair, peut-être, montra des visages aux yeux ahuris et aux mâchoires tombantes, mannequins désemparés, presque beaux, avec leurs triangles cousus sur les manches.
   Des triangles cousus sur les manches. Elle ne pouvait voir son propre triangle. Il était noir et teint d'un éclat pourpre, parce que ces monstres l'avaient cataloguée comme prostituée, et elle n'avait pas réussi à se faire comprendre. Comment leur expliquer si tu ne sais pas un mot d'allemand ? Il y avait des triangles verts, pas mal de rouges, quelques violets et beaucoup, beaucoup plus de jaunes. L'allemand est une langue gutturale, avait dit David, ils se servent de la gorge plus que de la langue. Où est mon amour, mon David ?
   Enveloppée dans le suaire que formaient tous ces corps, Carmen essaya de bouger la tête. Qu'importaient les triangles ! Elle n'avait plus longtemps à les supporter. Ils avaient tué David, n'est-ce pas ? Elle ne les avait pas vu le faire, mais ils l'avaient tué. Lui n'était pas de ceux qui acceptent docilement leur destin. Il avait un pistolet et il s'en était servi, elle en était sûre. Mais ils avaient le nombre et des armes puissantes. Quel triangle auraient-ils mis à David ? Jaune, parce que juif ? Rouge, parce que communiste ? Ou simplement noir, parce qu'asocial, agitateur, subversif ? Un rebelle, est-ce la même chose qu'une prostituée ? À croire que pour les nazis, c'est la même chose. Ils ne font pas la distinction, ces pauvres types.
   Sur le point d'être coupée en deux par un sanglot, Carmen pensa de nouveau au châssis d'aération, entre un éclair qui s'éteignait et l'effrayant accès de toux d'un homme en train de mourir, son déchiré qui fit fuir toutes les abeilles et laissa un chœur de gémissements. Encore un autre en train de mourir. Et alors ? Elle en était arrivée à accepter si naturellement l'idée de la mort que les premiers coups de tonnerre dominant le cahotement des roues sur les rails lui parurent le signe d'une volonté extérieure, le signal indiquant qu'à l'ignorance allait succéder une série fatale d'épreuves. Elle reconnut que c'était absurde et s'employa à trier les odeurs. Le nez, bien équipé, capable de reconnaître les différentes substances, prit le contrôle des opérations. Ça ne lui serait pas facile, serrée comme elle l'était entre des corps, des corps, des corps. Les forces l'avaient abandonnée, mais les autres étaient des châteaux de cartes, de fumée, de toiles d'araignée. Ce ne serait pas facile, mais elle y arriverait. Au début, elle n'avait à peu près aucune idée de ce qu'elle se proposait de faire, et il fallut encore cinq coups de tonnerre furieux pour que les brumes de son cerveau se dissipent suffisamment. Elle reprit sa respiration.
   Épaule, tête, épaule. La voix criarde d'une vieille femme tourna comme une toupie avant de se perdre dans le néant. Carmen ne savait pas le sens des paroles, mais, dans ce mélange de rage et d'impuissance, le ton s'imposait :
   — Bus majte ?
   — Pardon. Pardon.
   Épaule, barbe, dents.
   — Kurve ! Shmiedzi !
   Les mots s'éteignirent dans le roulement d'un nouveau coup de tonnerre, et les gémissements montèrent d'un octave. Le train freina sans s'arrêter ; grincements et secousses de métal ébranlèrent le wagon, s'ouvrirent des espaces entre les corps. Carmen, sans savoir comment elle était arrivée là, se retrouva sous le châssis, regardant bêtement la clarté livide qui filtrait par l'ouverture. Il y avait là trois ou quatre morts : un homme, une femme, et, enveloppés par la coupole que formaient les troncs et les têtes, deux adolescents. L'homme les avait tués, puis s'était donné la mort comme les malheureux de Worms et de Mayence au XIe siècle.
   David le lui avait expliqué. Les juifs se suicidaient quand ils se voyaient coincés. Les triangles jaunes. Celui du garçon portait en outre une lettre « B ».
   — Tu es espagnole ?
   Carmen distingua à peine, à la lumière de l'éclair suivant, une mèche de cheveux noirs frisés. Un instant elle pensa qu'elle allait dire "non", qu'elle était sud-américaine, qu'un extraordinaire hasard l'avait mise à cet endroit, à ce moment, qu'elle devrait être ailleurs, au milieu d'autres gens. C'était assez compliqué pour lui expliquer l'histoire de David, la traversée de l'océan, la fuite à travers la moitié de l'Europe. Fuite, quel mot délicieux !
   — Oui, dit-elle simplement, au moment même où la lueur lui permettait de voir le triangle marron.
   — Et toi, tu es gitane. Ce n'était pas une question.
   — Personne indésirable ? Janika, mon nom. Je suis hongroise.
   — C'est ton nom ? Le mien est Carmen, murmura-t-elle. Elle trouvait très étrange d'avoir dépassé l'odeur et la faim ; cet instant de pur étonnement semblait aussi irréel que la tempête, au dehors. La gitane était, depuis longtemps, la première personne à qui elle pouvait parler dans sa langue, même si c'était maladroitement. Pour confirmer l'absurdité de la situation, la pluie s'abattit en rafales horizontales, et l'eau pénétra par les interstices. Ainsi, les lueurs et l'averse distinguaient-elles, une fois encore, les vivants et les morts. Carmen étendit la main et toucha le visage de Janika. Entre les bouts de ses doigts s'esquissa un sourire.
   — Carmen, répéta la gitane.
   Elle montra le triangle noir sur la manche de l'autre femme et ajouta :
   — T'es une putain ?
   — Non. Sa volonté paraissant faire place à une lassitude infinie, Carmen n'accompagna cette négation d'aucun geste. Il lui fallait toute son énergie, toute celle qu'elle pouvait trouver au fond d'elle-même, pour parvenir jusqu'à la lucarne et déboucher de l'autre côté. Janika était-elle assez mince pour passer par cette étroite ouverture ? Elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle pensait à des choses aussi décousues ; elle ne savait même pas quand elle déciderait de faire cette chose-là.
   — Non, je ne suis pas une putain. Tu viendras avec moi ?
   — Pour aller où ?
   — Sortir de ce foutu train.
   Elle crachait les mots avec dégoût, avec haine. Elle ne savait pas non plus pourquoi elle embringuait la gitane dans son projet dément. En fait, elle ne savait rien. Elle agissait simplement par instinct. Mais l'instinct avait, lui aussi, une voix et un doigt. L'instinct lui indiquait la marche à suivre, lui ordonnait de prendre Janika avec elle, lui conseillait de commencer à entasser les corps des morts pour former un monticule et atteindre ainsi l'ouverture.
   … mer lojnicht - dit la vieille, comme si sa plainte reflétait à l'avance sa condition de victime. Carmen se demanda à nouveau si la vieille était ennuyée ou simplement désagréable ; mais elle semblait être la seule qui prêtait attention à ce qu'elle faisait. Jusqu'à Janika qui regardait de l'autre côté, comme si elle essayait de découvrir quelque chose dans l'obscurité, au fond du wagon.
   — Janika. C'est effrayant, mais nous devons le faire.
   — Kerem.
   Je ne te comprends pas.
   Elle ne comprenait pas non plus pourquoi les autres se serraient, s'éloignaient, se joignaient au cercle entourant les morts.
   — C'est rien.
   Janika tourna son visage vers Carmen. Les larmes accumulées sur ses joues brillèrent comme des gemmes et tombèrent sur le corps que la gitane attrapa par les chevilles.
   — Bus majte ? Bus majte ? répéta la vieille, les mains croisées sur la tête, formant une coiffe.
   — Qu'est-ce qu'elle dit ? haleta Carmen.
   — C'est du yiddish, je ne sais pas. Il ne faut pas le faire, je pense.
   — Ij ken yein, pleurnicha la vieille qui s'essuya les yeux et se laissa retomber.
   — Il le faut, dit Carmen.
   Elle avait retrouvé des forces, mais elle comprenait qu'elle n'arriverait jamais à empiler les cadavres comme ça sans l'aide de la gitane.
   — Ça suffit.
   Les corps leur arrivaient jusqu'à la poitrine et il ne restait plus qu'à prier qu'ils n'aillent pas s'écrouler tandis qu'elles s'agrippaient aux bras et aux jambes pour atteindre le châssis.
   — J'ai vécu en Espagne quand j'étais petite, dit Janika.
   Carmen l'observa une seconde. Cela expliquait la connaissance de la langue, mais ce n'était pas le moment d'entrer dans les détails.
   — J'ai un couteau, insista la gitane.
   — Ça m'est égal. Il faut sortir d'ici.
   Carmen se dit que le couteau ne serait pas d'une grande utilité si les gardes le découvraient. Elle posa le pied sur un cadavre et se dressa, la main en avant, tâtonnant dans l'obscurité ; empiler les cadavres et s'en servir comme escabeau, c'était autre chose. Elle s'agrippa à une chevelure et fut sur le point de tout lâcher. Les cheveux étaient doux, fins, ceux d'une jeune femme comme elle. Morte. Morte. « Ils sont morts, dit Janika. Allons-y ! Monte ! Vite ! »
   Ils sont morts, pensa Carmen. Ils sont morts. Ils sont morts… Un craquement sec la fit sursauter ; comme si une branche s'était cassée. Triangles jaunes, pensa-t-elle, rouges, marrons, verts. Pourvu que ce soit au moins un vert. Elle attendit l'éclair. Non, ça n'était pas vert, mais jaune. Elle étira la main autant qu'elle le put et atteignit le bord du châssis, un filet de métal tordu qui sortait du cadre en plusieurs points. Attention à ne pas se couper. Carmen mit les doigts dans la gouttière et essaya de soulever tout son corps. Mais toute sa faiblesse semblait se concentrer sur ce point, et elle perdit pied. « Ne tombe pas ! » dit la gitane. Avec une agilité prodigieuse, la fille se hissa sur les cadavres et glissa la tête entre les jambes de Carmen :
   — Prends le couteau. Coupe.
   — Où ?
   — Coupe.
   Janika allongea la main et plaça le couteau ouvert dans la paume de Carmen. Il était humide, gluant. À qui était ce sang ? Elle allongea le bras et planta le couteau dans l'angle inférieur gauche de l'encadrement, entre le bronze et le bois. Janika poussa, et Carmen sentit le nez de la gitane dans son sexe, mais ça lui était égal. Elle se colla à la paroi du wagon et continua à se hisser, paume après paume, se servant du couteau comme d'un point d'appui, ce qui lui permettrait d'appuyer le coude sur la bordure.
   — Ça passe ? La voix de la gitane était à peine audible.
   — Quoi ?
   — Ta tête ? Elle passe par là ?
   Carmen remua les jambes en l'air et réussit à sortir la tête par l'ouverture. Elle reçut une rafale de vent humide et froid qui la fit frissonner, bien que la pluie ait cessé et que les nuages, bas et sombres, restent zébrés par les éclairs. Le train roulait doucement et en cadence, sans doute parce que les voies n'étaient pas dans le meilleur état, ce qui, lui donna espoir de pouvoir mener la manœuvre à son terme.
   Dehors ! Elle était dehors ! Elle se laissa fouetter par le vent tout en se demandant comme passer les épaules par l'étroite ouverture. Est-ce que les gardes allaient la voir ? Elle recula pour étendre le bras, appuya la main sur le toit du wagon, et, avec l'autre main sur le bord du châssis, elle réussit à passer la moitié du corps, de façon à pouvoir s'asseoir sur la lucarne. Elle sentit que les doigts de Janika écrivaient un message sur ses chevilles. Elle ne comprit pas le mot, mais elle imagina que la gitane lui demandait de se presser. Ce qu'elle fit. S'accrochant à un anneau fixé providentiellement sur le toit, elle hissa son corps jusqu'à ce que seuls ses pieds restent appuyés sur le châssis, la moitié du corps collée au rebord. Elle se trouvait dans une position peu naturelle, incommode, mais cela suffisait pour reprendre son souffle. Elle leva la jambe gauche de manière à la passer par le bord du toit, puis elle passa l'autre. Elle ne parvenait pas à y croire. Elle était allongée sur le toit du wagon, mais elle ne pouvait rester là, elle devait faire de la place à Janika. Elle avança, rampant telle une couleuvre, vers le bout, là où il y aurait sûrement une rampe ou une échelle qui lui permettrait de descendre. La gitane la surprit. Elle était arrivée à côté d'elle, en un temps incroyablement court. Apparemment, la fille était plus agile qu'elle, et ce n'était peut-être pas la première fois qu'elle se déplaçait sur le toit d'un wagon.
   — Silence. Se coller au… sol, murmura Janika.
   — Le couteau ?
   — Je l'ai. Tu as eu vite fait de t'habituer.
   Carmen se remit à ramper et atteignit le rebord du wagon. Elle était terrorisée à l'idée de se trouver entre deux masses en mouvement, bien que la logique veuille que les wagons ne se touchent jamais. De toute manière, le convoi marchait lentement, et il y avait peu de risque d'être projetée. Une dernière fois, elle pensa aux malheureux qui restaient dans le wagon, à la vieille qui l'avait insultée, aux cadavres empilés comme des sacs de sable, au craquement des os qui se brisaient…
   Ça ne pouvait pas être aussi simple ; quelque chose allait sûrement mal tourner, quelque chose allait mal tourner.
   Il avait tout à fait cessé de pleuvoir et le vent froid du nord poussait les nuages comme s'il s'agissait d'un troupeau de moutons noirs. Enfin, la lune apparut, glissant sur l'horizon, éclairant le paysage de sa lumière insolente, inquiétante. Quelque chose peut mal tourner, se dit une fois de plus Carmen. Elle ne voyait pas le sol, mais il n'y avait pas d'autre solution que de tenter le tout pour le tout. Et, bien qu'une jambe ou un bras cassé soit un luxe qu'elle ne pouvait se permettre, elle devait agir, contraindre sa volonté ; la mort derrière elle, et sans doute devant elle… Maintenant !
   Il n'y avait plus place pour une nouvelle hésitation. Carmen sauta de la barre transversale et flotta un instant dans la direction opposée à la marche du convoi avant de toucher le sol et de rouler dans le fossé. Et tandis qu'elle roulait, elle entendit un choc sourd, immédiat. Janika !
   Elle avait mal, bien sûr qu'elle avait mal. Un pincement dans l'épaule, comme une morsure et un bruit sourd dans le genou. Est-ce que c'était tout ? Le destin avait été indulgent. Ça ne s'était pas si mal passé.
   — Je suis là, murmura-t-elle sans oser lever la tête et, encore moins, se redresser. Le train continuait, passant à côté d'elle, énorme boa sans but.
   Janika se traîna jusqu'à l'endroit où se trouvait Carmen et l'étreignit avec autant de force que si le court instant de terreur, la mort debout, l'asphyxie se répétaient.
   Elles se séparèrent pour se regarder dans les yeux que toutes deux avaient emplis de larmes. Carmen parla la première :
   — Allons-y ! Vite !
   — Non, dit Janika. Laisse passer le train.
   Combien de temps faudrait-il avant qu'ait défilé le convoi qui passait au-dessus d'elles ! Elles n'en savaient rien. Y avait-il soixante, quatre-vingt wagons ? La lenteur exaspérante de cette longue forme noire rendait tout le paysage irréel. C'était une matière qui coulait presque en silence, pareille à une curieuse chenille.
   — Il n'en finira jamais de passer, dit Carmen, angoissée.
   — Du calme, ma petite. La gitane lui prit à nouveau la main. Il finira par passer.
   — Non. Partons.
   — C'est trop tôt, dit Janika, entre ses dents, en mordant chaque lettre.
   Mais Carmen ne l'écouta pas, elle se détacha brusquement et se mit à marcher, courbée entre les buissons.
   — Tu es folle, dit Janika, mais elle la suivit.
   Elles avaient parcouru une centaine de mètres quand le dernier wagon éclairé comme un salon par un soir de fête, brilla dans la nuit. Il y eut un instant de lumière dorée, pure, déchirante qui parut bouger dans les roues au bruit sourd, puis les cris :
   — Da haut einer ab…
   Et alors, le frein à main, actionné d'urgence, brutalement.
   — Cours ! haleta Janika. Cours, putain de ta mère, cours !
   Carmen se mit à courir. C'était très difficile dans l'obscurité où elle trébuchait sur des buissons et des pierres invisibles. Mais elle courait et ne pouvait s'offrir le luxe de tomber. Les cris se multiplièrent dans le dos des deux femmes Et un élément impensable s'ajouta au chaos : les soldats avaient allumé un projecteur et illuminaient le pré, bien au devant d'elles. C'est là que se dirigèrent les premiers tirs, sans beaucoup de conviction. Il y avait un bouquet d'arbres, peut-être un bois, et le projecteur n'épargnait aucun détail, tout au moins pendant les secondes où il fouillait les ténèbres. Tout au moins pendant les secondes qui précédèrent et suivirent les cris auxquels se mêlaient à des aboiements.
   — Die Hunde… !
   — Lasst die Hunde los !
   Les chiens ! Carmen sentit la pince glacée de la peur qui lui serrait l'épaule, lui mordait la nuque, comme l'annonce brutale des morsures à venir. Des traces de scintillement blanc sale parcourent l'espace. Bruits mélangés, hurlements, détonations, cris…
   Carmen sentit le terrain céder sous ses pieds et roula sur une pente. Janika, à son côté, ne connaissait pas un meilleur sort, ou bien… Comment savoir ? Elles étaient tombées dans un ruisseau jusqu'à la ceinture. L'eau, froide et boueuse, cherchait les zones les plus sensibles pour compléter le travail commencé par les autres épreuves.
   « Allons ! Courage ! » s'écria Janika qui prit Carmen par la main et la tira. « Le bois, devant, allons-y ! Allons-y ! Courage ! » s'écria Janika qui prit Carmen par la main et la tira. « Le bois, devant, allons-y ! »
   — Oui.
   Épuisée, Carmen vit défiler des centaines de silhouettes blanches ; les morts et les moribonds du train. Elle vit la forêt, réelle ou rêvée, quelques pas devant elle, se réverbérant à la limite de la perception. Qu'ils me tuent maintenant, pensa-t-elle, ou jamais. Je serai indestructible. Elle observa Janika qui prenait les devants pour sortir du ruisseau et la vit flotter entre les marques laissées par le feu, soulevée comme par des papillons invisibles. Puis la tache rouge sur son épaule.
   — Gitane !
   Elle ne parvenait pas à se rappeler son nom.
   — Cours, ma fille, murmura Janika.
   — Non, toutes les deux !
   Carmen passa le bras de la gitane autour de son cou et tenta de la traîner, mais elle était trop lourde.
   — Ostaba ! Laisse-moi.
   — Non, répondit Carmen, obstinée. Elle traîna le corps sur quelques mètres en direction des arbres, et elles tombèrent enlacées dans l'herbe humide, entre des branches cassées et des excréments d'animaux. Les chiens, précédés de leurs aboiements, étaient très près.
   — Va-t'en, fit Janika. C'est fini.
   — Non ! Non ! Non !
   Elle sentit la première morsure sur le bout de la langue, bien que le chien l'ait mordue dans le mollet. Aussitôt, il n'y eut plus que les animaux déchaînés, cherchant où planter les crocs, et des mains tendues en éventail pour essayer de protéger les zones les plus vulnérables, presque comme par instinct. Aveuglées, blessées, enveloppées dans leurs tuniques de boue sanglante, les deux femmes perdirent la notion du temps et des distances et ne s'aperçurent pas que, maintenant, les cris et les coups de feu venaient du bois et non plus du train.
   — Vichodzi !
   Une main rude la sépara des mâchoires de l'animal, déchirant la chair sans ménagement. Elle la souleva comme si elle était une plume tandis que d'autres mains et d'autres armes se chargeaient des chiens. Reprendre sa respiration. Une seconde d'air sans aucun sanglot. Carmen regarda ses mains en sang et s'aperçut à peine de la douleur dans les jambes, là où pendaient des lambeaux de chair. Elle étreignit le premier arbre, s'en servant comme d'un mur pour s'isoler des combats, et, à travers la brume qui commençait à tout recouvrir, elle parvint à voir qu'il y avait plusieurs partizanos et qu'ils tuaient les chiens à coups d'arme à feu et de couteaux.
   Puis l'univers commença à se contracter, noir et bleu foncé, avec quelques veines et gouttes rouges. Il se réduisit à la dimension d'un grain de raisin et s'éteignit.

   Elle se trouvait dans une cabane, sur une paillasse sale. À quelques mètres de là gémissait Janika. Deux ou trois hommes parlaient à voix basse près du feu où la nourriture cuisait dans une marmite.
   L'air frais du matin la retrouva entre les couvertures grossières. Il y avait comme une contradiction entre le silence et les odeurs, et Janika ne gémissait pas. Carmen essaya de bouger la tête et s'aperçut que ses jambes la brûlaient ; une douleur frénétique courait, telle une échancrure, entre les pieds et les muscles, les insectes foraient son sexe et son ventre, lui grignotaient les seins ; ils lui avaient mangé la langue.
   Janika est morte, dit une voix dans sa tête. Elle est morte. La même main rude l'aida à se lever. C'était un homme jeune, hirsute qui puait comme le diable. Il tenait une arme à la main et le couteau de la gitane à la ceinture.
   — Du fashteit yiddish ? Polish, polak ?
   — Non. Carmen sentit sa gorge se nouer, mais elle devait, à son tour, s'informer de la gitane.
   — Janika ?
   Le barbu secoua la tête.
   Non, c'est non, dans toutes les langues.
   — Allez ! Il sourit, une entaille à peine visible sur un visage durci par les circonstances, peut-être figé parce que l'homme s'était hasardé à employer un mot de français.
   — Où allons-nous ? Je ne peux pas marcher.
   Pour toute réponse, le partizano la chargea sur une épaule et mit son arme en bandoulière de façon qu'elle ne touche pas les côtes de Carmen. Ils quittèrent la cabane et pénétrèrent dans la forêt. L'homme la portait sans difficulté, comme si elle ne pesait rien, mais il n'en marchait pas moins avec prudence, mesurant chacun de ses pas. Ils se déplaçaient à l'intérieur de la forêt qu'il semblait connaître à la perfection et, après une longue marche, dont Carmen ne pouvait estimer la durée, ils parvirent à une clairière où régnait une certaine activité. Quatre cabanes assez rudimentaires formaient un losange autour d'un foyer ; des hommes et quelques femmes armés se livraient à leurs tâches quotidiennes, sans doute assez semblables à celles qu'ils effectuaient avant la guerre.
   — Je peux marcher, dit Carmen.
   Le partisan remua la tête et redoubla la pression de la main qui retenait la jeune femme.
   — Me diras-tu si Janika ou morte ou vive ?
   Le partisan ne répondit pas. Apparemment il s'était persuadé qu'il n'y avait pas moyen – que ce soit en polonais ou en yiddish – de communiquer avec elle. Il parcourut les derniers mètres qui les séparaient de l'une des cabanes, y entra d'un pas décidé et déposa la femme sur une paillasse aussi sale et malodorante que la précédente. Mais le plus surprenant, ce fut de découvrir la présence d'un homme assis dans la pénombre, une cigarette allumée entre les doigts.
   — Sois tranquille, muchacha, dit-il en castillan, avec un accent catalan prononcé. Tu es chez des amis.
   — Qui êtes-vous ?
   — Je m'appelle Joaquin, et ne me demande pas de t'expliquer comment je suis arrivé jusqu'ici. Ça demanderait deux fois plus de temps qu'il n'en faut pour le vivre.
   L'homme se leva, de sorte que la lumière éclaira une horrible cicatrice pourpre qui lui barrait le visage. Il était trapu et costaud. Il pouvait avoir la quarantaine, mais les épreuves qu'il avait subies le faisaient paraître plus âgé.
   — Et je ne suis pas non plus une beauté, fit-il.
   — Qu'est-ce qui est arrivé à Janika ? Le barbu n'a rien voulu me dire.
   — La gitane est morte, ma petite. Ce que vous avez fait, c'était dingue, héroïque, mais dingue. Comment vous êtes-vous sauvées du train ?
   — Par la lucarne d'aération, en empilant les morts.
   Un sanglot précéda la douleur. Carmen se rappela les os brisés des cadavres, le nez de la gitane qui reniflait son sexe, les chiens, surtout les chiens ; elle ne pouvait se sortir les chiens de la tête, elle ne pouvait les détacher de ses jambes auxquelles ils s'accrochaient comme des chiots aux mamelles.
   — Cet endroit n'est pas sûr, dit Joaquin. Les nazis ont l'intention de bombarder la forêt, de la gazer, que sais-je ? Nous sommes têtus, obstinés, et rien ne leur ferait plus plaisir que de nous rayer de la carte.
   — Pourquoi Janika est-elle morte ? C'était mon amie.
   — Ils lui ont mis une balle dans le poumon, ma petite. Pas même un médecin n'aurait pu la sauver.
   Carmen se mordit les lèvres. Douleur des jambes et douleur du cœur.
   — Vous avez combattu en Espagne ?
   Joaquin hésita un moment avant de répondre ; il n'était pas sûr de vouloir le faire.
   — J'ai passé les Pyrénées en 1939. Je n'ai pas attendu que les Français me livrent aux nazis.
   Ils parlèrent jusqu'à midi, heureux tous deux de pouvoir le faire dans leur propre langue.
   Joaquin profita de leur conversation pour changer les pansements des jambes de Carmen. Il n'était pas médecin, pas même infirmier, mais la guerre développe des compétences cachées au fond du désespoir.
   — Qu'est-ce qu'on va faire, Joaquin ? Je pourrai rentrer dans mon pays ?
   Le partisan baissa les yeux et parut se concentrer sur une blague à tabac accrochée à sa ceinture :
   — C'était ma dernière cigarette.
   — Je mourrai ici, n'est-ce pas ? Où pourriez-vous m'emmener ?
   — Tu poses trop de questions, ma petite.
   Ce fut au tour de Carmen de regarder de l'autre côté, non pas pour éviter que Joaquin voie ses yeux, mais parce qu'elle s'était montrée injuste avec ces gens qui venaient de faire sa connaissance et qui avaient risqué leur peau pour la sauver des chiens et des nazis.
   — Je pose trop de questions, vous avez raison.

   Ses jambes allaient mieux, contrairement à tous les pronostics. Elle porterait toujours les marques des dents qui laisseraient comme les reliefs inattendus d'un tissu gaufré, mais elle avait la vie sauve. Tout le long des jours, elle pensait à Janika, et elle fut surprise de s'apercevoir que le temps jouait avec elle une partie capricieuse, dilatant certains épisodes et contractant les autres jusqu'à les rendre à peu près invisibles. Elle avait connu la gitane, elle avait partagé sa vie durant les instants les plus intenses dont elle pouvait se souvenir, et elle l'avait perdue. Ensuite, les jours ne furent plus qu'une longue agression de la mémoire. Souvenirs des heures vécues dans le train. Nazis, cadavres, Janika. Encore et encore.
   Les partisans sortaient de la clairière et traversaient la forêt pour s'en prendre aux transports, plaçant des explosifs le long des voies. Certains revenaient blessés, d'autres ne revenaient pas. Carmen mémorisa les horaires et, un beau jour, lasse d'être une charge, elle attendit que la plupart des hommes et des femmes soient partis pour quitter la cabane et partir dans la direction opposée. Elle avait pris du pain, du fromage et de l'eau dans un sac et, bien que ses jambes lui fassent assez mal, elle se dit que la forêt devait avoir une fin. Elle déboucherait dans un pré, dans un hameau où des paysans ignorants de la charge que transportaient les trains, ne connaissant ni nazis, ni juifs, ni gitans, ni rouges, lui donneraient le lait de leurs brebis et même un morceau de lard. Mais il restait un geste décisif à faire pour que son plan ait un minimum de chances : le triangle. Utilisant le couteau de Janika qu'elle avait récupéré – Joaquin avait pu l'obtenir du partisan qui l'avait portée jusqu'au campement – elle découpa soigneusement les points qui fixaient le bout de tissu à la manche. Maintenant, il n'était ni noir, si marron, ni gris, il avait pris une couleur indéfinie, aussi indéfinie que l'origine de celle qui le portait. Je ne sais qui je suis ; et ça n'a pas d'importance.
   Elle jeta le triangle dans les restes du foyer et le vit se consumer en quelques secondes. Le temps, encore. Janika, une vie en un instant, mil ans dans une étincelle. Elle mit le couteau dans sa poche.
   Carmen ressentit un bonheur inhabituel. Elle laissait derrière elle le cauchemar et peu lui importait ce qui pouvait arriver au-delà. Elle mit la main dans sa poche et serra le couteau, sachant très bien ce qu'elle ferait si elle retombait entre les mains des nazis.

   La forêt s'ouvrait sur un champ fraîchement labouré. Elle essaya de deviner ce que ces gens allaient semer. Elle ne savait pas non plus où elle se trouvait. En Pologne ? En Allemagne ? Des pommes de terre ? Du blé ? Du seigle ? Elle distingua un chemin au loin et pressa le pas, autant que lui permettaient ses jambes martyrisées.
   L'automobile était bizarre, verte, d'une marque qu'elle ne parvenait pas à identifier. Une Ford ? Un nouveau modèle, en tout cas. Autour du véhicule, disposés au hasard, l'air ennuyé, se tenaient quatre hommes. Un instant, elle craignit de commettre une imprudence et se disposait à revenir sur ses pas. Mais les hommes l'avaient déjà vue et, après tout, quand elle leur parlerait en espagnol, pensa-t-elle, ils seraient si déconcertés qu'ils ne suspecteraient rien, même s'ils étaient de la Gestapo. D'autre part, ils n'avaient pas l'air allemands. Aucun d'eux n'était blond. Trois avaient de grosses moustaches et tous avaient les yeux cachés par des lunettes foncées.
   — Eh là ! dit-elle en agitant joyeusement la main.
   — Eh là ! lui répondit le plus corpulent, dans un excellent espagnol. On t'attendait, Blanche Neige. On pensait que tu ne sortirais jamais de ce bois.
   — C'est elle ? fit un autre, à la peau très foncée. Il avait l'air d'un Maure ou d'un Indien.
   — Bien sûr que c'est elle, imbécile. Regarde ses jambes.
   Les jambes ? Carmen voulut faire marche arrière, pressentant quelque chose de tordu dans les propos et dans le ton. Mais avant qu'elle ait pu s'arrêter, trois de ces hommes lui barrèrent la route et la prirent par les bras. Tandis que le plus grand la regardait, les bras croisés, le Maure lui enleva le couteau, comme s'il avait toujours su qu'il se trouvait dans la poche, et un autre, avec un nez de boxeur, sortit une capuche noire de sa propre poche et en couvrit la tête de Carmen.
   — Qu'est-ce que vous faites ?
   La capuche sentait la mort. Le temps, toujours aussi capricieux, la prit entre ses bras et la berça, d'un côté et de l'autre de l'éternité. Ce ne fut pas un instant bref, infinitésimal. Cette fois, Carmen sut que, sans l'ombre d'un doute, tout était terminé, qu'enfin elle était morte, jetée sur le siège arrière d'une grande auto verte qui se mit en marche lentement, pour une destination inconnue. Elle ouvrit les yeux et vit l'obscurité. Et, bien qu'il n'y ait pas de triangle, elle se souvint de tout ce qui allait lui arriver.

FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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12/10/09